Le Jaguar Marine

Jaguar Marine sur le Clémenceau

 

Un Jaguar navalisé…

Avec un programme mené par l’équipe d’essais de Dassault, il n’est pas inintéressant d’évoquer les essais du Jaguar M prévu sur les porte-avions de la Marine nationale. Jacques Desmazures a bien voulu replonger dans ses souvenirs, à l’aide des rapports d’essais rédigés à l’époque. Ceci permet de découvrir la chronologie et la méthodologie pour navaliser un avion terrestre, un programme d’essais qui nécessite de 1 à 2 ans pour le mener à bien…

 

JAGUAR sur le PA
JAGUAR sur le PA

 

Ainsi, avant la première campagne de navalisation, le M05 va subir certaines modifications en vue de supporter les essais marins. Il s’agit notamment du réglage des volets de courbure, affichant 45° au plein braquage des volets internes et 31°30 pour les externes. La profondeur bénéficie de butées renforcées. Le fuselage reçoit les crocs pour le catapultage et la crosse pour l’appontage. Les autres modifications portent sur les réacteurs, le circuit carburant, le conditionnement air, le diabolo de train avant, le circuit électrique et le montage d’une caméra. Le M05 reçoit un siège éjectable Martin-Baker Mk9 au lieu des Mk4 des avions de série A français, acquérant ainsi la capacité “zéro-zéro” (vitesse-altitude) nécessaire en opérations embarquées.

La masse à vide équipée, avec le pilote, est de 7.540 kg pour le prototype M05 (F-ZWRJ). Les premiers rouleurs révèlent une pression inadaptée (9 bars) des pneumatiques avec un pneu endommagé par glissement de l’avion en PC sec. La pression sera ramenée à 5 bars pour les essais terrestres, la pression sur porte-avions devant être de 18 bars. Le M05 effectue son premier vol le 14 novembre 1969 à Melun, avec Jacques Jesberger, pilote d’essais Breguet. Au vol n°4, le 21 novembre, il est convoyé à Istres. Du 14 novembre 1969 au 6 février 1970, il effectue 23 vols totalisant 26 heures de vol, soit “un taux moyen de 9 vols par mois, la cadence de vol initiale de 6 à 7 vols par mois s’est fortement accélérée une fois la configuration aérodynamique pratiquement établie pour atteindre 12 vols par mois”, précise Jacques Desmazures dans son rapport d’essais en date du 21 mars 1970. Cette première campagne d’essai a pour but de mettre au point “un avion rapidement capable d’une première évaluation Marine sanctionnée par une campagne au RAE de Bedford”.

Les vols ont permis de choisir la configuration aérodynamique, de vérifier et comparer les qualités de vol de la version M avec celles des A et E, de déterminer les erreurs d’anémométrie et les étalonnages d’incidence puis de réaliser une première expérimentation du ravitaillement en vol (sec), des ASSP (Appontages simulés sur piste) et un dégrossissage des problèmes d’appontage et de catapultage.

 

Jaguar à l'apontage
Jaguar à l’apontage

 

Au premier vol, dès 170 Kt, “le pilote note un bruit énorme dans la cabine. L’avion d’accompagnement observe alors que les trappes arrière de trains principaux vibrent énormément et que la trappe arrière gauche est désaccouplée du train gauche. L’avion est ramené au terrain”. Un renforcement est effectué pour le second vol. Au cours des premiers vols (vols 5 à 14), de “fortes vibrations avaient été remarquées par le pilote en basse vitesse, rendant l’avion assez inconfortable à des incidences supérieures à 11°, principalement train sorti. Aussi, la première tranche d’essais a comporté l’étude de ces vibrations et la recherche de leur cause. On a dans un premier temps installé les quilles et fences de voilures, puis on a raccourci la perche de nez qui pouvait, de par sa longueur, entretenir des trains de vibration dans la pointe avant. Ensuite, divers essais ont été effectués avec démontages respectifs des portillons arrière, trains principaux et du bouclier de train avant. Les deux dernières modifications ont entraîné une amélioration certaine des qualités à basse vitesse de l’avion”.

Lors des vols 14 à 23, la configuration basse vitesse a été évaluée avec les volets décalés (43/33°), des saumons en bout d’aile, l’absence du bouclier de train avant et des portillons de trains principaux. Les problèmes de navalisation sont abordés avec manoeuvres de crosse, ASSP à Nîmes, étude de l’efficacité de la profondeur, vol avec bidons caméra aux points de voilure externe (configuration Bedford pour filmer la crosse ou l’élingue) et ravitaillement en vol.

Au premier avitaillement en vol derrière un Etendard IV équipé d’un bidon ravitailleur, “après deux séries de présentation derrière le cône de ravitaillement et un enquillage sec, le cône et le tuyau accrochent la perche de ravitaillement en vol, la séparation se fait brutalement avec rupture partielle du tuyau. Au retour au sol, on observe des impacts avec trous d’environ 4 mm de diamètre sur le premier étage du compresseur BP. L’origine de ces impacts provient de billes en acier arrachées du cône et ingurgitées par le moteur. Cet incident nécessite la dépose du moteur, son envoi à Tarnos et le changement de compresseur BP”. De plus, lors des ASPP effectués à Istres, “dans la configuration volets 40°, train sorti, le moteur 24 absorbe un oiseau. Il décroche aussitôt. La PC du moteur 29 est immédiatement allumée, les volets puis le train rentrés. L’avion effectue alors un tour de piste en reprenant de l’altitude et se pose en monomoteur. Au sol, on constate une très forte détérioration du compresseur et de la turbine BP. Le moteur a été renvoyé en usine”.

Pour les qualités de vol, un gain très net de stabilité avion lisse a été constaté après le montage des fences de voilure (cloisons à l’extrados canalisant l’écoulement aérodynamique) et de grandes quilles. L’avion initial est de plus équipé de volets alignés (même braquage) et non pas décalés pour améliorer les qualités de vol à basse vitesse, en configuration approche d’où l’étude du comportement volets braqués à fond, type approche sur porte-avions. Il apparaît que “train rentré, volets 40°, les positions de profondeur sont déjà très arrière. Ce phénomène s’aggrave train sorti”.

Première campagne d’essais

Les premiers vols ont montré un buffeting, débutant vers 10° d’incidence, nettement plus important sur le M05 que sur les autres Jaguar. Une instabilité en tangage s’instaure à partir de 13,5° en configuration volets 40° et train sorti, limitant l’incidence d’approche à 11° seulement. Les modifications entre le 05 et les autres prototypes portant sur la configuration du train, une attention est alors portée sur ce dernier. Différentes configurations (avec ou sans bouclier avant, avec ou sans portillons) permettent de révéler une indifférence de la profondeur au-delà de 13,5° d’incidence sans portillon ou une instabilité avec les portillons. Après un essai d’un bouclier de surface plus faible, ce dernier sera définitivement déposé au vol 12, avec une amélioration du comportement mais “sans résultat sur la position d’équilibre de la profondeur”. Ceci mènera donc au “débraquage” du volet externe avec le couple 43/33° et l’adjonction de saumons de voilure pour ne pas trop perdre en portance.

Une instabilité longitudinale suivie d’une instabilité en roulis est constatée par la suite. Sans les portillons de trains principaux, l’instabilité longitudinale devient légère, celle en roulis étant repoussée à de plus fortes incidences. A leur tour, les portillons sont donc déposés définitivement tandis que les saumons prouvent leur bienfait. Des essais de décollages sur piste type PA sont effectués avec la technique de catapultage “manche libre”. Le “manche est au plein cabré pendant tout le roulement initial avec relâchement brutal à la rotation jusqu’à une position prétrimmée correspondant à une pente de montée normale”. Côté approches et impacts, l’effet de sol est analysé. Son action n’est valable “que sur une hauteur de 1,50 m et son influence néfaste n’a guère le temps de se faire sentir dès que la vitesse verticale excède 0,50 m/s”. L’effet de sol tend en effet à annuler la “déflexion des filets d’air sur la voilure donc à faire reculer le foyer (aérodynamique). Cela crée, lors d’un atterrissage à assiette constante, un couple piqueur”. Le pilote “contre ce couple en braquant la profondeur. Lorsque la profondeur a atteint son efficacité maximale, par exemple parce qu’elle est en butée, l’avion soumis au couple créé par l’effet de sol, prend une vitesse de tangage à piquer”. En fait, “la traversée de l’effet de sol s’effectue assez rapidement. Le pilote cherche à faire un arrondi, étant à Cz déjà élevé, en approche, il se retrouve rapidement en position de profondeur très arrière. Le couple piqueur commence à se créer juste avant le toucher des roues”.

