Il y a aussi des BD

Il y a aussi des BD

D’habitude, je vous propose des photos ; entre ce qui circule sur le net et ce qu’on m’a envoyé, j’ai aussi des dessins, peintures, fresques,… qui sont difficilement classables, sauf à en faire une catégorie à part entière.

Par la force des choses, il y a un peu de tout mais c’est aussi ce qui fait son charme. J’ai ajouté certains commentaires, mais il y a bien évidemment la place pour les votres ou pour les « BD » que vous m’enverrez.

Être chasseur bombardier aujourd’hui (1983). Partie 1/2 : le pilote

Être chasseur bombardier aujourd’hui (1983) : Partie 1/2 : le pilote

       Cet article que je vous propose en deux parties a été écrit par le Capitaine Michel CROCI dont nous avons récemment commémoré l’anniversaire de sa mort, survenue aux commandes de son JAGUAR lors d’une mission dans la région de Torodum au Tchad. Ce même article a été publié dans le numéro 56 d’AIRFAN en Juin 1983 et repris dans la plaquette éditée pour célébrer les 20 ans du JAGUAR. J’en profite pour remercier Patrick MORVAN qui a eu la gentillesse de scanner la plaquette et de me la faire parvenir.

       Michel CROCI évoque la vie d’un pilote de chasse « bombe » (comme disent nos amis Belges) ; il faut prendre en compte que ça a été écrit il y a maintenant 40 ans, que les choses ont changé, mais que pour moi les fondamentaux sont toujours les mêmes. Pour les anciens, l’article vous rappellera bien des choses et pour les plus jeunes vous pourrez comparez avec ce qui se fait aujourd’hui. Bonne lecture.

JAG vue cockpit
Pilote de chasse sur JAGUAR

      Le paysage défile très vite à 25O m/seconde et à environ 200 pieds d’altitude. Les détails s’estompent : une route, une rivière, un coin de forêt … à peine entrevu le repère est déjà dépassé. Il faut regarder partout : devant, derrière, sur les côtés, en bas, en haut car la chasse ennemie est active dans le secteur sans compter tous les missiles sol/air et la DCA légère équipant les troupes au sol.

      Le chronomètre défile : 3O secondes… 2O secondes… voilà le point de repère choisi lors de la préparation de la mission. Top verticale. Maintenant il faut tenir le cap. Encore une colline à passer et apparaît, là-bas au fond de la vallée, une usine. L’objectif qu’il faut détruire. Encore quelques secondes pendant lesquelles les pilotes stabilisent l’épée  (repère du viseur) sur l’objectif. Dès le tir effectué, libérés de leur charge, les post combustion allumées, les avions basculent et rejoignent très vite la proximité du sol alors que se déchaîne toute l’artillerie sol/air des environs. Tout est réflexe, instinctif, chaque fraction de seconde compte. Il n’est plus question de regarder dans la cabine pour voir si  » la bille est au milieu « . Tout ce qui a été acquis à l’entraînement, parfois pendant des heures, va décider ici, en un instant de la réussite ou de l’échec de la mission. Utopie !  Non, simplement une possibilité mais peut-être que dans la réalité cela ne sera pas aussi facile et tous les pilotes de chasseur-bombardier en sont parfaitement conscients. Aussi l’entraînement n’est-il pas un vain mot, tous s’y adonnent avec ferveur et n’espèrent qu’une seule chose: être à la hauteur mais ne pas avoir à le démontrer. Au fait, quel est le travail d’un pilote de chasseur bombardier ? Que fait-il donc cet inconnu pendant toute sa carrière, comment est-il fait et où peut-on le trouver ? Vous en avez sûrement croisé dans la rue, mais vous ne l’avez pas reconnu parce que finalement c’est un homme comme tout le monde qui aime son métier, y sacrifie beaucoup de choses et de temps mais ne voudrait pour rien au monde en changer. Prenons un jeune pilote sortant d’école et arrivant dans un escadron de chasse pour la première fois. Appelons-le : Jean. Il vient de passer un bon nombre de mois pour emmagasiner le contenu de nombreux bouquins et effectuer environ 3OO heures de vol. Il a appris à piloter un avion sans avoir  » le nez dans la cabine « , faire un peu de voltige, poser un avion de nuit, voler aux instruments dans les nuages (VSV), tenir sa place en patrouille serrée, naviguer en haute altitude (HA) et en très basse altitude (TBA). Il a également touché du doigt la formation de combat et fait  » parler la poudre  » en Air/Air et Air/Sol. Maintenant notre ami Jean connaît aussi son avion d’armes (tout au moins en théorie) puisque la transformation initiale se fait dans un escadron spécialisé.

     Un beau matin, l’allure fière et avantageuse, coupe de cheveux réglementaire et en grand uniforme, notre jeune premier débarque dans SON ESCADRON. Au secrétariat, il dépose ses pièces matricules et demande à être reçu par le commandant, un peu surpris malgré tout par les bribes de conversation qu’il peut entendre çà et là et qui tendraient à prouver que le chef serait plutôt « vache « , son second  » pas terrible « , la mécanique « peu sûre  » et que l’escadron tiendrait ses traditions d’un établissement réputé de Cayenne et non des Glorieux Anciens qui firent la Grande Guerre. Jean commence à se poser des questions : tout ce qu’il peut entendre  » par hasard  » le laisse très perplexe. Le chef étant très occupé, il a le temps de méditer. Enfin, il est introduit dans le sanctuaire: présentation réglementaire, un mot de bienvenue du patron qui lui pose une ou deux questions anodines :

       – Faites -vous de la planche à voile ?

       – Oui, mon Commandant.

       – C’est pour cela que vous avez demandé à être muté dans MON ESCADRON ?

       – Euh … ben, non… mon Commandant.

AIREX 1984
Accueil qui pouvait être réservé aux jeunes pilotes arrivant en escadron. On est en plein exercice à Toul au début du printemps.

    Et la machine est lancée. Notre homme si fier tout à l’heure courbe l’échiné sous la vindicte supérieurement hiérarchique et se voit accablé de tous les maux de la terre et du ciel.

     Il se retrouve dans le couloir ne sachant plus que penser. Joie ! Voilà un pilote sympa, vieux militaire qui se propose de lui faire l’honneur de cette p…. de boîte où l’on ne sait pas rire (ça, il s’en est aperçu !) et où l’on est plus souvent en déplacement ou de service qu’à la maison (grimace de la fiancée). Jean croise des gens  » très occupés « au regard condescendant, soupçonneux, voire un peu louche. Voilà même un soldat du contingent, râleur à souhait et un vieil adjudant-chef mécano qui refuse de dépanner un avion parce que les pilotes ne veulent pas l’aider à  » tomber  » un réacteur. Où va-t-on ? Là, le doute s’insinue dans l’esprit de notre jeune chevalier du ciel. Et si tout était faux. Oui bien sûr… Tout ou seulement un peu… Cruel dilemme qui restera ancré dans sa tête toute la journée. Ce lieutenant affable est-il ainsi d’ordinaire ? Ce commandant d’escadrille que tout le monde a l’air de détester, est-ce la vérité ? La visite faite dans les différents services de la mécanique n’apaisera pas ses tourments, au contraire. En prime, il se retrouve avec une chaussure peinte en rouge. Mais où est-ce arrivé ? Et cette poudre dans la casquette qui le blanchit généreusement lorsqu’il la met sur sa tête pour aller au bureau du colonel à qui il doit être présenté ? Même, et surtout, autour du pot de bienvenue traditionnel qui lui est offert après la fin du travail, Jean ne sait plus du tout s’il a envie d’être là,  d’être pilote ou garde barrière… qu’a-t-il fait pour mériter cela ?

cropped-Jaguar-neige-.jpg
Photo d’époque. Le A82 a moins de 50 heures de vol !

      Après une nuit plus ou moins agitée, la deuxième journée commence plutôt mal. En effet, le soldat d’hier est maintenant lieutenant, le commandant est adjudant-chef mécano, le  » vieux mécano  » est commandant… Mais non, il ne rêve pas, tout le monde a le sourire et même le fou-rire avec la tête qu’il doit faire en ce moment. C’est mieux ainsi, tout est à sa place maintenant, le vrai travail peut commencer. Jean entre aussitôt en phase d’instruction (encore) et il va entamer sa progression de pilote de combat. Le pilotage pur, le vol sans visibilité, le vol de nuit sont maintenant des choses acquises qui se développeront et s’entretiendront au cours de tous ses vols à venir. L’aboutissement, le but de tout cet entraînement sera d’aller délivrer un armement donné sur un objectif donné avec le maximum de réussite et dans les meilleures conditions possibles. C’est là la finalité de toutes les missions d’assaut. Après un ou deux vols pour se familiariser avec son terrain et ceux des environs où il peut être dérouté en cas d’aggravation de la météo, il se retrouve très vite dans le vif du sujet. Il faut maintenant naviguer en très basse altitude ou en profil  » haut-bas-haut  » (HBH), à une altitude de 500 pieds (150 m) et une vitesse d’environ 400 kt (720 km/h ou 200 m/s) avec des repères de plus en plus petits. Il doit rester au plus près du trajet tracé sur la carte et respecter son  » timing  » à plus ou moins 10 secondes (minutage de la navigation). Les agglomérations, aéro-clubs, zones d’aérodromes, élevages divers, zones réglementées, interdites, dangereuses… sont autant de pièges qu’il faut éviter.

