Philippe DEMOURES : pilote de la 11EC devenu curé

Demoures sur Jaguar

Philippe DEMOURES a commencé une carrière de pilote de chasse dans l’Armée de l’Air. Issu de la promotion 1982 de l’Ecole de l’Air, il a effectué sa période opérationnelle au sein de la 11 -ème Escadre et plus précisément à l’Escadron 3/11 CORSE. Après avoir exercé les fonctions de commandant d’escadrille, il a quitté l’Armée de l’Air pour entrer dans les ordres. Parcours pas banal !

Pour le « Piège », la revue des Anciens de l’Ecole de l’Air, il a bien voulu faire part de quelques réflexions, que ses camardes de promo, ou amis des autres promos connaissent déjà un peu, mais qu’il est heureux de partager avec tous.

Philippe écrit :

Pour mes amis du 3/11, cela a commencé par une pirouette un soir de novembre 1991. Pendant un pot, organisé sous un prétexte fallacieux du genre « on va fêter un jour en « i » », j’ai donc annoncé « après avoir fait les ordres pendant un an, je vais rentrer dedans »…

(Ndlr : les ordres qu’il évoque, sont les ordres de vol qui déterminent l’activité aérienne de l’escadron, responsabilité dévolue au commandant d’escadrille)

Je n’avais pas prévu d’annoncer si tôt dans l’année un départ qui devait arriver 8 mois plus tard… Quand on fait un choix de vie important, on est aussi heureux de le conserver un peu pour soi-même, et, dans mon cas, suivant les conseils de mon « père spi » (l’accompagnateur prêtre que je rencontrais régulièrement), de préserver ma liberté.

Cependant, un pilote de Jaguar plus malin que la moyenne (ça existe, j’en ai connu) avait deviné la chose, et m’avait conseillé de ne pas attendre mars ou avril pour l’annoncer…

Mais, bien sûr, l’aventure a commencé bien avant…

Probablement depuis tout petit, puisque je suis tombé dedans à la naissance, dans une famille où, la foi était partagée et vécue au quotidien et dans une vie paroissiale habituelle, et où la vie consacrée n’était pas une incongruité, mais une possibilité offerte, et vécue par plusieurs oncles, tantes et cousins.

Mais c’est l’année avant mon entrée à l’École de l’air que le Seigneur m’a « accroché radar »… A travers le silence et la paix d’une abbaye… A travers la joie et la sérénité contagieuse de ces hommes, les moines.

De visites en visites, de séjours en séjours, on en vient à se demander si on n’y aurait pas sa place… Mais j’avais probablement trop la bougeotte. Et la question du célibat choisi ne se résout pas en un jour. Il a fallu encore du temps, la redécouverte du scoutisme et l’accueil d’une autre façon d’aimer que l’amour d’une femme et la construction d’une famille, une façon d’aimer différente, mais qui comble aussi, pour franchir le pas. Neuf ans de recherche, pendant lesquels j’ai appliqué un axiome valable à la fois dans la méthode jésuite de discernement, et dans les bons principes de la « Nav BA » : si tu n’es pas sûr de savoir où tu es et où tu vas, tant que tu n’as pas discerné, garde ton cap !

Un prêtre est ordonné pour un diocèse, c’est-à-dire une subdivision de territoire qui, en France, correspond la plupart du temps à un département. C’est l’évêque du diocèse qui accueille la demande du candidat à la prêtrise, qui l’envoie au séminaire de son choix, et accepte, au terme des études, de l’ordonner la personne. L’évêque de Périgueux m’a accueilli, dans ses terres, racines de ma famille.

On peut être prêtre de différentes manières, et, en l’occurrence, j’ai été, comme la majorité, envoyé dans une paroisse. Après quelques années de vie commune avec 3 autres confrères à Bergerac, j’ai été « lâché » seul sur un territoire rural. Comme curé.

Je n’apprendrai pas grand-chose à la plupart des lecteurs je suppose, mais le rôle du curé est souvent proposé suivant un triptyque : Gouverner, Sanctifier, Éduquer.

Aujourd’hui, on parlerait peut-être plus d’une fonction à 5 dimensions :

  • le prêtre doit permettre et développer la vie spirituelle des paroissiens, en animant la prière et en donnant l’exemple de celle-ci. Ces dernières années la dimension d’adoration, dans la prière, a pris une assez grande importance, alliée à la louange. Prière de contemplation, quand nos prédécesseurs mettaient l’accent sur l’action,
  • le curé doit former et faire grandir une vraie communauté. Aujourd’hui, dans le monde rural, il rencontre sa communauté « pratiquante », mais aussi, très souvent, des personnes  « du seuil », qui demandent catéchisme, sacrements ou rites, sans participer à la vie paroissiale. C’est là son plus grand défi : faire comprendre que la foi catholique ne peut être que personnelle et communautaire. Il doit permettre à chaque membre de la communauté d’être porteur de cette mission. Alors que, dans le monde rural, pendant longtemps, c’était le curé devant et les autres derrières « en rangs par deux »,
  • le curé doit être un acteur de la charité. Le mot charité a, en langage chrétien, un sens précis et technique. Il traduit le mot « agapé », qui signifie, dans la Bible, l’amour dont Dieu aime. Faire la charité n’a pas le sens un peu « mièvre » qu’on peut lui donner, comme partager un peu ou donner une pièce à un SDF. Il doit avoir le sens d’un partage qui relève et humanise celui qui reçoit et celui qui donne. De la même manière, c’est toute la paroisse qui doit devenir charitable,
  • le curé doit former les paroissiens. Il doit leur donner la nourriture intellectuelle dont ils ont besoin, pour leur permettre d’être, en vérité et en liberté, capables de rendre compte des raisons de leur foi. Il doit aussi permettre aux paroissiens d’apprendre à trouver leur nourriture, et de savoir discerner,
  • enfin, le curé doit permettre à la communauté tout entière d’être évangélisatrice, par contagion, par conviction, par annonce directe.

Cette vie de curé, je la pratique au milieu d’une communauté bigarrée. Tous les milieux sociaux sont présents, du milieu traditionnel agricole aux cadres retraités (dont l’officier de l’Armée de l’air aspirant à une douce retraite dans un pays de cocagne…), à l’employé. La population est plus âgée que la moyenne nationale, mais le brassage est réel.

Le Périgord attire plus de deux millions de touristes par an. Un tourisme plutôt populaire, logeant souvent au camping. Pas forcément demandeur de spirituel, mais accueillant favorablement les propositions de visites ou d’accompagnement dans la cathédrale de Sarlat. Un public qu’on peut toucher par la beauté.

Bien entendu, dans le mon livre, je survole bien d’autres thèmes, de la vie fraternelle à la vie spirituelle, en passant par la dispersion due aux multiples activités, qui peut être le plus grand risque aujourd’hui pour un prêtre je crois. Mais j’espère que ces quelques lignes vous permettront de découvrir un peu, comme un vol de reconnaissance, ce qui fait une vie de prêtre en campagne aujourd’hui… Au-delà des misères et des drames décrits dans nos journaux, qui nous navrent, mais qui nous entraînent à aller toujours plus haut, et à Faire face !

« Curé rural, tout simplement », Presses de la Renaissance

Philippe Demoures
Philippe Demoures

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