Pour les approches ASSP, la plage d’incidence entre 12 et 13,5° s’avère “très confortable” et “n’offre aucune difficulté”. Ceci doit permettre des “vitesses réelles comprises entre 135 et 141 Kt pour un avion à la masse de 9 tonnes”. Ainsi, “la performance minimale garantie pour un poids de 9,4 tonnes est assurée avec ces incidences puisque la vitesse réelle est comprise entre 139 et 136 Kt”. Des essais entre 14 et 15° d’incidence révèlent une “approche tout aussi confortable que précédemment, la seule réticence du pilote portant sur la visibilité”.

Sur Jaguar, le roulis est assuré, en l’absence d’ailerons – le bord de fuite de la voilure est utilisée en grande partie par les volets – par des spoilers et le différentiel des profondeurs. La loi optimale de ce différentiel ne dépend que de la vitesse. Pour les qualités de vol transversales du M05, le différentiel a été étudié pour l’optimiser, avec ou sans amortisseur de lacet. Il faudra ainsi moins de différentiel à faible vitesse sur le M05, la “pointe avant étant plus courte et donc moins déstabilisante”. Les essais portent encore sur la mesure des températures engendrées par les réacteurs sur un pont d’envol, avec les réacteurs orientés de 6 à 7° vers le bas du fait du rehaussement du train avant. Des jauges de température sont collées sur l’empennage horizontal et des “rangées de thermocolor peintes sur une plaque d’acier située derrière l’avion, de 10 m de long et 3 m de largeur”. Toutes les températures plaques seront inférieures à 200°C avec une stabilisation du pleins gaz PC durant 30 secondes pour un “catapultage normal”. Des catapultages “longs” ou “successifs” seront simulés. Parmi les points relevés durant cette première tranche d’essais, on note l’absence de verrouillage des portes de trains principaux au-delà de 210 Kt, imposant des modifications pour étendre le domaine jusqu’à 240 Kt.

En conclusion de son rapport, Jacques Desmazures précise que “la première tranche d’essais du Jaguar M05 a permis de définir une configuration aérodynamique satisfaisante, qui permet d’obtenir les performances contractuelles d’approche : la vitesse de 134 Kt à 8,8 tonnes a été démontrée. Cette configuration est susceptible d’améliorations (volets 45/30°), qui devront en particulier porter sur l’efficacité de la profondeur pour le catapultage. Mais d’ores et déjà, une campagne d’essais du RAE de Bedford est possible”.

(…)

Retour sur le Clémenceau

Après un chantier d’inspection et la réalisation de 30 vols, dont des entraînements ASSP des pilotes dans quatre configurations différentes, le M05 a rejoint à nouveau le Clémenceau le 5 octobre 1971. 21 appontages et catapultages seront réalisés jusqu’au 27 octobre avec une masse maximale au catapultage de 13.730 kg (6 bombes sous voilure et 1 bidon ventral). Cette masse n’est pas considérée comme une limite, ni par l’enfoncement ni par l’accélération (supérieure à 2 Kt/s) mais du fait des moteurs ne donnant pas la poussée nominale en post-combustion.

La masse maximale à l’appontage est de 9.450 kg avec une vitesse moyenne d’entrée dans les brins de 108 Kt, soit une vitesse-air de 138 Kt. Des criques ayant été observées sur les ferrures principales d’attache moteur, la campagne doit être interrompue, mais les objectifs principaux sont déjà atteints. A noter que les armements emportés sous les ailes, sauf s’il s’agit “d’engins chers”, sont largués en mer après catapultage lors des premiers essais pour éviter tout problème à l’appontage…

 

 Catapultage Jaguar
Catapultage Jaguar

 

Les essais sur le PA montrent que “la montée en accélération au catapultage est nettement moins rapide qu’à Bedford”. La pointe maximale est atteinte au bout de 1,1 seconde contre 0,6 s. Mais le “rapport de l’accélération maximale sur l’accélération moyenne (qui doit être inférieure à 1,2) est largement satisfaisant pour toute vitesse de sortie supérieure à 116 Kt”. Côté vitesse minimale, les résultats obtenus sont améliorés par rapport à ceux de Bedford, grâce à l’écoulement autour du porte-avions (accroissement local de l’incidence de 1,5° en sortie de pont), à une prise d’incidence plus rapide (nouvelle servo-commande de profondeur) et à l’augmentation de la poussée des réacteurs. Les enfoncements de trajectoire au niveau du centre de gravité seront évalués à 0,50 m au maximum.

Fin de partie pour le Jaguar M

Même si la progression des essais du Jaguar Marine a été notable depuis les premiers essais à Bedford, la Marine française ne va finalement pas retenir l’appareil en l’état, pour des raisons financières (le Jaguar M est coûteux et le prix de vente proposé ne peut pas permettre à l’Aéronavale d’atteindre le nombre d’avions souhaité) mais aussi son manque de réactivité en configuration monomoteur (n-1), à l’appontage ou lors d’une remise des gaz. La puissance d’un seul réacteur s’avère alors bien trop juste pour rendre confortable une telle phase de vol. Jacques

Desmazures a souvenir de voir Jacques Jesberger, après une remise de gaz monomoteur, ne gagner ni altitude ni vitesse pendant au moins vingt secondes…

De plus, la Marine juge l’autonomie insuffisante pour des missions en mer. Devant ces critiques, le projet d’une nouvelle voilure va voir le jour chez Dassault. Elle est la principale fautive des lacunes du Jaguar M, avec l’exigence d’une vitesse supersonique figurant dans le cahier des charges britannique qui va plomber le Jaguar M. Pour atteindre des vitesses supersoniques, il a fallu en effet retenir une voilure à l’épaisseur relative fine, ce qui limite d’autant l’emport de carburant dans les ailes… De plus, pour respecter la loi des aires, l’apex de voilure a reçu une forme courbe, empêchant l’installation de becs de bord d’attaque bien utiles pour augmenter la portance et ainsi diminuer la vitesse d’approche sur porte-avions.

  1. Czinczenheim (Breguet Aviation), conseiller de Marcel Dassault notamment en matière d’aérodynamique, préconise donc une nouvelle voilure pour le Jaguar M. Le projet étant accepté par Marcel Dassault, le chantier débute à Cazaux mais l’amiral Sanguinetti (état-major de la Marine) va s’opposer à ce projet. Ce sera donc, en janvier 1973, l’abandon définitif du Jaguar Marine. Marcel Dassault a compris que le programme est dans une impasse et il va donc proposer à la Marine une nouvelle version de l’Etendard, moins coûteuse que le Jaguar M. Ce sera le… Super Etendard qui connaîtra un meilleur sort.

N’ayant plus besoin du M05, la Marine rend le prototype au constructeur, ce qui va permettre de mener les essais de vrilles constructeur, assurés par Jean-Marie Saget. Ce dernier n’a enregistré que quelques vols sur le type avant d’attaquer cette phase critique (cf. chapitre “Essais de vrilles” en page 114).

“3 octobre 1969. Je suis lâché sur Jaguar pour étudier les limites de manoeuvre. Le F1 a un problème de ce côté-là à ce stade. C’est un avion bien différent de ceux auxquels je suis accoutumé, et les réacteurs sont bien délicats. Je le retrouverai quelques années plus tard en essais de vrilles”.

A l’issue de ces essais, le M05 effectue son dernier vol le 12 décembre 1975, aux mains de Jacques Jesberger. La cellule rejoint l’Ecole des Mécaniciens de l’armée de l’Air à Rochefort avant d’être confiée quelques années plus tard au Musée de l’Aéronautique navale, toujours à Rochefort où il est conservé depuis.

 

Jaguar et Super Etendard
Jaguar et Super Etendard

Tiré du livre de François Besse http://www.aerovfr.com/mes-livres-aeronautiques/autres-livres/du-vampire-au-mirage-4000/

Jean Marie SAGET « Du Vampire au Mirage 4000 »

Jean Marie Saget

 

Aujourd’hui, il est question du livre de François BESSE « Du Vampire au Mirage 4000 » qui retrace la carrière de Jean Marie Saget, pilote à la carrière exceptionnelle, riche de plus de 20 000 heures de vol. Il y évoque des avions mythiques tels que la série des Mirage (III, IV, F1, G8, 2000 et 4000) et aussi le Jaguar.