      La sécurité doit être en permanence un de ses soucis majeurs. C’est regarder continuellement dehors pour éviter une collision possible avec un autre aéronef; savoir faire demi-tour à temps quand la météo se dégrade; savoir résorber une panne mécanique en vol ou tout au moins adopter les bonnes mesures pour se poser en toute sécurité. Pour cela, il ne volera jamais seul pendant cette période. Il aura toujours  » sur le dos  » un leader qui contrôlera son travail en vol, lui annoncera des pannes fictives pour lui apprendre à bien réagir, le déroutera volontairement de son trajet pour lui  apprendre à naviguer en impromptu, sans préparation. Toujours accompagné, il va commencer l’apprentissage de l’attaque au sol. Cela commence par le tableau noir, puis sur une carte par le choix du meilleur axe d’attaque en fonction de l’objectif (pont, tunnel, gare, usine, écluse, aérodrome, etc…), du relief, du soleil, des points caractéristiques au sol et évidemment en fonction de l’armement (canon, roquette, bombe lisse ou freinée). Il faut aussi calculer les éléments de tir : vitesse, angle de piqué, distance de tir, hausse, éléments pour le calculateur de tir. En un mot : il apprend la mise en œuvre du système d’armes de son avion au sol et en vol. Toutes ses attaques seront enregistrées par la caméra de restitution qui filme au travers du viseur; le film sera visionné et  » débriefé  » avec le leader au retour de chaque mission. Notre jeune pilote apprend donc à se servir de son avion comme il doit être utilisé : UN VECTEUR POUR DÉLIVRER UN ARMEMENT SUR UN OBJECTIF. Il doit pouvoir analyser correctement les pannes mécaniques en vol, adopter les mesures prévues et au retour du vol, restituer ses ennuis à  » la Mécanique  » qui se chargera du dépannage. Parallèlement à toutes ces missions, il effectue des vols en équipier où on lui demandera seulement de tenir sa place, de  » mordre le coussin  » que ce soit en manœuvre basse altitude, en poursuite ou en mission de combat en moyenne altitude. Il va apprendre (encore et toujours) à connaître les marges de manœuvre de son avion et les limites à ne pas dépasser, soit en monoplace, soit en biplace, avec un ancien en place arrière. En solo, il effectuera seulement deux types de mission : la voltige et des vols d’entraînement au VSV (Vol Sans Visibilité). Il faut ajouter à tout- cela, le tir Air/Sol au canon, à la bombe et à la roquette. Les premières missions seront du tir fictif et après restitution des films pour contrôler la présentation sur les cibles, Jean va commencer le tir de munitions d’exercices (inertes) sur l’un des champs de tir réservés à cet effet. Chaque pilote fera régulièrement des tirs pendant toute sa carrière. Périodiquement, il fera une campagne de tir Air/Air. A cette occasion, tout l’escadron se déplace vers Cazaux ; la mission unique pendant cette période sera le tir. Notre pilote va donc se retrouver sur cette base qu’il connaît déjà pour y avoir séjourné au cours de sa progression. Il va effectuer du tir Air/Air sur panneau en ligne droite (la restitution se faisant au sol en comptant les trous faits par les obus colorés armant les avions) et sur cible acoustique (restitution instantanée) en virage d’abord et, plus tard, évolutive. A la fin de cette phase d’instruction, Jean va se voir décerner la licence de Pilote de combat opérationnel (PCO) après plusieurs tests en vol et au sol. Il est maintenant apte à effectuer, seul, la mission de son escadron : l’assaut conventionnel. Il va pouvoir faire des vols en solo : c’est un moment qui compte, surtout le premier vol où l’on part pour une  » Nav TBA « , un tir au sol ou même un ravitaillement en vol sans avoir un ancien derrière pour  » chouffer « . Oui, le ravitaillement en vol ; c’est en effet à ce moment-là que s’effectue la transformation à cette nouvelle technique. C’est là une discipline inconnue de Jean, sauf par ouï-dire auprès des anciens. Il va s’apercevoir que si la technique vient très vite et si le ravitaillement en vol est relativement aisé par beau temps, ce n’est jamais gagné d’avance. Il faut à chaque fois en être conscient, sous peine de faire une  » fausse-queue  » – et ce n’est là qu’un moindre mal -… mais qui n’en a pas fait ?!

     Il faut vaincre l’appréhension du contact en vol de deux avions par le panier et la perche interposés. C’est le premier contact qui  au départ, rend nerveux et fait crisper la main sur le manche, ce qui entraîne automatiquement des corrections aux commandes trop fortes alors qu’il faut agir en permanence avec souplesse pour pouvoir contrôler la trajectoire de son avion… au centimètre près. Pas d’innovation ; il n’y a qu’une méthode (elle marche bien) et il faut savoir y revenir si l’on s’en écarte; en un mot: Jean doit, ici comme en toutes circonstances, agir avec rigueur et se  » botter les fesses  » pour  » enquiller  » dans de bonnes conditions. A sa première mission, en vingt minutes derrière le C-135 F, il a fait de nombreux contacts (et de bons) et revient tout guilleret à l’escadron, conscient de son exploit (il n’a pas vu le petit sourire amusé du moniteur). Aussi à sa deuxième mission il part tout confiant. En 20 minutes cette fois, il a réussi à faire péniblement un contact et un certain nombre de  » fausse-queues « . Le retour est moins triomphant, pourtant il s’est donné du mal; il suffit de voir les traces de sueur qui maculent encore son visage et ses traits tirés par la tension nerveuse pour le comprendre. Heureusement, son moniteur (le brave) va lui expliquer tout cela au débriefing, ce sera très court : c’est normal, tout le monde y est passé et pour tous il y a une mission où  » ça ne marche pas  » (généralement après une bonne). En effet, méthodique et rigoureux notre ami termine sa transformation sans problème. Tantôt en équipier tantôt en solo ou en numéro 1 d’une patrouille de deux avions, il va mûrir et participer à toutes les missions de l’escadron et acquérir une expérience indispensable pour la suite de sa progression. Après cette période de « vieillissement « , il va se retrouver une fois de plus sur le  » banc de l’école « . Maintenant il lui faut apprendre à s’occuper d’un équipier, à conduire une patrouille de deux avions en assaut alors que la difficulté de ses objectifs à traiter augmente. En même temps, il va découvrir d’autres disciplines qu’il n’avait fait qu’effleurer en tant qu’équipier. Jean va toucher un peu à tout : interception en très basse altitude d’un raid, à l’aide du calculateur ou sur une simple information de cap à un point de passage  (figurant un guet à vue) et aussi un peu avec  » son nez « , interception avec combat en moyenne altitude où il va pouvoir  » remuer  » son avion. Ce sera également l’appui-feu en coopération avec l’armée de terre, c’est-à-dire l’attaque d’objectifs au sol (véhicules, troupes, matériel militaire…) aux ordres d’un spécialiste, lui-même sur le terrain, qui va lui désigner le but à traiter. Là encore, deux méthodes : soit classique, c’est l’officier de guidage terre l’OGT qui construit l’attaque; Jean  » plotte  » l’objectif sur sa carte à grande échelle (et découvre comment on pilote en tenant le manche entre ses genoux) et suit les indications données pour se présenter au point de cabré. Soit à l’aide du calculateur de navigation pour arriver au même point, mais cette fois-ci en se débrouillant seul pour arriver au bon endroit.

     Dans les deux cas, il est  » pris à vue  » par l’OGT pour l’ultime guidage en finale pour  » détruire  » le camion au coin du bois. Facile ! Un rapide calcul permet de lever le doute. Prenons par exemple une passe canon où la distance de tir est la plus courte (1000 mètres) : au point haut de son cabré Jean dispose – à une vitesse moyenne de 200 m/s – d’une douzaine de secondes pour découvrir l’objectif, l’identifier, stabiliser sa visée et tirer, douze petites secondes, c’est tout. De plus, essayez de vous représenter la taille d’un camion vu à 3000 mètres… C’est déjà beaucoup moins évident. Nouvelle discipline également : la reconnaissance tactique. Jean participe à une recherche plus concrète du renseignement à l’aide de la caméra panoramique de bord (OMERA 40) et aussi  » à la vue « , les deux méthodes étant intimement liées. Le renseignement est primordial et fait partie intégrante de toutes les missions. Il apprend où et quoi regarder, à se servir de sa caméra et surtout à restituer au retour de mission tout ce qu’il a vu avant d’exploiter son film avec le concours de l’officier de renseignement (OR). On lui demande donc d’être un spécialiste en attaque au sol mais aussi de savoir-faire du combat (pour éventuellement se défendre), de rechercher le renseignement en ayant avec lui un équipier. Il devient responsable de la patrouille, c’est à lui qu’incombent toutes les décisions en particulier sur le déroutement du vol en fonction des ordres de départ, de la météo rencontrée en vol, des pannes éventuelles pouvant affecter l’un des avions et des règlements du temps de paix qui lui imposent un cadre qu’il ne peut pas franchir. Il doit en permanence concilier sécurité et efficacité… et le choix n’est pas toujours simple. Tout ceci sera sanctionné par la licence de sous-chef de patrouille.

     La suite est simple : c’est l’entraînement et le perfectionnement dans toutes les disciplines à son profit et une chose nouvelle, l’instruction des jeunes pilotes. Il va devoir restituer de son mieux au jeune PIM qui est avec lui (et qu’il a été, s’en souvient-il ! ! ) tout ce qu’il a appris, toute son expérience et son savoir. En plus, durant toute sa carrière, son menu quotidien est fait d’instruction au sol : briefing sur une partie de l’avion, sur la sécurité des vols, la « récognition  » (avions et matériels au sol), la réglementation aérienne, la circulation aérienne, etc…, l’activité aérienne (avec préparation, briefing, vol, débriefing) et aussi de travail plus terre-à-terre. Chaque pilote a une tâche annexe comme officier de tir, mise à jour de la documentation opérationnelle, des cartes de navigation, etc… Le sport aussi fait partie de la vie d’un pilote et il le pratiquera pour son hygiène personnelle mais aussi pour conserver la forme. Ce n’est pas une vue de l’esprit mais bien une nécessité. La fatigue due aux vols est de deux sortes :

       – physique bien sûr, car les  » g  » sont vite pris et s’ils sont encaissés sans broncher il y a fatigue musculaire ;

      – nerveuse et c’est certainement la plus insidieuse ; pour une mission  » pointue « , la tension nerveuse est présente durant tout le vol et si un pilote se relaxe un peu après un vol, vous pouvez être certain que ce n’est pas par fainéantise. Certaines missions sont plus fatigantes aussi du fait de l’équipement particulier ; comme ces combinaisons étanches pour le survol maritime qui sont des petits saunas individuels et portatifs. Bien sûr, Jean a aussi des examens au sol à préparer qui portent sur la météo, la circulation aérienne, la guerre électronique, le NBC, l’appui-feu et aussi la connaissance de la langue anglaise. Notre pilote a donc de quoi s’occuper, sans oublier les vols de nuit (très tardifs à la belle saison), les manœuvres nationales qui demandent une très grande disponibilité, les manœuvres et exercices particuliers en coopération avec l’Armée de Terre ou la Marine et même avec les armées de l’air étrangères, la pratique régulière du simulateur de vols et les exigences du métier de militaire (tours de service, permanence…) : voilà de quoi varier le menu et agrémenter quelques soirées et week-end. Après avoir bien  » vieilli « , il se retrouve une fois de plus sur le  » banc de l’école  » pour la qualification supérieure. Pour cela il aura la responsabilité d’une patrouille de quatre avions et son entraînement portera sur toutes les disciplines déjà citées ; le cadre des missions sera beaucoup plus complexe. Il devra faire la preuve de sa compétence et de son efficacité, de son esprit de jugement et de décision. La sanction en sera l’attribution de la licence de chef de patrouille. Pendant toute sa carrière, le pilote de chasse est un  » potache « . Il a toujours quelque chose à apprendre et chaque mission est une remise en cause de son savoir, de son expérience. Aucun pilote n’est à l’abri de se  » bâcher  » au cours d’un vol. Maintenant Jean est un  » vieux briscard  » et son expérience sera précieuse au sein de l’escadron. Ce petit tour d’horizon sans prétention serait totalement incomplet si nous ne parlions pas d’une race obscure, travaillant sans compter les heures pour  » sortir  » les avions nécessaires à l’accomplissement des vols, je veux parler de  » la Mécanique  » avec un grand  » M « . Sous le terme de  » la Mécanique  » sont regroupés tous les spécialistes indispensables pour la mise en œuvre, le dépannage et l’entretien des avions. La complexité des avions modernes a nécessité ce cloisonnage en spécialités. En effet cette machine que l’on peut voir sur le parking où en vol renferme dans ses flancs le dernier cri de la technologie que ce soit en électronique, en motorisation (le réacteur est très simple de par son principe mais très élaboré dans sa conception mécanique), en mécanique (commande de vol, train, volets), en équipements de survie (siège éjectable, parachute). C’est pourquoi, sous les ordres d’un officier et de son adjoint, la mécanique se compose d’un certain nombre de  » services  » : piste (mise en œuvre des avions), système de navigation armement SNA (électronique), électricité, sécurité sauvetage, armement, etc… Chacun dans sa spécialité reçoit une formation très poussée et continue. Le travail peut se résumer en trois expressions : mise en œuvre des avions, dépannage et entretien. La mise en œuvre consiste en la vérification du bon fonctionnement des différents systèmes de l’avion, le remplissage des différents réservoirs (kérosène, huile moteur, hydraulique) et le chargement des avions (montage et démontage des pylônes, bidons supplémentaires, lances roquettes, armement des canons, etc…). Dès le retour au parking, ces mêmes spécialistes vérifieront l’avion même si le pilote n’a signalé aucune panne, avant de le passer  » dispo  » pour le vol suivant. Si une panne est signalée au retour de mission, le dépannage est aussitôt entrepris. Cela commence par une discussion avec le pilote pour essayer de cerner au plus près l’organe défectueux (symptôme, action du pilote et résultats) ; la pièce ou l’appareil incriminé est démonté et changé puis son fonctionnement vérifié selon des procédures bien établies. Rien n’est laissé au hasard. Un écrou mal serré, une vis oubliée dans l’avion peuvent être à l’origine d’une catastrophe.