Dans un prochain article, je vous présenterai l’histoire du Jaguar Marine mal connue et racontée de manière très complète dans le livre. Je tiens à remercier François BESSE pour m’avoir autorisé à publier l’article sur le Jaguar Marine et le féliciter pour la qualité de son livre qu’il me semble être le mieux placé pour le présenter.

François BESSE :

«  Jean-Marie Saget, ancien chef-pilote d’essais des avions Dassault. Si après une formation de pilote de chasse en France (MS-315, MS-230…) puis aux Etats-Unis (T6, Mustang…), il est affecté à Longvic sur Ouragan, c’est le hasard qui va l’orienter vers le monde des essais en vol, étant embauché par Marcel Dassault après avoir remporté la Coupe Saint-Exupéry entre Paris (Creil) et Cannes, aux commandes d’un Ouragan, le premier chasseur à réaction du constructeur…

Pendant plus de 35 ans, Jean-Marie Saget va participer aux essais et à la mise au point de quasiment tous les avions conçus à Saint-Cloud, se concentrant principalement sur les avions d’armes même s’il a effectué des vols d’essais sur les différents Falcon ou le Mercure. Au fil des pages de ses multiples carnets de vol, on note ainsi des vols sur Mystère IV, SMB2, Etendard IVM, Mirage III et IV, Balzac V (décollage vertical), Mirage F1, Mirage G8 (géométrie variable), Jaguar, Alpha Jet, Mirage 2000 et l’unique Mirage 4000…

Agé de 87 ans, l’ancien pilote d’essais vole toujours, pratiquant notamment la voltige sur l’un de ses avions favoris, le Cap-10B. Sa passion pour l’aviation et sa forte implication dans la transmission d’un savoir-faire l’ont amené en effet à former des pilotes privés à la voltige, de Nangis à Argenton-sur-Creuse, et aux techniques du vol en patrouille. Il a également été le chef-pilote du Cercle de Chasse de Nangis (CCN), dont la flotte est composée de De Havilland Vampire – retour aux sources !

En mai dernier, lors d’un vol en Cap-10BK, Jean-Marie Saget a passé le cap des 20.000 heures de vol… C’est cette étonnante carrière – des premiers jets français à peine supersoniques aux chasseurs actuels bénéficiant de commandes de vol électriques et de plans canards… – que retrace cet ouvrage. Il est également question des essais en vol au sein de Dassault Aviation, qu’il s’agisse de premiers vols, de vrilles ou de présentations en vol lors de salons aéronautiques.

Le texte, illustré de +900 photos, schémas, illustrations et 10 écorchés, présente ainsi la carrière de Jean-Marie Saget – des premiers sauts de puce sur un planeur de sa conception aux vols d’aujourd’hui – mais aussi les différents avions Dassault de la période 1950-1990, de l’Ouragan au Mirage 4000, avec une plongée dans le monde des essais en vol, de la méthode aux moyens mis en œuvre, en dévoilant les dessous de la mise au point de certains avions…

Cet ouvrage reprend de larges extraits d’un manuscrit de Jean-Marie Saget jamais diffusé au-delà du cercle familial. Il bénéficie également des témoignages recueillis auprès d’autres acteurs de cette aventure technique et humaine : Roland Glavany (pilote d’essais des Mirage III et IV), Claude Saget (pilote d’essais), Guy Mitaux-Maurouard (pilote d’essais), Serge Dassault (en tant que directeur des essais en vol après guerre), Jacques Desmazures (ingénieur d’essais notamment sur les Alpha Jet et Mirage 4000), René Farsy (pilote d’essais pour le compte de la Snecma)… »

 

du Vampire au M 4000
Le livre de François BESSE : du Vampire au M 4000

 

Plus d’informations sur http://www.aerovfr.com/mes-livres-aeronautiques/autres-livres/du-vampire-au-mirage-4000/

Cette nuit où j’ai vu le soleil trois fois

F1C crépu

 

Le directeur des vols avait un doute sur l’évolution météo. La première patrouille, les Condor Alpha, annonçait un « mur noir » venant du sud. La station météo prévoyait un vent de sable. Nous avons reçu un ordre souverain : attendre avant de décoller ! Un ordre du directeur des vols n’est pas négociable dans l’aviation de chasse, surtout en opération extérieure. Mais j’avais un leader qui était supérieur. Supérieur aux autres. Supérieur à tous ceux qui n’avaient pas son cursus. Plus fort que la météo, plus fort que les forces de la nature… Moi, jeune pilote, je n’avais qu’à me taire. Le travail d’un jeune pilote, c’est avant tout se taire, suivre son leader, exécuter ses ordres, assurer la protection mutuelle de la patrouille, assurer la survie de la patrouille par l’appui des feux et, s’il le faut, assurer sa survie par une fuite préparée et réussie.

Le soleil très bas sur l’horizon, mon leader m’annonce : on « décolle ». Je voyais dans cette décision un très mauvais présage, je me projetai deux heures plus tard en imaginant le débriefing « sanglant » entre le directeur des vols et mon leader. Je me tais. Je suis mon leader. Je décolle une minute dernière le leader Condor Bravo. Après vérification de tous les paramètres, je vois au sud de N’Djamena un mur gris anthracite sur un ciel rouge. L’image est belle et je me réjouissais de larguer mon bidon ventral pour me reposer dans la foulée avant que cette tempête n’arrive sur l’aéroport En effet, je me voyais mal revenir dans des vents tourbillonnants avec une visibilité nulle.  Au moment où j’annonce à mon leader que je l’ai en visuel, le Directeur des vols nous demande : « Condor Bravo, vous avez décollé ? ». Il reçoit comme réponse un méprisant « évidemment ! ». Le directeur répond : « Vous êtes fous ! Pour info, vents de sable à 5 nautiques au sud avec préavis d’orages très violents. Posez-vous dans la foulée, les Condor Alpha sont sur le retour. La visibilité sera nulle dans quelques minutes. » Réponse déconcertante de mon leader : « On reste en vol et on attend que le grain passe. On ravitaillera sur le Transall le temps qu’il faudra. » Il avait juste sous-estimé le front intertropical, qu’il confondait avec les petits orages de la métropole. Au cap nord, en prenant de l’altitude, nous avons retrouvé le soleil, un soleil rouge magnifique. Mais dans mes rétroviseurs, je vois ce mur noir sur un fond orangé… Mon inquiétude grandis­sante sera justifiée quand le contrôleur nous annonce que la patrouille Condor Alpha n’a pas réussi à ravitailler à cause des turbulences. Le directeur des vols nous fait un point météo très peu réjouissant. Ce vol de nuit commence mal. La suite sera terrible. Mon leader ordonne : « cap 180 ». Nous avons en face de nous le gigantesque front intertropical. Une masse nuageuse longue de 1 000 km, large de 200 et haute de 15 km. C’est phénoménal, c’est une forteresse qu’il va falloir traverser pour se poser, nous n’avons pas le choix. La piste d’Abéché est en phase de construction. Faya-Largeau est une piste en terre sous contrôle libyen et Maroua, au Cameroun, encore plus au sud que N’Djamena. Ce sera N’Djamena et rien d’autre. Il faudra passer ou envisager de s’éjecter bien au nord, en évitant d’être retrouvés par d’autres que des Français. L’idée de ne pas revenir me traverse l’esprit. Je ne savais pas encore que mon épouse attendait notre premier enfant. Se rapprocher à 900 km/h de cette masse de nuages me donne l’impression très bizarre de rapetisser, de me sentir insignifiant.

 

Orage sur N'Djamena
Orage sur N’Djamena

 

J’attends de mon leader un ordre qui ne vient pas. Il devrait me dire ce qu’il envisage de faire : rentrer ensemble ou séparément. Il n’est pas normal qu’il ne me dise rien. Certes, en mission de guerre, le silence radio est de rigueur, mieux, une religion, mais là… Il s’agit de sauver sa vie. Je crois qu’il était dépassé par le phénomène ; il venait de se rendre compte de son erreur. Je l’appelle à la radio. Pas de réponse. Je recommence : rien… Sans me l’annoncer, il prend le cap Est pour longer cette muraille bouillonnante. Le suivant, je me retrouve derrière à 2 nautiques. A ce moment, il m’ordonne de prendre cette position. Puis plus rien ! Il ne m’a plus parlé ni répondu à la radio. Chacun pour soi, c’est ainsi que je voyais ma survie. Je me considérais comme abandonné par mon leader.

Je décide de tenter ma chance à 10 000 pieds. Harnais serrés et bloqués, poches de l’anti-G fermées, la lampe de poche coincée sous mon holster, j’affronte cette puissance avec l’insouciance du jeune pilote. À peine ai-je pénétré dans la masse que ma radio et mes instruments de navigation deviennent muets. Il me reste l’altimètre, l’indicateur sphérique, un moteur et une carcasse qui s’avérera être vraiment très solide. Mon accéléromètre passe de -4 à + 7G dans les secousses d’une violence jamais  rencontrée. Je suis dans une lessiveuse. Accroché à mon manche, je suis ballotté et projeté dans ma cabine. Ma tête heurte le cockpit. Mes jambes cognent le tableau de bord qui semble vouloir se détacher de l’armature. Mon avion hurle, vibre, grince et tremble dans ce tracas de tonnerre. Noyé dans des sons de train qui déraillent, de tour Eiffel qui s’écroule, je n’étais qu’un pantin désarticulé qui tentait de survivre dans un aéronef. Les « flashs » des éclairs, m’obligent à voler la visière fumée baissée.  C’est le prix à payer pour éviter de perdre le contrôle de l’avion à cause de l’éblouissement.  De temps à autre, des feux de Saint Elme de couleur verte dansent le long de la carlingue. Ces feux follets qui s’agitent devant mon cockpit ne sont pas pour me rassurer ; j’y vois toutes sortes d’images inquiétantes. Je vérifie que mon radar est coupé pour ne pas qu’il serve de paratonnerre.

En quelques secondes, je me retrouve à 30 000 pieds. Je tente de redescendre, mais les courants ascendants sont si violents que, même avec la postcombustion, je ne parviens pas à vaincre ces forces hors du commun. Je suis en piqué à 30°, PC allumée, et ma vitesse ne dépasse pas 300 nœuds. C’est à ne rien y comprendre. Las de me battre, je remonte le nez, et je me retrouve à 48 000 pieds dans un monde orange, puis en ciel clair face au soleil. Au-dessus des cumulonimbus, la vue est magnifique, l’air est calme et le ciel clair. Après un enfer de sons et lumières, c’est féerique et reposant. La radio est toujours muette et mes instruments de navigation m’indiquent des positions fantaisistes. Je décide de rester au-dessus, de repartir vers le nord et de trouver une voie moins encombrée par les cumulonimbus. Arrivé en bordure du front, je pique vers le sol en une spirale très serrée. Les éclairs, qui illuminent le désert comme de gigantesques néons, me permettent de le voir très nettement. A 5000 pieds, je tente un passage dans la partie la plus sombre. A peine ai-je pénétré que le cirque recommence. Je tiens mon manche à deux mains, je rectifie l’attitude de mon appareil à l’aide des palonniers. Mais tout recommence : les trains continuent de dérailler, les ponts s’écroulent…. Je ne suis plus qu’une feuille morte dans une tempête. Impossible de lutter. Il faut soulager le moteur dont le régime varie dans des amplitudes jamais observées. Les ondes de chocs provoquées par les éclairs ne permettent pas un écoulement laminaire dans les entrées  d’air. L’avion souffre et mon moteur ne doit surtout pas s’éteindre. Je décide de laisser les éléments m’embarquer à leur manière. En un temps  record, ma machine de 13 tonnes se retrouve en ciel clair à 50 000 pieds. Je revois le soleil pour la troisième fois. Il est à quelques secondes de disparaitre. Un coucher de soleil de cette beauté à ce niveau, ça se mérite… L’urgence est de redescendre. Je réussis à capter quelques bribes de messages radio qui ne me redonnent pas confiante. Je comprends que les contrôleurs m’ont perdu en contact radio et radar. Je leur annonce mes intentions… qu’ils ne reçoivent pas. Je décide de replonger à la limite nord du front pour passer sous la couche en basse altitude. Pour la première fois je vole a vue de nuit et par très mauvais temps, je survole le désert à une hauteur que je ne peux estimer. Mon altimètre électrique est à zéro et l’altimètre pneumatique affiche 200 pieds. Grâce aux éclairs, il m’est facile d’éviter la collision avec le sol. Je remets en marche  le radar en mode air-sol pour me situer par rapport au lac Tchad. Traversant des turbulences fortes mais supportables, je me dirige vers le Nigeria puis le Cameroun. Je vole à vitesse modérée  a une hauteur pour laquelle je ne suis absolument pas entraîné, coincé entre la planète et une masse nuageuse surpuissante avec cette crainte d’être aspiré à nouveau vers les sommets.

 

Cumulonimbus
Cumulonimbus

 

Pendant quelques instants, j’ai un relevèrent-distance sur la base mon cap est bon. J’aperçois le Chari sur mon radar. Je demande régulièrement aux contrôleurs de me laisser la piste libre. Toujours sans réponse, je me trouve au Cameroun dans l’axe de piste. Je remonte vers 500 pieds et enfin je capte l’ILS, le Tacan m’indique que je suis à 25 nautiques de la piste. D’une manière hachée, le contrôleur m’annonce un vent de travers de 25 nœuds avec des rafales à 40. Pour tenir l’axe, j’affiche une dérive de 30° qui s’avérera insuffisante. A 35° de dérive, l’axe est tenu pour une vitesse indiquée de 185 nœuds. Le train et les volets sortis, je me laisse descendre. La radio redevient claire. On me précise que tous les avions sont posés, je suis le dernier. On m’annonce les cisaillements sévères en courte finale. Avec un bidon ventral limité à 15 nœuds de travers et une configuration  dissymétrique sur l’emport ces missiles, j’ai tout pour rater mon atterrissage. Finalement, je me pose sans trop de difficultés. Je tire mon parachute de queue pour perdre rapidement en vitesse et je le largue dans la foulée. Le manche à fond dans le vent, le palonnier à fond à l’opposé, je ne peux empêcher l’avion de se déporter très dangereusement sur la gauche. L’appareil est maîtrisé en bout de piste.

Enfin posé, je suis soulagé. Je mesure la chance d’avoir pu revenir dans ces conditions météo exceptionnelles. Arrivé au parking, j’ai la surprise de voir une trentaine de mécaniciens accourir pour m’accueillir. Trois d’entre eux m’avouent, les larmes aux yeux, avoir cru que je m’étais tué. J’étais ému… C’est cette image que veux garder de l’armée de l’air ; ces mécanos grandes gueules, toujours à râler, toujours prêts à nous dire ce qu’ils pensent avec leur mauvaise humeur légendaire ; mais ce sont des professionnels si proches de nous et capables de sangloter parce que notre vie était en danger. C’était un moment fort qui m’a fait oublier l’enfer dans lequel j’étais entré. J’étais posé depuis cinq minutes à peine, quand les premières très grosses gouttes commençaient à tomber sous un vent encore plus violent. Si j’étais resté en vol, il me serait désormais impossible de me poser. En salle d’opérations, l’ambiance était bien morose. Il n’y a pas eu de débriefing avec mon leader. Le directeur des vols s’en est chargé. Mon leader a dû passer de très mauvaises heures.

J’ai obtenu ce que je souhaitais, sans le demander, c’est-à-dire de ne plus jamais revoler avec ce chef de patrouille. L’intervention du directeur des vols y a été pour beaucoup. Sur le cahier d’ordres ne figure qu’une seule phrase écrite par mon commandant d’escadron, leader de Condor Alpha : « Heureux d’être tous rentrés ».

Commandant Christophe FAVRE (aspirant à l’époque)

Avec l’autorisation de son auteur, cet article est extrait de l’excellent livre d’Alain Vezin « Régiment de Chasse Normandie Niemen »

Histoire d’une naissance

 

Avant de narrer la naissance de la 11e escadre, je crois nécessaire de dire quelques mots des circonstances qui ont entouré cette naissance.

Le 20 juin 1948, l’Union soviétique décrète le blocus de Berlin (c’est-à-dire des zones tenues par les USA, la Grande-Bretagne et la France, blocus qui ne prendra fin que le 11 mai 1949). Au cours de cette période, c’est essentiellement aux USA que revient le mérite d’avoir réussi un extraordinaire exploit en ravitaillant, uniquement par voie aérienne le secteur ouest  de l’ancienne capitale Allemande . Ce coup de force de l’URSS devait entraîner la création de l’OTAN le 4 avril 1949 par le traité de Washington. Un très important développement des forces aériennes des pays occidentaux fut décidé peu après, accompagné d’un plan d’aide militaire « PAM » alimenté par les USA. Dans le même temps un programme d’infrastructure accélérée faisait profiter les bases aériennes et les plates-formes de desserrement (crédits nationaux ou crédit OTAN), tandis que les écoles faisaient le plein d’élèves de toutes spécialités. Là aussi l’aide américaine joua un rôle important, en particulier pour la formation des pilotes.