      C’est un travail qui demande compétence, rigueur et méthode. Un dépannage peut durer de quelques minutes à plusieurs jours. Si l’avion fait défaut, le travail sera poursuivi quel que soit l’heure de la journée et parfois de la nuit. De même la mise en œuvre des avions sera faite quel que soit le temps : froid, pluie, glace, soleil n’arrêtent pas pour autant le travail. L’entretien des avions comporte la révision systématique des différents organes.

      Les heures de vol de chaque avion sont comptées et périodiquement toutes les 25 heures, 50 heures… de vol des vérifications sont faites suivant un programme bien défini. Certaines pièces sont changées à priori en fonction de leur vieillissement. Plus les avions accumulent les heures de vol et plus les visites seront approfondies, d’où la nécessité d’établir un calendrier pour échelonner et le travail des mécaniciens et la  » dispo max  » de la flotte aérienne. Bien évidemment, le mécanicien n’échappe pas aux impératifs militaires : lui aussi prendra les mêmes tours de service que le fourrier ou le secrétaire. Comme l’a dit un officier mécanicien pour un reportage effectué par FR3 :  » chacun dans sa spécialité est fier d’effectuer le travail qui lui incombe « . J’ajouterai que lorsque le pilote part en vol, il ne se pose pas de question sur la qualité du travail effectué par sa Mécanique : il lui fait totalement confiance.

Fin de la première partie

Dernier vol F100 à Toul, par le Colonel BOICHOT

           Quand je suis arrivé à Toul en Novembre 1976, le colonel BOICHOT était commandant de la base, autant dire que pour moi c’était « Dieu le père ». Nous avons volé quelques fois ensemble ;  c’était un grand Monsieur qui nous a quitté trop tôt aux commandes d’un JAGUAR et qui a donné son nom à la promotion 1987 de l’École de l’Air. Il a été le premier pilote Français à voler sur F100 en 1958 à NELLYS Air Force Base et il était tout à fait naturel que ce soit lui qui effectue le dernier vol F100 sur la base de Toul.

Dernier vol F100 à Toul par le Colonel BOICHOT

25 juin 1977 copie
Le colonel BOICHOT inaugure la stèle sur laquelle repose le F100 n° 131 dont il a effectué le dernier vol quelques jours plus tôt.

      Souvenir de RIGAIL Francis  » dernier » Officier mécanicien F100.      

     Dans le rappel historique  » le F100 sous les cocardes françaises » Mr. Antoine évoque le dernier vol F100 du Col.Boichot. Pour la petite histoire, revenons à la « Onze » en Mai 1977 :

      Les escadrons 1/11 & 3/11 volent sur Jaguar ainsi que la 1ère escadrille du 2/11. Seule la 2ème escadrille de ce dernier résiste avec ses vieux F100. Pilotes et mécanos sont logés dans des remorques  « Deplirex » sur le parking commun à la « SALE » et au Germas 15/11.

      Étant  à la Division Avions-moteur, je suis à quelques enjambées de leur zone d’activité. Quand c’est possible, je trouve  un moment pour rendre visite au Ltt GARCIA,  l’Officier  mécanicien,  et me replonger dans l’ambiance de la « Bête ». D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, c’est toujours un ravissement de  pouvoir encore entendre le bruit du J57 , et celui de la post-combustion enclenchée au décollage.

       Le 11 Mai, Garcia m’avertit que son dernier vol F100 aura lieu en fin de matinée et que c’est au Colonel Boichot que revient l’honneur de l’accomplir. Je suis invité à assister à cet évènement et, bien entendu, au « pot d’adieu ».

       Vers 11 heures, dans la deplirex « Piste » , sur le comptoir, une seule forme11 est ouverte, assortie des signatures des mécaniciens, c’est celle du  131. Nous attendons, avec le Cdt d’escadron et quelques privilégiés. Le « Voilà », annonce calmement le Chef de piste. Le Colonel, casque à la main, gravit les marches, souriant, manifestement content d’être là. Il plaisante, serre la main à tous et prend connaissance de la F11. Signature et le voilà parti accompagné du mécano de  piste. Un petit quart d’heure plus tard un « wooum » retentit suivi du feulement caractéristique qui vire à l’aigu à mesure que l’avion avale la piste feeeuuuiiittt…il arrive à notre hauteur, s’arrache du sol en rentrant son train, tube pitot pointé haut vers le ciel et grimpe résolument dans un bruit de tonnerre. Puis, coupure de la PC, légère fumée dans son sillage , il ne devient plus qu’un point  et il disparait de notre vue.

      Maintenant, il est seul et nul doute que ses pensées le ramènent 20 ans en arrière. Au temps du jeune pilote de combat, fier d’être des premiers à apprendre à dompter le magnifique F100 Super sabre. L’orgueil de sentir les regards admiratifs des pilotes des autres escadres à l’occasion d’une escale ou d’un meeting aérien. Quelle belle époque…. A présent il fait à nouveau corps avec,  il prend encore de l’altitude pour être très haut dans le ciel et savourer cette chance. Grand virage , il casse la manette  sur « PC » tout en guettant, à l’ouverture des paupières, le battement de l’aiguille de l’indicateur de pression ; secousse dans le creux des reins : le J57 libère tout ce qu’il a dans le ventre. 30000 pieds et çà pousse fort !! Passage sur le dos, coupure de la PC, et retour ailes horizontales. Puis, et puis plus rien ??… Master caution allumé, le compte tours qui dévisse, la  température T7 qui chute… pincement au cœur, bon sang extinction réacteur !!!. Le court instant de surprise passé, l’expérience du « vieux » pilote et son sang froid prennent le dessus. Pas de panique, à cette altitude il y a assez de marge pour faire un rallumage normal . Manette sur « off », en piqué pour reprendre des tours. « Airstart switch sur on » . Vers 55% manette sur « idle ». Ça cafouille un peu, 2 ou 3 petits « stalls » pas bien méchants, puis l’avion qui tressaille et survient la tonalité du réacteur qui redémarre, confirmé par la T7 qui augmente et on reprend des tours.   Manette doucement en avant et le J57 monte en  puissance, airstart sur off.

    89% , 20000 pieds, tous les voyants se sont éteints, contrôle des paramètres : ok.

    Bien, est ce un avertissement du destin ? Mieux vaut rentrer maintenant, sans brusquer la machine, cap sur Toul-Rosières.

    Midi passé, le 131  se présente , atterrissage, parachute frein et retour au parking puis au Bureau de piste : notre Colonel l’air satisfait s’approche de la F11, il  saisit le « bic » noir qui pend au bout d’une ficelle et il écrit. Le ltt Garcia est à côté de  lui et je lis sur son visage un grand étonnement, c’est une blague mon colonel ? Pas du tout Garcia, c’est vrai… Alors à notre tour nous  pouvons lire :

    Extinction réacteur , rallumage ras  Boichot.

    Les questions fusent et lui de nous expliquer qu’il ne sait pas exactement ce qui s’est passé, peut -être s’est’il mit ‘hors domaine’ ? Le rallumage ? pas de problèmes,  comme écrit dans le dash-one…

   « Alors là, vite,  le champagne »,  déclare le Cdt d’escadron.

    C’est ainsi, dans l’euphorie générale de quelques pilotes et mécaniciens, que s’est achevé  le parcours des  F100  en Métropole, ponctué par un dernier vol ou l’on voit la « Bête » faire comme un pied de nez à un de ses pilotes des plus prestigieux. Mais, elle le ramène sain et sauf, comme pour embellir son histoire et marquer les esprits , à tout jamais, des hommes qui ont partagé tout ou partie de son aventure.

Témoignage d’un biffin

Témoignage d’un biffin

         Pour les aviateurs, le terme biffin désigne une personne appartenant à l’Armée de Terre et c’est une expression qui est passé dans le langage courant. Les biffins sont des personnes avec qui on était amené à travailler puisque qu’à l’époque la mission principale de la FATAC à laquelle appartenait la 11EC, était l’appui de la 1 ère Armée. En Afrique c’était aussi le cas et les JAGUAR sont intervenus réellement à leur profit, notamment à ATI au Tchad en 1978 où il a fallu dégager des éléments du 2 ème REP en mauvaise posture. Le contact entre troupe au sol et avions s’effectuait via un OGT (officier de guidage terre) maintenant appelé FAC (forward air controler) et nous pilotes, avions des contacts réguliers avec ces biffins. Les rapports  étaient excellents et il existait un respect mutuel ; personnellement j’avais beaucoup d’estime pour ces gens qui pratiquaient un métier très dur pour lequel je ne sentais que peu de prédisposition.