C’est dans  ce contexte que va naitre la 11e escadre ; beaucoup ont tendance à lier cette naissance à la base de Luxeuil. On peut admettre cette version à condition de ne pas oublier la période de gestation d’environ neuf mois qui a précédé l’arrivée à Luxeuil, période que l’on doit diviser en deux périodes : embryonnaire puis fœtale.

L’embryon se formait en France au cours du quatrième trimestre 1952, à proximité du centre de transformation sur F 84 (E), CTF 84, ce qui facilitait les choses. Le commandant Le Groignec disposait là de quelques pilotes et mécaniciens, de deux baraques en toile, d’une partie de hangar et d’un petit nombre de F 84 G. Le 1/11 et le 2/11 se partageaient ces miettes ? C’est à cette époque que j’ai rejoint le 2/ 11 comme CP venant du Vampire (2ème EC) et après un passage au CTF 84. Mon premier vol date du 27 novembre 1952 et je me souviens avoir emmené, le 2 décembre, tous les avions disponibles du 2/ 11, soit trois appareils.

Patrouille de F84G
Patrouille de F84G

Après une absence de quelques semaines, j’ai retrouvé la « 11 » à Lahr en janvier 1953 où elle avait succédé à la première escadre. C’est sur cette base toute neuve, parfaitement réalisée par les Allemands, que le fœtus se développait au cours du premier semestre 1953 en s’alimentant :

  • en personne de toutes spécialités et de toutes origines, en particulier des jeunes sortant de l’école et des anciens arrivant d’Indochine,
  • en avion (F 84 G fourni par les USA),
  • en matériel de toutes sortes (mobilier, véhicules, tentes…) réalisés sur crédit allemand.

C’est au cours de cet épisode que la 11e escadre reçut son drapeau (février 1953) bien avant d’avoir tous ses moyens.

Base de Lahr
Base de Lahr

En juin 1953, il fallut laisser la place à d’autres. Une météo épouvantable retarde de plusieurs jours le transfert sur Luxeuil où n’existe aucun moyen d’approche. Le grand voyage eut lieu vers la mi-juin et l’arrivée de certains avions, dans la queue d’orage sur l’ancienne piste, fut mouvementée.

L’escadre s’installait enfin dans ces murs, tout au moins les escadrons 1/11 et 2/11 car l’escadron 3/11 nouvellement créé dû attendre quelques mois sous la tente la finition de son infrastructure. Premier commandant de la SPA 161, j’ai vécu cette période bucolique où, installé sous la tente, la clôture de la base n’étant pas terminée, nous avions la visite des vaches (pas folles) que le capitaine Perrotte, en bon normand, nous apprenait à traire.

Grossie régulièrement depuis Reims, là 11e escadre pouvait prospérer avec ses trois escadrons à 25 avions chacun (F 84 G puis F 84F en 1956). À son apogée, avant la dissolution du 3/11 pour faire face aux besoins de la guerre d’Algérie, elle disposa de 75 avions servis par près de 150 pilotes. Il faut savoir que le F 84 F n’est en rien un dérivé du F 84 G. C’était un avion complètement différent (commande hydraulique, aile  en flèche, supersonique en piqué), qui n’a dû son immatriculation qu’au désir de faciliter l’adoption par le congrès des États-Unis des crédits nécessaires à sa production.

F 84F
F 84F

En mai 1958, arriva à Luxeuil le premier F 100 qui mettra fin à cette période bien remplie mais un peu oublié des F 84 (G puis F) il créera une nouvelle page de la vie de la « 11 ».

Année de mise en serviceTypeNombreDont au titre du PAM
1949VAMPIRE326 
1951F84 E/G316316
1952MISTRAL24775
OURAGAN175 
1953METEOR39 
1955MYSTERE IV242225
MYSTERE II150 
1956F84F364364
F86K6060
1957VAUTOUR70 
1958/59F100 D/F9979
SMB2150 
  22381119

Ce tableau illustre l’extraordinaire développement de l’aviation de chasse française en dix ans  (1949–1959), période au cours de laquelle 2238 appareils de tous types différents lui furent fournis.

Général  Déchelette

La « rouge et verte »

La Rouge

 

La rouge et verte ; c’est ainsi qu’on appelait le carnet de procédures qu’on amenait en vol dans une des poches de l’anti G. Le coté rouge était dédié aux procédures secours (dit autrement, c’étaient les pannes) et la verte aux procédures normales.

L’usage voulait que le coté « rouge » soit connu par cœur, ce qui était le cas pour la grande majorité des pilotes. Il faut dire que c’était le principal usage du simulateur à Ploom. En cas de panne, il fallait dans certaines situations exécuter une suite d’actions réflexes qui ne permettait pas de prendre le temps de sortir, puis de lire le carnet de procédures. C’était particulièrement vrai pour « le feu moteur » pour lequel, il y avait en général urgence. La page correspondante jointe ci-dessous décrit ce qu’il fallait faire, et rapidement….

Feu moteur
Feu moteur

Panne hydraulique

D’autres pannes ne nécessitaient pas un degré d’urgence important, ce qui laissait le temps d’exploiter la « rouge et verte ». C’était notamment le cas de la panne hydraulique ; la fiche correspondante apparait un peu complexe, mais était sortie histoire de se rappeler qu’en cas de panne hydraulique totale du circuit 1, par exemple, il fallait sortir le train en secours et être vigilant au freinage.

Il manque en bas à droite, la consigne en cas de panne hydraulique totale : « éjection ». Avec les commandes bloquées, pas besoin de sortir la rouge et verte pour savoir ce qu’il fallait faire.

 

Panne hydraulique
Panne hydraulique

 

Ce carnet de procédures avait vocation à être utilisé en vol, mais servait surtout d’aide mémoire ; imaginez la fiche suivante sortie en vol dans les conditions dans lesquelles elle le serait !

Abandon en vol
Abandon en vol

Le coté vert ou procédures normales n’étaient pas utilisées en vol mais au sol, lors d’un déroutement par exemple lorsque le pilote n’avait pas toute la documentation habituelle à disposition.

Une galerie qui donnera une idée de ce qu’on pouvait aussi trouver.

Échange à EYRHAC Air Base

F100 à Eyhrac Air Base

 

Nous sommes à Bremgarten. Un échange est programmé avec un escadron de F-100 de l’armée de l’air turque basé à Eyrhac, près de la ville de Malatya, sur le plateau d’Anatolie. Les intrigues et les manœuvres se font jour à l’escadron 1/11 ROUSSILLON pour savoir qui va pouvoir, ou ne pas vouloir, passer trois semaines en Turquie profonde.

La liste des pilotes et des mécanos est établie et je fais partie des heureux élus. C’est la fête..

Un Dakota et un Noratlas assurent le transport du matériel et du personnel vers Eyrhac. Le Nord accompagne les F-100. Il transporte une équipe de mécanos, le matériel de remise en œuvre, et  les pilotes de F-100 qui vont se relayer sur les trois étapes. Le Dak transporte des pièces de rechange et le personnel qui n’avait pas pu être pris dans le Nord.

Principe de précaution avant l’heure ou superstition, comme l’aventure espagnole est toujours dans les mémoires, je ferai les voyages aller et retour dans les avions de transport : le Dak français à l’aller, le transport turc au retour.

En arrivant à Eyrhac les turcs, qui partent vers Bremgarten avec nos avions de transport, nous regardent débarquer en souriant. Ils se demandent comment ils vont bien pouvoir loger tout ce qu’ils ont prévu d’emporter pour leur voyage. Leur commandant de base nous indique que, pour le retour, ils fourniront un C 130.

Passons sur les décollages lourds en F-100, les quatre réservoirs pendulaires pleins à ras bord, pour des vols à basse altitude qui nous ont amenés à la frontière Syrienne et le long du rideau de fer, et sur le survol de terres bien différentes de celles que nous connaissions.

C’est la vie quotidienne, un peu exotique, qui m’a laissé le plus de souvenirs de cette aventure.

Nous logeons dans le meilleur hôtel de la ville. Le confort est spartiate. Par faveur spéciale nous ne sommes que trois dans une chambre de quatre lits, sans espace de rangement. Le lavabo et la douche occupent un petit recoin ouvert à tout vent. Un simple basculeur envoie l’eau, soit dans les robinets du lavabo, soit dans le tuyau de la douche dont le pommeau se trouve juste un peu plus haut. Avant d’ouvrir un robinet, il vaut mieux vérifier la position du basculeur. Les jeunes gens sont volontiers farceurs.

Le matin, le cuistot se met en quatre pour nous offrir les douceurs orientales qui font les délices de nos palais au petit déjeuner. Merveilleuse confiture aux pétales de roses, qui accompagne les pistaches et les oranges gorgées de jus que nous descendons acheter dans la rue, à deux pas de là. Les autres repas sont beaucoup plus rudimentaires.

Un soir où nous nous promenons en ville :

– tu sens ce que je sens ?  Comme une odeur de frites qui sort d’un soupirail.

Ni une, ni deux, l’odeur nous guide vers un escalier et nous débouchons dans un boui-boui qui sert des frites bien de chez nous. Le patron nous accueille et nous présente le cuistot. C’est un mécano français de l’escadron qui, pour améliorer l’ordinaire de ses camarades, fait bénévolement des heures sup, sans compter le bonheur et la fortune de son deuxième employeur. L’huile n’est pas très raffinée et le panier de la friteuse est une œuvre d’art faite par les armuriers, en « fil à freiner ». Les frites, délicieuses, nous rappellent la mère patrie.

Une visite d’Istanbul est prévue pendant un week-end. Les turcs nous demandent de ne prendre qu’une valise pour deux. L’altitude de la piste est à près de 3000 pieds et, en limitant la masse, nous pourrons prendre un passager supplémentaire dans leur Dakota.

Avec un coéquipier nous faisons donc valise commune. Quand nous montons dans l’avion, nous découvrons que des parachutes sont prévus pour les passagers, au cas où… L’ennui, c’est que là aussi il n’y a qu’un parachute pour deux. Pour répartir les responsabilités et comme je connais bien le maniement de ces engins, je me propose pour prendre soin du parachute. Au coéquipier de prendre soin de la valise. Il a apprécié la plaisanterie, mais sans plus…

Un soir nous apprenons que des camions vont bientôt quitter Malatya pour ravitailler les souks d’Istanbul en tapis anciens. Ces tapis avaient été collectés dans les villages d’Anatolie et rassemblés dans un quartier de la ville avant leur départ. Une aubaine.

Le lendemain, guidés par un turc de l’hôtel, nous atteignons le quartier des marchands. Il fait nuit. Au milieu de la rue, des centaines de tapis sont étalés et les affaires vont bon train. Nous ne sommes que cinq ou six européens et notre présence intrigue. Notre guide répond aux questions, nous discutons un peu en anglais, buvons du thé et, après quelques minutes, nous faisons partie du paysage. Les affaires semblent florissantes pour les marchands. Avec Jean-Louis, nous commençons à choisir quelques tapis et à marchander. Les turcs semblent très intéressés par nos méthodes de négociation. Elles les font rire et chacun donne un avis sur nos choix et sur les prix proposés. Nous n’y connaissons rien et nous ne savons pas trop quoi décider. Au bout d’un moment, nous remarquons un homme qui nous fait des signes et qui insiste pour nous montrer quelque chose. Nous l’approchons et, très discrètement, il ouvre sa veste et nous montre une image pieuse. Il nous explique qu’il est catholique, Arménien, que les turcs sont tous des voleurs, et il se propose pour nous aider. Nous ferons un tas avec les tapis qui nous plaisent et il nous signalera discrètement ceux qui ont de la valeur, ou pas. Avec son aide nous en sélectionnons chacun trois ou quatre, puis nous reprenons les marchandages.

Autour de nous l’ambiance est bon enfant. Les commentaires et les rires sont nombreux, les tasses de thé circulent et la soirée se prolonge. Un peu plus tard, Jean-Louis, le plus ancien,  met fin aux négociations en disant :

– il faut penser à rentrer. Le haut-parleur du muezzin va nous réveiller dans moins de six heures et la journée sera longue. On pourrait peut-être gagner quelques pièces de monnaie, mais nos tapis de prière anciens sont au prix d’une carpette en nylon peigné aux économats de Fribourg. On ne prend pas un gros risque.

Banco. Nos tapis sous le bras nous rejoignons l’hôtel.

Plus tard, à Nancy, j’ai fait nettoyer et examiner ces tapis dans un magasin. Le gérant m’en a proposé vingt fois leur prix d’achat. Ils sont toujours chez nous et ils ont encore vieilli.

Puis c’est l’heure du retour vers l’Allemagne. Le matériel est arrimé sur palettes, prêt à être chargé dans le C 130.

Quelques heures avant l’arrivée prévue de l’avion, un message nous informe qu’il n’est pas disponible et que nous ferons le retour, avec escale, dans un DC 4. Le trajet prévoit une étape à Istanbul pour compléter les pleins, et un décollage de nuit pour un vol de plus de dix  heures, jusqu’à Bremgarten.

Bernard, l’officier mécano, et ses troupes, discutent avec l’équipage du DC 4 qui vient d’arriver. Les turcs proposent de reconfigurer l’avion en fonction du nombre de passagers, de défaire les palettes et de charger le matériel pendant que nous allons dîner.

Quand nous revenons du mess le matériel est chargé…  à l’arrière du fuselage. La roue avant de l’avion est en l’air et la béquille, sous l’empennage, est plantée dans le tarmac !!!

Nos vieilles connaissances de mécanique du vol reprennent du service et nous demandons s’il ne serait pas plus judicieux de mettre le matériel à l’avant et les sièges à l’arrière.

« Pas possible. Et d’abord pourquoi ? Les portes de chargement sont à l’arrière non ? »

La béquille ? Le centrage arrière ? Pas de problème, on connaît. Quand l’équipage et la quinzaine de passagers prévue seront installés, l’avion retrouvera une assiette normale.

Quand nous sommes tous assis, le mécano-nav descend chercher la béquille et remonte sans elle. Il n’a pas pu la retirer. Nous discutons avec le nav : Problème connu. Quand les moteurs seront en route, on pourra enlever la béquille.

Mise en route des quatre moteurs, nouveau départ du mécano vers l’arrière. Il remonte le fuselage avec un sourire victorieux, en tenant la béquille à la main. Bernard moi nous nous posons des questions. Nous savons que les réservoirs ne sont pas pleins et que la piste est longue. Qu’en sera-t-il à Istanbul ?

Il fera nuit, la température aura un peu baissé et nous serons au niveau de la mer, mais quand même. Les réservoirs seront pleins de carburant pour nous emporter jusqu’en Allemagne.

Nous en sommes là dans nos réflexions quand le nav vient nous voir. Le pilote a du mal à diriger l’avion. Il souhaiterait que deux ou trois passagers viennent dans le cockpit pour faire augmenter l’adhérence de la roue avant. Avec Bernard nous nous regardons. Jusqu’où peut-on aller trop loin ?

Nous sommes jeunes et peut-être un peu trop confiants. Nous demandons à cinq ou six mécanos de chez nous s’ils veulent assister au décollage depuis le poste de pilotage. Avisés ou pas, les volontaires sont nombreux. Nous choisissons les plus lourds en promettant aux autres qu’ils auront leur place devant, à Istanbul.

Et voilà comment, appuyé, vautré sur le dossier du siège du commandant de bord, je n’ai pas perdu une miette de deux décollages, mémorables pour moi, en DC4.

Arrivés à Bremgarten nous avons raconté tout ça à nos camarades, en croyant avoir vécu une expérience hors du commun. Ils nous ont dit alors dans quelles conditions et avec quel matériel embarqué à bord de leurs F-100, les turcs avaient quitté la base.

Puis nous avons assisté au chargement du DC4. Je ne connais pas la masse à laquelle cet avion a décollé de notre piste longue de 2400 mètres. Mais en voyant la quantité de matériel embarqué, et le sérieux avec lequel l’équipage turc a préparé ce vol de retour, nous avons compris que notre aventure n’avait été pour eux qu’un vol de routine.

DC4 de l'époque
DC4 de l’époque

3D nous a quitté

3D

Gilles Dardard, dit « 3D » nous a quitté cette semaine. 3D était une figure de l’Armée de l’Air et je lui avais consacré un article lors de son départ à la retraite.

Lui laisser la parole, m’a semblé la meilleure manière de lui rendre hommage. 3D nous raconte comment il a vécu sa mission de l’attaque de la piste de Ouadi-Doum ; ceux qui ont connu 3D reconnaitront son style ; direct, précis et toujours la volonté de faire avancer les choses.