     Les hasards de la vie m’ont mis en contact avec un ancien OGT de la 11ème DP qui m’a probablement guidé au cours de mission en Afrique mais que je n’ai jamais rencontré. Nous échangeons de temps en temps et récemment, il m’a envoyé des photos de la prise de Ouadi Doum (que je mettrai en ligne dans quelques temps) et de fil en aiguille, il en est arrivé à m’envoyer le texte que je vous propose ci-dessous et qui porte un regard particulier sur cette population qu’il appelle « les félés » (vous comprendrez un peu pourquoi). Bonne lecture.

equip OGT
Equipe OGT

MANTA EPERVIER EFAO

LES  DETJAG

Témoignage d’un BIFFIN

Ils nous appelaient les BIFFINS

On les appelait les FELES

Je les ai « fréquentés » pour la 1ere fois en 81/82  BARRACUDA / EFAO.

Nous étions tous des COM (pour commandant), j’étais le COMTRANS  AEROPORTE, il y avait le COMAIR, le COMJAG (autoproclamé), le COMTRANSALL, le COMALAT, mais tous interdépendants et dans la même galère.

Sacré ambiance aussi !!!!

La remontée de l’OUBANGUI !!!!  en BA voir très très BA et  si je me souviens bien, il y en a même un qui a fait des ricochets !!! (NdR : Henri avait touché le fleuve avec le  bidon du JAGUAR !).

Le TRANSALL faisait des vagues avec ses hélices et les piroguiers plongeaient.

Le PUMA allait se poser sur un rocher au milieu des chutes de BOALI.

Le JAG aurait pu mettre le feu à la savane tellement le réacteur était au ras des broussailles.

Et le champ de tir de YAKA !!!!

jeep OGT
jeep OGT
ogt1
Un OGT prêt pour un guidage

J’étais OGT (officier de guidage terre), binômé avec un pilote. La cible : un drap de lit, tir canon, la butte de tir explosait, la cible était volatilisée, et seulement après arrivait le JAG. J’ai retenu cette phrase du pilote : quand tu entends l’avion c’est que tu es encore vivant !

Les JAGS dans le ciel c’était la force de dissuasion à l’africaine ; çà suffisait à calmer la situation.

1987/1988  EFAO

Les mêmes, mêmes missions mais avec une barrette en plus, les lieut (lieutenant) étaient passés capitaines.

Invité par le DETJAG dans leur fortin à M’POKO. J’avais demandé à assister à une préparation de mission, j’ai eu le droit à la complète ! J’ai terminé harnaché sur le siège, photo et finex ! J’en avais déduit qu’un pilote de chasse avait 2 cerveaux et des mains à 8 doigts !!, et que le biffin n’en n’avait qu’un, mais que finalement avec nos 3 cerveaux le CAS (close air support) était très efficace et surtout craint par ceux d’en face !

Les DETJAG vous étiez des « gens biens », nous parachutistes en 1 ère ligne on savait que l’on pouvait compter sur vous, à la seconde près (çà ma toujours bluffé cette exactitude).

Quand j’allais annoncer au COMPARA «  c’est bon a eu les JAG «  je voyais dans son regard un certain soulagement, et le « LES JAGS ARRIVENT »  se répercutait jusqu’au dernier des soldats du détachement, qui lui résumait par un « çà va être leur fête en face !! ».

J’aurais pu aussi traiter sous forme humoristique la mise en place du  brin d’arrêt à « M’POKO », quel cinéma !! j’avais du  filmer (vhs ) le malheureux JAG  désigné pour tester !! La cassette est remontée jusqu’à l’EMAA.

A la fin de mon séjour de biffin multitâche, le COMAIR est venu me chercher et à M’POKO. On m’a attaché sur la rampe arrière du TRANSALL, après 40 mn de vol bizutage, la rampe s’est ouverte, il y avait 2 JAGS en approche ravitaillement, inoubliable !! (j’ai le film) à un moment j’ai cru que le félé allait rentrer dans la soute, je pouvais lire son nom sur la bande patronymique de son casque !!!

Vidéo Jaguar 

 

La FIAT 500 YG de YG

La FIAT 500 YG de YG (Yvon GOUTX)

Les deux YG
Les deux YG
Vue de face
Vue de face
Impressionnant l'armement !
Impressionnant l’armement !

Je (Y.GOUTX) fus muté de l’ER 1/33 « Belfort » de  STRASBOURG le 31 juillet 1978, au DA 51/351 de la 11ème Escadre de Chasse de TOUL pour y commander la deuxième escadrille (SPA 161 « Sphinx ») de l’Escadron de Chasse 4/11 « Jura », seul « vrai » escadron de chasse devant être installé dans le sud-ouest, selon la volonté du Président VGE. A cette date, cet escadron mettait encore en œuvre des F100 D et F « Super Sabre » à DJIBOUTI jusqu’au 31 décembre, avant d’être dissous pour être recréé sur JAGUAR à BORDEAUX MERIGNAC le 1er janvier 1979.  En attendant le début de ma transformation machine à SAINT-DIZIER au mois de septembre, le Commandant d’escadre, le LCL Hector PISSOCHET et le Commandant d’escadron, le CDT Henri ARGELIER m’avaient demandé de suivre, pendant le mois d’août, l’avancement des travaux d’infrastructure et de préparer l’aspect opérationnel de l’arrivée des avions, sortant d’usine.

L’EC 4/11 « Jura » devenait le 8ème escadron équipé de JAGUAR (3 escadrons à la 7ème EC, 4 donc à la 11ème EC et 1 à la 3ème EC) et préparait, à partir de la « base mère » de TOUL, la transformation de ses pilotes et mécaniciens avec l’aide des 3 escadrons lorrains.

Comme tous les escadrons opérationnels de France et de Navarre, le 4/11 devait « posséder » en cette fin des années soixante dix, 15 avions de combat. A l’exception de l’EC 2/7 « Argonne » dont la mission de transformation justifiait une majorité de biplaces, les escadrons de JAGUAR de SAINT-DIZIER, de NANCY et de TOUL possédaient 14 monoplaces et un biplace. Seuls l’EC 4/11 et l’EC 4/7 « Limousin » qui allait être créé et installé l’été suivant à ISTRES, possédaient 13 monoplaces et 2 biplaces.

L’EC 4/11 reçut donc deux des derniers biplaces construits, les JAGUAR E31 et E32, et les JAGUAR A113, 114, 115, 116, 117, 118, 119, 124, 125, 126, 127, 128 et 129 qui sortaient des chaînes d’assemblage de la société SEPECAT de TOULOUSE.  Comme tout aéronef dans le monde, chaque JAGUAR devait avoir une immatriculation OACI, composée de 5 lettres. (F-XXXX pour un aéronef français). Sur le flanc des avions de l’Armée de l’air, n’apparaissent que les 2 dernières avec, en avant de ces deux lettres, le nombre correspondant à l’unité d’appartenance : 11 pour 11ème escadre. La première de ces deux lettres identifiait, en complément des lettres « masquées », l’escadron auquel appartenait l’avion. Pour le 4/11, les immatriculations étaient F-UMYx et donc chaque avion avait sur son « flan » 11-Yx . J’avais « naturellement » donné au A113 l’immatriculation F-UMYA, au 114 YB, etc…pour en arriver au JAGUAR A119 qui devait porter mes initiales « YG ». Notre dernier monoplace, le A129 était immatriculé 11-YQ (je crois), certaines lettres ayant été réservés aux avions A120, 121, 122, 123 qui iront finalement à TOUL. Nos deux biplaces furent immatriculés 11-YY et 11-YZ.  Ce A119 devint donc MON avion et, à chaque fois que je le pouvais, je m’affectais cet avion pour chaque mission, ce que je faisais sans scrupules avec la complicité de mon alter ego, Michel CROCI, qui commandait les « Serpentaires » (SPA 158) de l’autre escadrille.

Parallèlement à tout cela, je possédais une petite Fait 500 d’un blanc immaculé (avec capote noire) qui me servait à faire le trajet domicile base et retour, en plus de mes déplacements privés.

Au mois de mars 1980, les manœuvres nationales « expédièrent » l’escadron, une grande partie de son personnel et ses 15 avions passer une quinzaine de jours sur notre terrain de déploiement de CHÂLON-VATRY, joli « port de pêche ! ». Nous y « faisions la guerre » aux côtés de l’EC 3/3 « Ardennes » de NANCY, qui avaient troquer ses Mirage 5F contre des JAGUAR, en 1977, devenant le 7ème escadron équipé de ce merveilleux « camion à bombes », telle qu’était surnommée notre « monture ». Pendant ce temps, le personnel resté à BORDEAUX devait s’ennuyer…. A qui doit-on cette idée saugrenue ? Je ne le sais pas avec précision aujourd’hui…Le Commandant Bernard GUEVEL, second de l’escadron à l’époque, ne devait pas y être étranger. Il a au moins donné son feu vert (depuis VATRY) aux initiateurs s’il n’en est pas un lui-même.

Toujours est-il qu’une poignée de mécaniciens sont allés chercher ma voiture (stationnée dernière le mess des officiers) avec un « Fenwick », l’ont transportée à l’escadron et l’ont peinte telle que vous pouvez la voir sur ces photos, …avec un superbe « Sphinx » sur le capot et les immatriculations du A119. Quand nous sommes rentrés de notre campagne champenoise, j’ai eu la surprise de garer le A119 que je pilotais ce jour-là face à ma Fiat 500 devant laquelle était exposé l’armement du JAGUAR classique ! (photo jointe)

Cette petite Italienne m’a rendu beaucoup de services pendant les trois ans de mon commandement. Par contre, les services secrets étrangers chargés de me « pister » en dehors de mon lieu de travail avaient la tâche facile…et je ne parle pas des commentaires de mes subordonnés quand la voiture était garée la veille au soir, place « des Grands Hommes » !

Yvon GOUTX

Mort du capitaine CROCI ; 30 ans déjà

 

Cne Croci (EC4.11)
Capitaine Michel CROCI

Il y a 30 ans le Tchad vivait une époque agitée qui avait amené le déclenchement de l’opération MANTA à l’été 1983. Dans le cadre de sa mission, la 11 ème escadre de Chasse avait assuré les détachements de 4 Jaguar à N’Djamena ; le 4/11 qui était parti sur alerte au mois d’Aout, le 3/11 avec le CDT Durand puis moi avec le 2/11. La relève avec le Detam de CROCI s’était effectuée entre Noël et nouvel an. La situation sur le terrain était tendue, mais mis à part les inévitables montées en puissance avec montage d’armement qui ne s’étaient pas concrétisées, le détachement avait été pénible à cause notamment des conditions d’hébergement et de vie, mais relativement calme sur le plan des opérations. Par contre, il s’était passé beaucoup de choses sur la base aérienne et je serai peut être amené à vous en reparler.
Je connaissais assez peu Michel Croci, mais lors des quelques jours que nous avions passés ensemble, j’avais été frappé par la tranquillité qu’il dégageait et l’adhésion qu’il avait de ses troupes ; signes d’une grande expérience professionnelle et de grandes qualités humaines. Le capitaine Michel Croci était unanimement apprécié et reconnu pour ses qualités de pilote et de chef. C’est donc l’esprit tranquille que je lui laissais les commandes du détachement le 30 Décembre.