Mission TRIONYX

Effectuée le 16 février 1986 par 11 JAGUAR de la 11ème Escadre de chasse (quelle coïncidence ces chiffres 11) dont le but était la neutralisation de la piste de OUADI-DOUM (TCHAD).

Texte écrit en 1989 et modifié en 2014

1. INTRODUCTION

1.1. Situation générale

A la date du lundi 10 février 1986, la flotte française des JAGUAR en Afrique était repartie sur les sites de BANGUI, LIBREVILLE et DAKAR (4 avions et 5 pilotes par détachement).

Le site de N’DJAMENA conservait à l’époque ses éléments français en place depuis la fin de l’opération MANTA. L’officier mécanicien de LIBREVILLE s’y mettra en place dans les jours suivants en tant que précurseur…

Deux JAGUAR (Taquet et 3D) ont fait le trajet LIBREVILLE – BANGUI le 12 février 1986 en vu d’une mission de reconnaissance devenue habituelle (baptisée MUSARAIGNE) sur l’aérodrome d’OUADI-DOUM situé en bordure sud immédiate du TIBESTI.

1.2. Déclenchement de la mission

Il a lieu par « message » le jeudi 13 février 1986 à 21 H 30 alors que nous étions au casino de BANGUI :

NEUTRALISER LA PISTE DE OUADI-DOUM LE PLUS TÔT POSSIBLE

Un premier tracé rapide est alors effectué dans la villa « AIR » jusqu’à 03 H 00 du matin afin de définir les grandes lignes de cette mission. Les 6 JAGUAR stationnés hors de la RCA[1] sont attendus le lendemain matin. La confirmation intervint le 15 février à 16 H 45 par Armées-Paris. La mission s’effectuera le dimanche 16 février 1986 à l’aube « Profitons de la prière matinale ».

2. PREPARATION

2.1. Moyens

Initialement, les douze JAGUAR (dont un qui fut de nouveau en panne de calculateur d’auto stabilisateur lors de la mise en route) étaient les seuls avions d’armes prévus pour effectuer ce raid.

Certains changements eurent lieu par la suite ; en particulier, sur la demande pressante du chef de détachement des MIRAGE F1 C, quatre avions de défense aérienne intégrèrent, tardivement dans la préparation, le dispositif en protection des Boeing C 135 F entre le deuxième et le troisième ravitaillement des JAGUAR : ceci imposa obligatoirement un nouveau calcul de tous les pétroles livrables aux JAGUAR.

Les moyens définitifs utilisés furent :

  • 12, puis 11 JAGUAR (à cause de la panne à la mise en route de l’avion que j’avais attribué à Zézètte)
  • 4 MIRAGE F1 C,
  • 5 C 135 F non remotorisés,
  • 1 BREGUET ATLANTIC (PC Volant),
  • 1 PUMA SAR.

2.2. Lieux de travail

La salle à manger de la villa des pilotes, proche du camp des 200 villas fut la seule utilisée. Les conditions de travail étaient relativement précaires : beaucoup de place mais très peu de tables disponibles d’où l’obligation de travailler par terre ou sur la petite table de salon.

Heureusement, la bonne humeur et l’excellente répartition des quinze pilotes permirent de tout traiter bien que de nombreuses données manquaient à l’appel. L’UCB 105.3 apportera beaucoup de réponses : les consommations « inconnues » (qu’elles soient HA ou TBA) ainsi que les éléments de décollage furent calculés par « d’anciens » pilotes qui surent en majorer certains à bon escient.

Le problème le plus important de cette préparation vint de la position géographique de tous les documents opérationnels (courbes, 1 et 1 seul ordinateur, tables de tir, …). Ceux-ci se trouvaient dans les shelters OPS et situés à l’aérodrome de M’POKO où étaient stationnés les avions.

Distant d’une dizaine de kilomètres de la villa, cela nécessita de fréquentes manipulations de documents classifiés sans aucune protection particulière du secret sur un trajet routier relativement dangereux.

Par la suite, les travaux de la nouvelle salle d’opérations (si on peut l’appeler comme cela) s’accélérèrent dans l’entente militaire de M’POKO : ce nouveau lieu de travail fut terminé dans les semaines suivantes. Très vaste, avec de nombreuses tables et surtout la présence d’une armoire coffre permettant le rangement et la protection de tous les documents classifiés, cette salle très fonctionnelle aurait grandement facilité la préparation de là mission tout en assurant beaucoup plus sérieusement la protection du secret.

2.3. Tracé de la mission

Trois ravitaillements en vol étaient nécessaires pour effectuer cette mission dont le tracé était plus ou moins imposé par la position géographique de l’objectif et par l’absence de situation tactique (hormis la ligne rouge).

Pour la partie précédent l’attaque, un cap sensiblement Nord fut prévu et, au retour, un cap initial vers N’DJAMENA, pour un déroutement éventuel bien qu’il était préférable au niveau politique de revenir à BANGUI sans le/les bidons de carburant RP[2] 36 plutôt que de se dérouter à N’DJAMENA car il n’y avait aucune assurance que tout se passerait sans complications diplomatiques ou militaires.

2 4. Objectif

Un travail particulièrement dense a été fourni par l’officier renseignements afin de positionner tous les radars (1 FLATFACE, 1 SPOONREST, 1 LAND-ROLL) et les sites de défense (SA6, SA7, SA8, SA9, canons de 14,5 mm et ZSU 23/4 : quadritubes de 23 mm).

L’axe d’attaque fut imposé par l’heure matinale et également par les repères apparaissant caractéristiques sur la seule carte disponible au format 1/200 000 de l’objectif (rien à l’ouest sur cette zone extrêmement plate).

[1] République Centre Africaine

[2] Réservoir Pendulaire

Run final
Run final

2.5. Armement

Il faut initialement noter que le revêtement de la piste n’était ni en béton ni en un autre produit asphalté : c’était une surface métallique composée de dalles alvéolées encliquetées entre elle, de double épaisseur ressemblant de loin à des plaques PSP[1] bien connues.

L’absence de DURANDAL, le nombre limité de BAP[2] 100 L65 et l’arrivée des avions de DAKAR en configuration 6 F imposèrent les configurations suivantes :

  • 8 JAGUAR en 2.F9.525 (6J + Phimat + Barracuda + 12 x BAP 100 L65)

Le problème de manque de BAP 100 ne put être résolu au vu du peu de temps entre le déclenchement et l’exécution de la mission. Bien que le tir de 12 BAP 100 L65 soit beaucoup plus pénalisant au niveau efficacité que celui de 18, il fut préféré dans le but de ne pas pénaliser les deux avions chargés de BAP 100 L80 lors de leurs tirs à 250 pieds alors que les six autres avions largueraient à 200 pieds. De plus, le pétrole livrable par les C 135 (merci les MIRAGE F1 C) ne permettait pas l’emport de ce troisième étage de BAP 100 sous l’adaptateur 30.6.M2.

  • 4 JAGUAR en 1.F2.525 (6F + Phimat + Barracuda + 2 x 250 kg F)

L’option  »bombes freinées » médiatique fut un choix afin de faire des gros trous plus significatifs mais infiniment plus rapides à reboucher et sans efficacité à moyen terme.

La configuration idéale au niveau pétrole eut été 2.F2.525 (c’est-à-dire avec une tonne de carburant en plus) s’il y avait eu assez de bidons…

3. EXECUTION

Le JAGUAR étant ce qu’il est, il est inutile de s’appesantir sur toutes ses performances qui sont plus ou moins bonnes en AFRIQUE : cependant, il y a quelques points qui méritent d’être soulignés.

3.1. Décollage

Il s’effectua de nuit (4 H 30Z) en piste 19 (pente négative et rassemblement rendu plus facile vers le TCHAD) et fut à l’origine de la première frayeur en vol rencontrée par la plupart des 11 pilotes (le dernier tireur des BAP 100 ayant préféré ne pas prendre de risques surtout pour le ravitaillement avec son avion de nouveau en panne d’auto stabilisateur après la mise en route).

Les configurations avion (avec en plus la présence de lance leurres infrarouges à la place du parachute-frein) et l’absence de système d’arrêt étaient à l’origine de ce problème :

  • L’avortement au décollage devait s’effectuer avant 135 Kts (le test d’accélération étant prévu à 140 Kts : inutile de rêver) afin d’immobiliser l’avion avant le bout de piste
  • La VCC calculée étant de l’ordre de 180 Kts, il n’y avait donc d’autre alternative que l’éjection entre 140 Kts et 180 Kts
  • Enfin, la longueur de roulement prévu était de 1900 m : elle s’avérera de 2300 m avec 2500 m de piste : c’est peu dire.
  • Le décollage calculé possible jusqu’à 10 heures du matin aurait certainement donné lieu à une catastrophe avec la température.