Je vous propose ci-après le témoignage du Cne Kerfrieden qui aurait du effectuer la mission au cours de laquelle Michel Croci a trouvé la mort.

OPERATION MANTA

Par le CDT Kerfriden, à l’époque pilote de l’EC 4/11 « JURA », par la suite commandant d’escadrille de l’EC 2/11 « VOSGES.

25 janvier 1984 en fin d’après-midi. Les personnels des escadrons en détachement à N’DJAMENA attendent sur le parking le retour des avions partis une heure plus tôt avec le fameux » BINGO VERT « , version française du  » Licence to kill « .

Cela fait bientôt un mois que les escadrons 2/12 et 4/11 vivent ensemble et des liens d’amitié se sont tissés fondés sur 1′ estime mutuelle et la reconnaissance des compétences de chacun. Aux chasseurs purs la maîtrise du ciel, la gloire et les longues attentes avant un décollage sur alerte. Aux pilotes des JAGUAR le sentiment d’être déjà de vieux africains rompus aux techniques de la navigation en très basse altitude !

Le JAGUAR est un véritable mythe et son évocation vous ouvre bien des portes en Afrique. A chacun son métier cependant et il faut reconnaitre qu’au-delà des quolibets traditionnels, 1′ ambiance est excellente.

Pourtant, en cette fin d’après-midi voilé déjà par le vent de sable qui s’est levé, une angoisse sourde rampe sur les parkings et étreint les cœurs car on sait déjà qu’un pilote ne reviendra pas. Chacun y va de son hypothèse. Les 2 MIRAGE FI se présentent en longue finale. L’un est touché et a perdu son carburant. Un JAGUAR se présente seul au break…

L’instant est lourd d’émotion.

Pour la première fois peut-être, j’ai peur de faire ce métier que j’ai choisi. Avec mon équipier, le Lieutenant Michel PRUNA, nous avions préparé notre mission quelques heures plus tôt. L’objectif : un commando du GUNT dans la région de TORODOUM.

Nous connaissons la région, plate, blanche, ourlée de dunes au nord que 1’on aperçoit toujours trop tard en basse altitude et ponctuée çà et là par de maigres îlots de verdure. C’est là qu’il faudra tirer nos OPIT (obus perforants, incendiaires et traçants). Mais qu’il y a loin de 1′ entraînement à CAPTIEUX à cette mission dans une région hostile. Le briefing s’est résumé à sa plus simple expression : la sécurité et le pétrole, car nous nous connaissons parfaitement et nous avons volé maintes fois dans la même patrouille. La confiance est totale et je suis très fier d’avoir Michel PRUNA comme équipier. Nous avons le même âge mais il fait déjà preuve d’une belle maturité et d’une motivation sans faille pour le vol. Il est promis à un bel avenir. Malheureusement, le destin en décidera autrement quand plus tard, son JAGUAR percutera un F16 dans les environs de Florennes.

Aujourd’hui il est très excité et tendu. Il réajuste en permanence son pantalon anti-G, compte les cartouches de son PA MAC 50, tourne autour de la table. L’angoisse est palpable. N’ a-t’ on pas aperçu du SA 7, du ZSU 23/4 peut-être…

1 Dans quelques instants, nos JAGUAR donneront la mort. Nous nous y sommes préparés de longue date. Pourtant la peur atroce nous colle à la peau.

 » Tu feras la prochaine, il y a du SA 7 !… « .

Le Capitaine CROCI est entré dans la salle d’opération avec les dernières consignes du COMELEF. Je suis soulagé et déçu, mais notre commandant d’escadrille est un pilote chevronné et la peur n’a pas de prise sur lui.

Il ne reviendra pas. Son JAGUAR a explosé en percutant le sol.

Une cérémonie à sa mémoire est organisée le 29 Janvier sur la base aérienne de Bordeaux.

Tiré du livre référence d’Alain Vezin « JAGUAR », ( http://aerostories.org/~aerobiblio/article1993.html)  je vous propose un extrait retraçant sa carrière.

Michel CROCI est né le 26 Juillet 1944 à Montmartin sur mer, dans la Manche. Le 4 Novembre 1963, titulaire du baccalauréat, il entre dans l’armée de l’air pour devenir pilote. Après la base école de Nîmes, le 3 Novembre 1965, il rejoint la base aérienne de Cognac pour suivre la phase de pilotage de base. Six mois plus tard, sélectionné pour la spécialisation chasse, il est affecté à l’école de chasse stationnée sur la base aérienne de TOURS où il poursuit sa formation sur T33 puis sur Mystère IV. Le 31 Janvier 1968, le sergent CROCI reçoit le macaron de pilote de chasse (brevet n° 40525). Le jeune breveté effectue son stage de transformation au sein de l’escadron 1/8 Saintonge à Cazaux, avant de choisir sa première affectation : la 11 ème Escadre de chasse à Toul Rosières.

Affecté à la première escadrille de l’escadron 3/11 « Corse », il est lâché sur F100, le 1er Juillet. Un an plus tard il obtient sa qualification de pilote opérationnel (PO), puis le 17 Aout 1970, son brevet de sous-chef de patrouille en poche, il est muté au groupement Ecole 315 sur la base de Cognac. A la fin de l’hiver 1970-1971, l’adjudant CROCI, suit le stage des officiers de réserve à Evreux. En Janvier 1973, il retrouve l’escadron 3/11 à Toul Rosières et obtient son brevet de chef de patrouille. En Septembre 1974, il se trouve à la tête de l’escadrille d’entrainement au vol sans visibilité  de la 11 ème Escadre. Le 25 Mai 1976, le lieutenant CROCI rejoint l’escadron de chasse 4/11 à Djibouti, pour occuper le poste d’adjoint au commandant d’escadrille. Le 9 Décembre 1978, il effectue son dernier vol sur F100, avion sur lequel il totalise 1 4245H45 de vol.

Toujours au 4/11, mais stationné sur la base de Bordeaux-Mérignac, le capitaine CROCI assure les fonctions de commandant de l’escadrille SPA 158, puis chef des opérations à partir du mois de Septembre 1982. Lors d’un détachement en Afrique, le 25 Janvier 1984, dans le cadre de l’opération MANTA, le capitaine CROCI trouve la mort en service aérien commandé. Le vendredi 3 Février, ses obsèques sont célébrées sur la base aérienne 106 de Bordeaux. La mention « Mort pour la France » est attribuée au capitaine CROCI par décision du ministre de la défense.

Ce même jour, il est cité à titre posthume, à l’ordre de l’armée aérienne.

« Officier aux qualités professionnelles, humaines et militaires exceptionnelles, pilote de chasse de très grande valeur, chef de patrouille particulièrement expérimenté totalisant 3860 heures de vol dont 1100 heures sur Jaguar. Sa personnalité, sa foi très profonde en la mission, son rayonnement et son dynamisme lui avaient permis de s’imposer très rapidement comme chef des opérations de l’escadron. Chef de détachement dans le cadre de l’opération Manta, il a fait le sacrifice suprême dans l’accomplissement de son devoir au cours d’une mission opérationnelle de reconnaissance au-dessus d’éléments hostiles le 25 Janvier 1984 à Torodum (République du Tchad).

 

Mission de guerre : Al Jaber 17 Janvier 1991

Mission de guerre : Al Jaber 17 Janvier 1991

Je vous avais déjà proposé un article intitulé  » C’est passé près pour Charly » qui faisait référence à la première mission menée par les Jaguars lors de la guerre du Golfe. Charly m’a autorisé à publier le récit de la mission, de sa mission telle qu’il l’a vécue ; je voudrais sincèrement le remercier car il faut bien le dire, peu de pilotes racontent en détail ce qu’ils ont vécu dans ce genre de moment. Et pourtant ! Pour les non initiés, vous constaterez au passage que le métier de pilote de chasse n’est pas à proprement dit un sport de masse et que parfois il faut bien s’accrocher !

Extrait du livre « JAGUAR sur Al Jaber »  http://www.aerostories.org/~aerobiblio/article3214.html

Mission de guerre

 Le 17 janvier commença pour nous tous à 0 heure 50, par le hurlement d’une sirène. Je me réveillai en sursaut. Ce son modulé était très caractéristique: « Alerte NBC« . J’étais pétrifié. C’était ma première alerte réelle. Rapidement je repris mes esprits. Dans la chambre, Eric venait d’allumer la lumière. Nous nous précipitâmes tous les trois sur nos masques à gaz, ce qu’il ne fallait pourtant pas faire. J’étais en pyjama, immédiatement j’enfilai par-dessus ma combinaison T3P et mis les gants. Mutuellement nous ajustâmes nos équipements NBC.

Les consignes de sécurité étaient réitérées à la sonorisation base:

-« ALERTE SCUD, ALERTE SCUD! Port du masque à gaz et des effets anti-chimiques, rejoindre l’abri NBC le plus proche. Terminé! ».

Par mesure de sécurité, nous éteignîmes la lumière et chacun s’allongea sur son lit. II n’y avait plus qu’à attendre. Nous ne savions pas si le missile était dirigé sur nous.

N’ayant pas l’habitude de porter un tel masque, je respirais difficilement. Pourtant ce n’était certainement pas la dernière alerte et il faudrait bien s’y faire. Cela faisait déjà quatre ou cinq minutes que nous avions été réveillés et toujours pas d’impact. Cette fois-ci le missile ne serait pas pour nous. J’avais presque l’impression que je pourrais me rendormir ainsi. Finalement à 1 heure 15, la fin de l’alerte fut annoncée. Le colonel commandant la base prit alors la parole, ce qui n’était pas bon signe:

-« Officiers, sous-officiers, militaires du rang, l’opération « Tempête du désert » a débuté. Nos alliés effectuent à l’heure qu’il est, les premiers raids sur le Koweït. Je vous demande d’être vigilants et d’appliquer strictement les consignes NBC« .

Jules qui était à côté de moi me dit:

-« Ça y est, cette fois c’est parti pour de bon! »

Je restai perplexe et rangeai soigneusement mon masque à gaz. Je le laissai à côté de moi prêt à l’emploi. Je me dévêtis et me recouchai. Dans ma tête tout se bousculait. Les Américains étaient déjà partis, pour nous cela ne devrait pas tarder, certainement très tôt dans la matinée. Je devrai être en pleine forme et par conséquent je décidai de me rendormir.

A peine étais-je assoupi que la sirène retentit de nouveau. Mes gestes étaient déjà beaucoup moins précipités. Tout d’abord le masque, puis les vêtements, j’étais rapidement opérationnel. Allongé sur mon lit, j’attendais tranquillement la fin de l’alerte SCUD qui arriva vite. Je n’ôtai que le masque à gaz et je me retournai bien décidé à me reposer enfin. Il fallait maintenant apprendre à dormir tout habillé.

Soudain, la lumière s’alluma. Eric rentrait des « opérations » et venait chercher tous les pilotes de la première mission. Je mis ma tenue de vol et en compagnie de Juju, me dirigeai vers notre salle de préparation. Il faisait nuit noire et pourtant la base était en effervescence. Les groupes électrogènes dans leur vrombissement créaient un bruit de fond qui nous était maintenant bien familier.

Bonaf et d’autres se trouvaient déjà dans le mobil home. Bruno m’apprit que Schnapy s’était rendu à Riyad hier soir vers 10 heures en compagnie du colonel responsable des opérations aériennes. Ils avaient pris un Mystère 20 et n’allaient pas tarder à revenir. Là-bas, ils devaient mettre au point la chronologie de nos attaques avec les F16 américains qui nous précédaient.

L’ATO arriva et deux pilotes se penchèrent rapidement dessus pour en tirer tous les éléments indispensables à notre mission. Quant à nous, membres du dispositif, nous nous distribuâmes les tâches. Déjà, Mamel et Benet tapaient sur le clavier de l’ordinateur pour en sortir les MIP. Bonaf et Jésus tracèrent des cartes au propre avec le trait définitif. Je demandai à l’officier de renseignement de nous rappeler les mots code en cas d’éjection.

Le Mystère 20 venait de se poser. Le chef, Schnapy arriva, blanc, mal rasé: il n’avait pas dormi de la nuit. Malgré tout, en nous voyant tous réunis, il esquissa un petit sourire.

-« Messieurs, j’ai tous les éléments, ça devrait bien se passer! »

Paco leader du deuxième groupe et les deux députés leaders Bruno et Bonaf entourèrent le chef pour affiner le « timing » de la mission. J’avais uniquement tracé ma route jusqu’à l’hippodrome de ravitaillement en vol. Pour le Koweït, je connaissais le trait par cœur; un simple LOG de navigation et quelques renseignements devraient me suffire. Il en serait de même pour tous les équipiers.

De nouveau retentit une alerte missile SCUD. Tout le monde cessa son travail pour revêtir la tenue NBC. Nous essayâmes de poursuivre la préparation de la mission mais il était très pénible de discuter avec le masque à gaz. L’alerte terminée, nous prîmes un grand bol d’air pur. 3D distribua à chacun un tube fluorescent permettant de nous localiser en cas d’éjection. Toutes ces choses ressemblaient à des gadgets, mais peut-être nous éviteraient-elles la captivité!

Le chef annonça que le briefing de la mission était prévu dans 10 minutes, ce qui laissait juste le temps d’aller assouvir un besoin pressant avant de s’équiper de la tenue de vol.

Il était 6 heures et nous étions tous très attentifs. Derrière nous, plusieurs pilotes ainsi que le colonel responsable des opérations aériennes, étaient venus assister en silence au briefing.

Un photographe du SIRPA était également présent. A plusieurs reprises il essaya de se faufiler pour prendre des photographies. Un peu agacé, je lui demandai de nous laisser travailler au calme. II comprit tout de suite et s’esquiva.

Alors le chef commença. Très serein il décrivit chaque partie méthodiquement. Nos yeux étaient tournés vers lui; seuls ses ordres comptaient. On nous apporta aussi les toutes dernières grilles d’authentification, les fréquences mises à jour, spécialement celles du ravitaillement en vol et celles de l’AWACS, à n’utiliser qu’en cas d’urgence. A la fin du briefing, chacun savait exactement ce qu’il avait à faire. Le chef termina par son désormais traditionnel:

-« Messieurs, il est 6 heures 30.« 

« Avez-vous des questions?« 

Personne évidemment n’avait de questions à poser, car depuis une semaine nous répétions point par point cette mission et nous en connaissions les moindres détails.

Il était désormais l’heure de regagner les avions. Pistolet dans le holster, masque à gaz à côté et casque de vol en main; aujourd’hui nous n’avions pas seulement l’air de guerriers, mais nous étions vraiment les chevaliers de l’apocalypse. J’avais réellement l’impression de réaliser un vieux rêve.

Le colonel commandant la base d’Al Ahsa, nous attendait dehors. II nous regroupa autour de lui et nous encouragea chaleureusement:

-« Vous êtes professionnels. Je vous souhaite bonne chance. La France est avec vous.« 

Le jour se levait à peine sur le désert saoudien, et le fond de l’air était frais. Le ciel était nuageux et j’espérais qu’il n’allait pas nous gêner dans notre rassemblement après le décollage.

Après avoir signé le cahier d’ordres, nous nous entassâmes tous les douze dans un petit bus qui nous conduisit aux avions. Nos mécaniciens de piste ne disaient rien. On se serait cru à un enterrement.

Même moi, qui habituellement plaisante toujours avec mon « pistard », je restais silencieux. J’étais très concentré. En fait, je n’étais déjà plus là. J’avais déjà rentré le train d’atterrissage et j’étais entièrement imprégné par ma mission.

Je fis le tour de mon avion qui, avec ses quatre bombes de 250 kilos freinées, ressemblait étrangement à un chasseur-bombardier. Je vérifiai toutes les sécurités. Tout était bon, c’était parfait. Je montai dans l’avion et mon mécanicien m’aida à me sangler sur le siège éjectable. Cette fois, ça y était, je fermai ma verrière et n’attendais plus que le contact radio.

Très discipliné, chacun mit en route à l’heure prévue, sans ordre. Puis la voix de notre chef retentit :

« Jupiter 01, check.

« 2, 3, 4, 5, 6.« 

« Al Ahsa, Jupiter 01 roulage. »

Dans le tonnerre des postcombustions, la tour donna alors l’autorisation de rouler et indiqua la piste en service. Je venais à peine de mettre en route. Tout se déroulait bien, mes tests étaient bons. Je n’allais pas avoir à courir pour changer d’avion.

Ce fut au tour de Paco:

« Jupiter 11 check. »

« 8, 9, 10, 11, 12, » répondirent les derniers, moi y compris.

– « AI Ahsa, Jupiter 11 roulage.« 

Le contrôle nous autorisa également à décoller. Lors de la mise des gaz, la poussière volait. Les mécaniciens se tournèrent pour se protéger. Au loin, je pus apercevoir certains pilotes de notre détachement, nous faire un signe d’amitié, le pouce en l’air. Je mis les gaz, testai les freins, tout allait bien. Un salut à mon mécanicien qui me le rendit immédiatement et me voilà parti vers l’aventure.

La patrouille s’aligna en échelon refusé dans le vent; seuls quatre avions pouvaient pénétrer sur la piste en même temps. Je passai derrière l’ensemble des avions qui mettaient déjà les gaz, Mamel me suivait de près. Je me rangeai sur la raquette extérieure, prêt à prendre la place du leader dès son départ. Soudain, Paco fit un signe de tête. « Top », le chronomètre était lancé.

Tous les avions décollèrent à 30 secondes d’intervalle.

Je rentrai le train, et les volets, devant moi pas le moindre signe du Jaguar qui aurait dû me précéder. Je virai comme prévu à la minute 4 et 15 secondes. Avec cette brume matinale, pendant la première moitié du virage, je ne voyais rien. Je maintenais mon altitude et soudain je les aperçus, deux puis quatre dans mon rétroviseur.

Le rassemblement s’était très bien passé, ce qui constituait un bon point pour la suite des événements. Nous montâmes vers le niveau de vol 80. Mais au-delà de 5000 pieds, la couche nuageuse nous posa des problèmes. Je m’écartai de la trajectoire de Paco. Nous ne nous apercevions que par intermittence. Mamel était en patrouille serrée, il ne me lâchait plus!

Finalement, nous nous retrouvâmes « travers Dharân ». Mais Bonaf et son équipier Benet avaient pris du retrait, ils mettraient quelques minutes avant de nous rejoindre. Nous étions au-dessus de la couche nuageuse et le soleil se levait à l’horizon. Quelle merveille! Nous volions sur un tapis moutonneux bordé de couleurs rougeoyantes et bleutées. Cela faisait déjà 20 minutes que nous étions en l’air et le point de rencontre avec les C 135 se trouvait devant nous. J’appréhendais un peu car ce moment de la mission est toujours délicat. II ne fallait rien casser et pourtant le ravitaillement était indispensable.

Bonaf fut le premier à les voir:

« Paco, à 11heures, ils sont en virage.« 

Bruno, de la patrouille précédente reprit:

-« Attention Paco, ils ont viré six nautiques trop tôt.« 

« Et en plus ils ne sont pas à l’heure, » ajouta Schnapy.

Nous avions tous compris. Le dispositif n’était qu’un petit point noir fumant dans l’azur. Nous mîmes immédiatement plein gaz. Il allait nous falloir un temps fou pour rattraper notre retard. Petit à petit, les points grossissaient. Je découvris nos trois Boeing en triangle, décalés en altitude et le quatrième de secours était un peu plus loin sur la droite. Je comptai les nautiques qui nous séparaient du bout de l’hippodrome et j’en déduisis que nous ne serions pas en place avant le virage.

Les trois Cl35 tournèrent. Nous nous séparâmes en trois patrouilles légères de deux avions et nous dirigeâmes vers notre ravitailleur respectif. J’effectuai un virage relativement parfait. Alors que mon avion était encore incliné, je branchai la PC modulée et sortis la perche de ravitaillement. Il ne fallait pas perdre de temps. Cela bougeait beaucoup car j’étais en plein dans le souffle du panier. Je rentrai en force dans celui-ci, avec un peu l’impression de le violer. Contact! C’était la première fois que nous effectuons cette manœuvre en virage!

Par moment, les turbulences étaient terribles et je remarquai que la hampe du ravitailleur bougeait latéralement. Cela faisait plus de quatre minutes que j’étais enquillé, mes réservoirs se remplissaient petit à petit. J’étais tellement concentré sur ma tenue en place, que je ne vis pas le signal de déconnection. Le Boeing mit les gaz et je me retrouvai brutalement éjecté du panier.

Nous étions maintenant sur la branche montante de l’hippodrome; à son tour, Mamel en plein ravitaillement subissait les turbulences. Au bout de cinq minutes, il déconnecta et revint se placer à ma droite. Alors, nous nous éloignâmes du Boeing pour rejoindre Paco et Juju.

Comme nous, Bonaf et Benet convergèrent vers le leader. Il avait été convenu avec les C135, qu’ils nous transmettraient un « Bip » pour nous permettre de recaler notre calculateur en bout d’hippodrome sur un point sol précis. En même temps qu’eux, nous partîmes en virage, mais aucun signal ne nous parvint. Mi-course, nous dégageâmes par la droite, mais toujours rien!

Nous traversâmes plusieurs couches nuageuses avant d’apercevoir à nouveau le sol. Il faisait assez sombre et je ne conservai que le heaume transparent de mon casque.

Au cours de la descente, je me positionnai à gauche de la patrouille qui était en formation de triangle. Nous n’avions plus en vue la patrouille Jupiter 01, elle était pourtant a une minute devant nous. Nous entendîmes la voix de Schnapy à la radio: apparemment il avait des problèmes avec son calculateur qui avait dérivé. Sous nos ailes, le sol n’était que désert. Tout paraissait plus sombre, le soleil ne se montrait pas, comme s’il était contrarié par les événements de la journée.

Nous venions de virer au cap nord. Personne ne disait mot, de toute façon, nous n’avions rien à dire.

Puis Paco commença sa litanie sur les sélections avion:

« Bidon, …, secours 1, …, armé.« 

Tout était prêt, nous n’allions pas tarder à larguer nos bidons. Nous survolions un camp américain, quelques avant- postes, puis plus rien! C’était impressionnant, j’avais le sentiment de quitter un monde de profonde quiétude pour un univers incertain et menaçant.

« Largage bidon! » lança subitement Paco.

Poc! Je larguai mon réservoir. Je vis celui du leader qui tomba comme une bombe, laissant derrière lui un panache de kérosène vaporeux. Juju n’avait rien largué et intervint sur la fréquence :

« Vous confirmez, j’ai toujours mon bidon? » Un petit moment de silence, le temps de reconnaître la voix.

« Ouais! Tu l’as toujours, » répondit Bonaf.

Une dizaine de secondes s’écoulèrent et finalement son réservoir tomba majestueusement comme les précédents. Paco serein continua « Contre-mesures, armement, NBC, … » Nos avions accélérèrent jusqu’à 480 nœuds et nous descendîmes à 100 pieds. Nous étions très bas, mais je n’avais pas peur. J’étais habitué à voler juste un peu plus haut qu’un lampadaire.

A 8 heures 46, nous entrâmes au Koweït. Le paysage n’avait pas changé pour autant; malgré tout j’étais plus crispé. Devant nous, s’étendait une palmeraie avec derrière les premières habitations. Je m’aperçus rapidement qu’il s’agissait de la ville d’Al Wafrah. Nous étions de six kilomètres trop à gauche.

Bonaf confirma:

« Point initial, trois nautiques à droite. »

Paco fit immédiatement une baïonnette pour venir se placer sur l’axe prévu. Nous étions pratiquement au cap Nord lorsque nous survolâmes les premières forces irakiennes. Je distinguai très nettement un poste de commandement de divisions avec de grandes tentes blanches.

Nous avions légèrement modifié la formation en triangle très aplati et nous étions assez distants les uns des autres pour dissimuler la patrouille. Soudain, ça y était, on nous canardait! Tout d’abord à droite, sur la route un peu devant nous, je vis un quadritube de 23 mm chenillé qui nous prit à partie puis, à gauche, un autre ZSU 23/4, un ZPU 30/2 et un bitube de 30 mm. Je distinguai très bien les flashes qui partaient de chaque canon.

Je rentrais la tête dans les épaules, mais je ne devais pas bouger. Notre seule chance était de passer très bas et très vite. Soudain, ce fut la stupeur! Une volute toute blanche et moutonneuse s’étira devant moi.

-« Missile gauche! » annonça une voix.

Paco reprit:

« On ne bouge pas! »

Je vis s’allonger avec sa tête en avant ce petit monstre de missile SA7, qui pouvait détruire un avion en une fraction de seconde. Il se dirigea droit vers le leader. Paco ne bougea pas. C’était terrible! Je ne pouvais rien faire. Les yeux pourtant rivés sur cette tragédie. Le missile n’était qu’à deux mètres de l’avion, lorsque le propulseur s’éteignit et l’ensemble passa entre Paco et Juju. Quelle frayeur! Je poussai un grand ouf, mais rien n’était joué.

A nouveau, Schnapy intervint à la radio, annonçant qu’ils étaient trop au sud, mais qu’ils voyaient l’objectif. Quant à nous, nous continuions notre périple. La DCA s’était un peu calmée. Une annonce retentit, elle nous glaça le sang:

-« Je suis touché, j’ai un voyant d’huile allumé! »

Tout le monde avait reconnu la voix de Bonaf. Je ne tournai même pas la tête pour le chercher. Il connaissait exactement les consignes. A tout à l’heure! Je l’oubliai et poursuivis ma mission.

Nouvelle surprise! Une immense ligne à haute tension se dressait devant nous. Je n’en avais jamais vu d’aussi haute. Nous pouvions passer dessous à coup sûr. Mais finalement, Paco prit la sage décision de monter. J’avais vraiment l’impression de me « satelliser » et je ne tardai pas à me recoller au sol. Un coup d’œil, dans mon rétroviseur, mon brave équipier Mamel était toujours là, j’étais rassuré.

Nous arrivions au point tournant. II était 8h49. Nous étions à une minute de l’objectif. J’amorçai mon virage. Devant moi Paco, à sa droite Juju, derrière Mamel, nous étions tous au cap 300° vers Al Jaber. Nous étions très près du sol et je regardais dehors autour de moi: tout était calme, beaucoup trop calme. J’avais un doute affreux; nous aurions dû survoler la petite ville à ce moment.

Le temps passait mais nous ne voyions toujours pas le terrain d’aviation avec de gros champignons noirs, nous indiquant les explosions des bombes de la patrouille précédente. Je montai légèrement et aperçus par chance, au milieu de cette étendue désertique et sans repère, le bout de la piste. Nous étions trop au sud et il était trop tard pour virer.

Paco avait bien compris et annonça aussitôt :

-« Objectifs d’opportunité. ».

Soudain, je vis deux avions virer sous mon nez. Paco et Juju! Je coupai leur trajectoire et tournai à mon tour. Maintenant, c’était chacun pour soi. J’oubliai tous les autres et cherchai un objectif militaire.

Le feu nourri de la défense sol-air irakienne recommença et de nouveau des dizaines de flashes s’allumèrent autour de mon avion, matérialisant autant de canons anti-aériens. Les obus traçants exécutaient une danse mortelle devant le nez de mon Jaguar.

Ma seule préoccupation était de ne pas être touché! Je ne connaissais pas mon altitude, elle était certainement très basse. Ma tête comme montée sur roulement à billes pivotait sans cesse pour surveiller d’éventuels tirs de missiles.

J’étais tellement concentré que j’avais l’impression que mon sang bouillonnait dans ma tête. Je survolais certainement un poste de commandement de division car la DCA était beaucoup trop importante.

Devant moi, sur la gauche, était-ce une antenne radar? Trop tard elle était déjà « travers ».

Au sol, plusieurs masses noires en quinconce étaient enterrées dans le sable: des chars auprès d’un talweg. Je montai et tirai. Mes quatre bombes partirent; j’en étais soulagé. Mais tout n’était pas terminé pour autant.

Soudain un, puis deux missiles passèrent devant mon nez, sans danger pour l’instant.

-« Touché, je suis touché aussi! ».

C’était la voix de mon équipier Mamel. Dans ce tumulte, j’ignorais où il se trouvait. Je ne pouvais plus rien pour lui et continuai au cap. Je repris instinctivement ma position, recroquevillé sur moi-même, la tête en avant comme si la structure de mon avion pouvait me protéger.

Je surveillais toujours autour de moi ce champ de feu. Je regardais à droite, quand soudain je vis et entendis ma verrière éclater. Le choc terrible me projeta la tête en arrière.

Je ne voyais plus rien, c’était horrible!

Comme par réflexe, je tirai sur le manche. Trois ou quatre secondes après, je recouvrai la vue. Devant mes yeux, le heaume transparent pendait en morceaux. J’en arrachai le plus possible pour être dégagé.

J’avais tellement mal qu’il me semblait que ma tête allait exploser. J’étais sonné et récupérais lentement mes esprits.

Première chose à vérifier: est-ce que les moteurs poussaient? Aucun problème, tout était bon.

Il y avait du bruit dans la cabine mais ce n’était pas grave. Je replongeai immédiatement pour me coller au sol, j’étais à peu près à 20 pieds.

« Comment ça va Mamel? » s’inquiéta Paco.

-« L’avion est instable, j’ai le réacteur droit en feu, je coupe! »

-« C’est bon, fonce vers la sortie. »

Je ne dis rien à la radio, mon mal était supportable et Mamel avait beaucoup plus besoin d’aide que moi.

J’avais été touché depuis bientôt une minute, et apparemment je ne survolais plus les forces irakiennes. Un juron s’échappa de ma gorge. Je sentis alors un liquide chaud et poisseux me couler abondamment dans le cou. Je regardai lentement à droite puis à gauche.

Ma verrière était perforée de part et d’autre et au milieu il y avait mon casque. Dès lors, je réalisai que j’étais blessé. Aucune peur ne m’envahit, je restai lucide et maître de mes moyens. J’annonçai calmement mes problèmes à la radio :

-« Charly. Je suis touché, j’ai un trou dans la tête et je pisse le sang. »

-« Tu confirmes Charly! » interpella Schnapy

-« Je confirme, j’ai un trou dans la tête, je pisse le sang et je vais monter. »

-« Non, non !… » plusieurs voix venaient de répondre en même temps.

« Charly, sors d’abord! » s’écria le chef. Je continuai au cap 260°, je volais toujours aussi bas.

-« Le but 20 Charly, va vers la sortie! »

J’affichai le but 20 à mon calculateur et me dirigeai vers la frontière saoudienne à la vitesse de 500 nœuds. J’aperçus au loin un Jaguar dans la brume. J’essayai de le rattraper mais en vain. Au but 20, j’effectuai souplement mon virage pour ne pas avoir de vertiges. Les ailes à plat, je cherchai le Jaguar qui me précédait mais ne vis rien. Je continuai un peu au cap sud comme prévu.

Maintenant, il fallait monter vite. Je cabrai franchement mon avion, comme nous l’avions répété. A 400 nœuds, je larguai des cartouches infrarouges puis je branchai la postcombustion. Je grimpai jusqu’au niveau 130, mais la couche étant dense à cet endroit, je m’arrêtai finalement au 150. J’essayai d’afficher la base d’Al Ahsa au calculateur, mais ce dernier était bloqué sur le but 15, point du ravitaillement en vol. J’étais donc seul surnageant sur cette mer de nuages informes et mon émotion était profonde.

-« Charly, t’en es où? » demanda Schnapy.

-« Je suis stable au niveau 150, je n’ai plus de calculateur, il est bloqué sur le but 15, je voudrais qu’on me rassemble. »

Immédiatement le fidèle Paco répondit :

-« OK Charly, on va te rassembler. Annonce-moi une distance par rapport au but 15 et monte au 200 à cause de l’hippodrome des ravitailleurs. »

J’exécutai exactement les recommandations de Paco et je branchai mon oxygène en surpression pour compenser le manque de pressurisation dû aux trous dans la verrière.

-« Je suis au 200 et à 80 nautiques du but. »

Bonaf venait de rassembler Mamel, son avion était en piteux état.

-« Ouais! J’ai coupé le droit et percuté l’extincteur, mais rien ne s’éteint. »

Ils semblaient tous les deux très calmes, ce qui était une bonne chose.

-« Pour toi, le moteur droit brûle aussi Bonaf. » reprit Mamel.

-« OK, je coupe mon réacteur! »

Que le temps me paraissait long! Je fis un rapide calcul de la consommation de carburant. C’était suffisant pour atteindre Al Ahsa. Bruno participait activement à notre secours.

-« Charly, j’ai contacté I’AWACS, tu es « clair » sur Al Ahsa direct. »

-« Charly, passe un coup d’IFF EMERGENCY » poursuivit le chef.

-« OK, c’est fait! »

Je me traînais à 330 nœuds car je devais économiser du pétrole et laisser de la marge à ceux qui allaient me rejoindre. Ce qui me tracassait le plus était la descente. J’espérais ne pas avoir de vertiges, ce serait une catastrophe. Tant pis pour l’avion, je devrais m’éjecter.

-« Je suis touché aussi! » s’exclama une autre voix que j’avais du mal à reconnaître.

-« J’ai un dur à la profondeur. Je vais me poser en longue finale ».

C’était Jésus.

-« Très bien Jésus, reste calme.«  dit Schnapy.

Nous étions quatre à être touchés: une véritable hécatombe! De plus, il y avait encore beaucoup d’autres voix que je n’avais pas entendues:

-« Largue des leurres infrarouges Charly, les autres te verront mieux.« 

Je larguai une première fois. Rien. Puis une deuxième.

-« Il est à 11 heures, Paco. »

J’identifiai Benet, j’étais heureux qu’il m’ait repéré.

« Charly, tiens le coup, on arrive. »

-« Ca va. »

Je répondais avec de plus en plus de lassitude et chaque appel me faisait sursauter. J’avais l’impression de sombrer dans une douce quiétude. Désormais, plus rien ne m’inquiétait. Etais-je en train de m’endormir?

Chacun, à tour de rôle me faisait parler. J’étais de plus en plus las et ce fut à peine si je vis arriver Paco à côté de moi.

-« Tu me vois Charly à ta droite? »

-« Ouais! Je me mets dans ton aile. Tu me ramènes au terrain. »

-« C’est d’accord » répondit-il.

Je poussai un soupir de soulagement et je me rapprochai pour me mettre en place. J’avais entière confiance en Paco. Je savais qu’il ferait tout pour me raccompagner dans de bonnes conditions. La radio retransmettait le périple des deux avions en monoréacteur.

Bonaf avait réussi à éteindre le feu du moteur. Il accompagnait Mamel jusqu’à Jubail, un terrain américain.

-« Où ça en est Bonaf, » demanda ce dernier.

-« Ca brûle toujours, » répondit l’autre.

-« Tu devrais t’éjecter Mamel, » proposa Bruno un peu inquiet.

« Non non, ça tient je vais me poser à Jubail. »

Je ne quittais plus mon ami des yeux car maintenant c’était mon guide. La descente venait de commencer et nous rentrâmes dans la couche nuageuse. Je devais faire un énorme effort pour maintenir ma position en patrouille serrée. Mais la couche n’étant pas épaisse nous en sortîmes rapidement. Malgré tout, il faisait très sombre. J’étais gêné, je n’avais plus rien devant les yeux. A nouveau Jésus fit part de ses problèmes.

-« Je suis en longue finale, avec le manche en butée. J’ai du mal à tenir l’avion, je vais m’éjecter! »

Schnapy l’encouragea car il touchait au but.

-« Jésus, tu y es presque, essaie d’aller jusqu’au bout. »

A notre tour nous nous approchions d’Al Ahsa. Il était grand temps, cela faisait bientôt quarante minutes que j’avais été touché.

-« Charly, tu vois la piste, elle est à gauche. Tu vas sortir les éléments et te poser. »

Dans un premier temps, je descendis légèrement, mais dans cette pénombre et cette brume je ne voyais rien. Peu à peu, je distinguai une longue bande noire, c’était le taxiway qui venait juste d’être refait. Nous étions en vent arrière, je sortis le train et les volets et effectuai un dernier virage. Paco, à côté de moi, me surveillait. J’étais très concentré malgré mon mal de tête.

Mon atterrissage fut parfait: MISSION ACCOMPLIE!

Je dégageai la piste et j’éclatai en sanglots. J’étais à bout de nerfs. J’avais la vie sauve. Cela tenait véritablement du miracle, pensai-je en regardant de nouveau la verrière. J’imaginais déjà l’état de ma tête sous mon casque. Mes pleurs redoublèrent, je n’arrivais plus à me contrôler. Sur le parking, des pilotes et des mécaniciens étaient rassemblés, aucun signe de joie: savaient-ils déjà? Je roulai jusqu’au parking, mon mécanicien de piste m’attendait. Il mit les cales et je coupai les moteurs. J’étais effondré, la tête penchée en avant et je me sentais très fatigué. Je n’avais même plus la force de me lever. La verrière s’ouvrit. L’ambulance arriva à vive allure. En quelques secondes le médecin fut là.

-« Ne bouge pas mon gars, on s’occupe de toi. »

Il me prit la tension et aussitôt hurla des ordres. Avant d’avoir le temps de dire « ouf » j’avais déjà une perfusion dans le bras. A plusieurs, ils m’aidèrent doucement à m’extraire de l’habitacle. Je découvris alors les visages de ceux qui m’entouraient. Ils étaient tous plus pâles les uns que les autres. Le colonel RTP présent m’encouragea amicalement.

-« Charly, tiens le coup, ça va aller. »

Son tutoiement me surprit, mais me fit du bien. Mes pleurs se calmèrent. Allongé sur une civière, j’étais installé dans l’ambulance. Un « toubib » et un pilote, « 3D », m’accompagnaient. Le médecin me posa un masque à oxygène et demanda à « 3D » de le maintenir. Ils me réconfortaient comme ils le pouvaient. Mais par moments je ne pouvais pas m’empêcher de sangloter: c’était plus fort que moi.

Sans arrêt, les images de l’enfer du feu que nous avions traversé me revenaient à l’esprit.

Alain Mahagne

Les 70 ans du 3/11 CORSE

70 ans Corse

Les 70 ans du 3/11 CORSE

Ça s’est passé le weekend dernier ; l’Armée de l’Air avait proposé des places à l’Amicale dans une VAM à destination de Djibouti pour aller fêter les 70 ans du 3/11 CORSE. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans l’équipe ; et quelle manip ! Je pense que l’Amicale reviendra largement sur cet événement pour lequel j’ai un peu de mal à trouver le bon qualificatif : superbe, magnifique, grandiose….

Dans un article précédent consacré au F100 de Toul, j’avais évoqué le nom de Mr Stéphanopoli et j’avais dit que je serais certainement amené à vous en reparler. Mr Stéphanopoli de Comnène est issu d’une grande famille Corse de Cargèse. Ancien avocat d’affaires, passionné d’aéronautique il a créé la compagnie CORSE AIR, est titulaire d’une licence de pilote de ligne et possède plusieurs avions dont un Jet Provost qu’il fait voler. Membre de l’Amicale de la 11EC, il est venu accompagné de Jean Paul Poletti et de ses « Choeurs de Sartène », ainsi que par deux journalistes. Ce groupe de chanteurs Corses  a amené la connotation particulière qui a fait de cette soirée un évènement particulier plein d’émotions et qui restera dans les mémoires. Grâce aux deux  journalistes Corses, les 70 ans du 3/11 ont fait la couverture et l’objet deux pages dans Corse matin et dans Nice matin, et fera l’objet d’une émission de télévision de FR3.  Rien que ça !

Un grand merci à Alain.

Je tiens à remercier au nom des anciens de la 11EC, l’ensemble des personnes qui ont contribué à la réussite de cet anniversaire et j’aurais une pensée particulière pour « Bob » qui nous a cornaqué pendant tout le weekend et surtout pour « Aziz » Laurens le commandant de l’EScadron.

Je voudrais finir cet article par une petite anecdote qui m’a bien fait rire, et qui montre que les traditions ne se perdent pas dans l’Armée de l’Air.

Au 3/11, il y a deux types d’avion ; le M2000-5, avion bleu de la défense aérienne destiné aux chasseurs aux yeux bleus dignes descendants de Guynemer et le M2000D avion vert des « Muds », camion à bombes et bulldozer à stratus. Régulièrement des pilotes viennent de métropole effectuer quelques vols à Djibouti au cours d’une période assez courte pour laquelle ils n’ont pas le besoin d’amener toute leur « garde robe » militaire. Juste avant notre arrivée, un de ces jeune pilotes métropolitains, sur sa propre initiative ou mandaté par sa hiérarchie, a été peindre sur un avion de l’autre couleur que la sienne, à l’aide d’un pochoir un dessin que la morale réprouve. Ce dessin fut bien sûr effacé ; alors que ce pilote était en vol, le 3/11 pas rancunier pour deux sous, accepta d’aller percevoir à sa place au magasin d’habillement local la tenue nécessaire à la journée anniversaire. Sauf que, certainement par inadvertance, le pantalon ramené était trop court d’un bon 15 centimètres. Pantalon qu’il fut obligé de porter pendant toute la cérémonie et au cours de la soirée. Clin d’œil du destin ; à la tombola, c’est lui qui gagna la splendide montre offerte par BELL and ROSS.

TOUL : avant et après

TOUL : avant et après

           Un membre qui a encore la chance de voler sur avion d’arme, m’a fait parvenir 2 photos de la base de Toul. La première qui ressemble à une photo OM 40 a été prise par le nouveau capteur photo du Rafale : le POD RECO NG (au passage, admirez la définition de l’image). Les habitués auront reconnu le 2/11 avant les travaux menés pour faire de la base la plus grande centrale photovoltaïque d’Europe. Et la seconde, prise par un appareil classique qui montre la base après l’installation des panneaux. La photo a été prise en altitude, ce qui permet de la voir dans son ensemble. On peut ainsi remarquer que le 3/11 a été quasiment préservé, qu’on devine certains morceaux de piste et qu’on voit les 3 hangarettes du 2/11 qui serviront au conservatoire de la BA 136 construit par ENR. Et accessoirement, on constate qu’il y a encore de la place au niveau de l’entrée de piste 22 et l’endroit où se trouvait la SALE.

Toul PNO solaires
La base de Toul après installation des panneaux solaires
Toul RECO NG
Le 2/11 vu par RECO NG

Cérémonie à la mémoire du capitaine CROCI

Cérémonie à la mémoire du capitaine CROCI

Je reviendrai plus longuement sur Michel CROCI et sur la mission du 25 Janvier 1984, mais je voulais vous avertir qu’une cérémonie est organisée à sa mémoire, le 29 Janvier 2014 sur la base aérienne 106 de Bordeaux.Cne Croci (EC4.11)

Le capitaine CROCI, commandant d’escadrille au 4/11 a trouvé la mort lors d’une mission de reconnaissance à Torodoum (Tchad) au cours de l’opération MANTA.