Tout cela confirma la décision d’éjection qu’aurait prise la plupart des pilotes en cas de panne moteur survenant après 140 Kts. Cette différence de longueur de roulement entre le calcul effectué au sol et la réalité est l’exemple le plus flagrant en ce qui concerne les erreurs relevées lors des vérifications en vol de toutes les données fournies par l’UCB 105.3 ; les nouvelles courbes « motorisation JAGUAR » ne furent éditées qu’en février 1987.

En ce qui concerne BANGUI, la mise en place d’un brin d’arrêt en piste 19 fut décidée moins de deux mois plus tard à l’issue du crash d’un JAGUAR au décollage (double perte de poussée après la Vstop ayant entraîné l’éjection du pilote et un certain nombre de morts dans les faubourgs de BANGUI).

3.2. Aller

Les 11 JAGUAR ayant décollé sans problème (le 12ème : pauvre Zézétte qui a dû rester au parking), la suite de la mission (rassemblement du dispositif, montée, rejointe des C 135 F, navigation moyenne altitude FL 190 entrecoupée de deux ravitaillements : le premier après la rejointe, le second avant la descente) se passa comme prévue jusqu’au point de recalage situé à la fin du deuxième ravitaillement : en effet, afin de corriger les fréquentes dérives du calculateur de navigation du JAGUAR, un top verticale plaquette devait être fourni par un C 135 F avant la séparation. L’erreur ne fut que de 8 Nm…

Les caractéristiques du point prévu et l’absence de nébulosité avaient heureusement permis à tous les pilotes d’effectuer un recalage autonome de navigation (Merci les FAS pour la précision).

La percée débutée à 200 Kms de l’objectif sous la couverture radar ennemie se termina à 200 pieds 450 Kts avec le dispositif en « gorilla » (FMD au sein des PS), avec une visibilité n’excédant pas 5 Kms. Il s’est ensuite avéré, avec une visibilité qui augmentait, que l’attitude diminua « fortement » au sein des trois patrouilles. Cette formation resta inchangée jusqu’à l’approche du point de recalage TBA.

3.3. Retour

Lors de la remontée, les quatre avions en configuration 6F passèrent devant le reste du dispositif afin de ravitailler les premiers au vu de leur configuration mono bidon.

La rejointe devait s’effectuer sur un  »train » de 3 C 135 F en snake à 1 minute. Un léger retard par rapport au timing prévu fit que ces quatre avions rejoignirent le deuxième C 135 ; d’où une vaine recherche visuelle de la seconde patrouille BAP 100, le C 135 F disponible était 20 NM devant.

Le silence radio pratiquement total depuis le décollage (annonce  »visuel » par le leader de la première rejointe et mot code au dégagement) fut rompu afin de favoriser le rassemblement de l’ensemble : les manœuvres effectuées firent croire aux MIRAGE F1 C de protection que la chasse adverse se trouvait dans la zone : le doute fut heureusement vite levé.

Pour revenir au quatre avions en configuration 6F, un non ravitaillement à l’issue de l’attaque ne leur donnait aucune possibilité de déroutement : les MIRAGE F1 C leur avaient laissé un panier en excellent état et tout se passa comme dans le livre. Ce ne fut pas le cas du panier utilisé par la dernière patrouille ; un MIRAGE F1 C y avait laissé la plupart de ses sondes tout en le déformant de façon à obtenir pratiquement un carré.

Le retour à BANGUI s’effectua par la suite d’une façon décontractée malgré cette mission dense de 4 H 45 (dont 30’ de nuit).

3.4. Approche TBA

A partie de 30 NM de l’objectif, la menace sol/air devenant importante, la FMO de patrouille fut adoptée et conservée jusqu’au virage retour vers l’objectif.

A 10 Nm, les 11 JAGUAR accélérèrent (ET OUI, la Terre est aussi ronde en Afrique) à 500 Kts tout en passant en échelon gauche : 7 en BAP 100 et 4 en 250 kg F à 10″.

Le principal problème dans cette phase de vol vint d’une indiscipline  »involontaire d’un pilote : le leader devait passer un « BIP radio » à la verticale du point de recalage TBA. Or, un des équipiers effectua cette action 45″ avant le point prévu d’où un mauvais recalage de la plupart des pilotes. Le « BIP correct » apporta un nouveau doute dans de nombreux esprits car la navigation n’était principalement suivie que par les leaders de PS, les autres étant occupés à tenir leur place et à surveiller l’extérieur.

A RETENIR : Ne pas sortir du cadre prévu dans les missions complexes sous peine de pénaliser la patrouille toute entière.

3.5. Attaque

Une légère altération de cap de la première patrouille en imposa une plus importante (4 g) à la deuxième dont la vitesse chuta à 430 Kts : ces trois avions furent donc obligés de rebrancher la PC à 6 Nm afin de d’accélérer vers 480 Kts.

Au niveau guerre électronique :

  • le couple Phimat-Barracuda était sur Auto-Emission, rien ne fut détecté à l’exploitation des cartes.
  • deux séries de 9 leurres infrarouges furent lancées de manière préventive à 6 Nm et à 2 Nm de l’objectif par les avions en ayant la capacité. Les deux autres n’ayant pas ce privilège, ils furent contraints d’appuyer 18 fois sur le bouton LLIR[3] dont la position en cabine n’était pas des plus fonctionnelles. La plupart des avions furent modifiés par la suite : utilisation des anciens boutons poussoirs « becs manuels » pour le largage des paillettes EM[4] et des leurres IR[5]. Il était toujours à l’époque impossible de choisir en vol entre une séquence préventive et une séquence réactive.

Tout rentra dans l’ordre avec la dotation de LLP[6] ALKAN 5020 (les FAST Pack du F15E), ces derniers pouvant combiner des chargeurs IR et EM avec une capacité d’emport beaucoup plus importante tout en autorisant en cabine la sélection de nombreuses séquences.

[1] Pierced Steel Plank

[2] Bombe Anti Piste

[3] Lance-Leurre InfraRouge

[4] Electro Magnétique

[5] InfraRouge

[6] Lance Leurres Plaqué

Jaguar Bangui 3D
Jaguar Bangui 3D

 

Ce lance-cartouches permit également de conserver le parachute-frein (sécurité au D/L et à 1’ATR en cas d’arrivée mono réacteur) et l’apport d’un missile MAGIC R 550 en point externe droit à la place du PHIMAT.

Petit problème, également, au niveau l’Oméra 40 qui ne fonctionnait pas automatiquement lors de l’appui sur le BRM : seuls quelques films furent rapportés par les pilotes y ayant pensé.

La formation d’attaque fut choisie en fonction de l’armement (8 avions en BAP 100 en premier car cette bombe n’avait soi-disant pas d’enveloppe clearance). Le dernier avion équipé de bombes freinées qui passait 20″ après ces derniers revint au parking avec une dizaine de trous faits par des cailloux soulevés par l’explosion de BAP 100.

L‘ensemble de ces avions attaqua avec 10° d’angle en une trentaine de secondes afin de concentrer l’attaque dans le temps au détriment du nombre d’impacts qui auraient pu être réalisés avec des attaques dans l’axe ; cependant, cette dernière méthode aurait nécessité une grande dispersion dans le temps, état de fait qui n’était pas du tout recherché au vu de la menace sol-air.

Enfin : le problème du tir BAP 100 qui ne pouvait s’effectuer qu’en mode manuel. La hausse calculée qui correspondait au point d’impact de la 4° bombe nécessitait une tenue rigoureuse des éléments de vol (480 Kts, 200 pieds, attaque sous 10°).

La plupart des pilotes eut des problèmes pour tenir tous ces éléments. Certains tirs furent effectués avec plus de 20°, d’autres en léger virage. L’altitude, quant à elle, fut plus ou moins respectée à cause d’une stabilisation tardive aux 200 pieds fatidiques (il fut vraiment délicat de passer de la TTTTBA à la CAM B africaine).

Tous ces phénomènes n’expliquent pas tout au niveau des résultats ; les films EV[1] 130 débriefés rapidement au retour du vol donnèrent une idée supplémentaire à celle fournie oralement par les pilotes (malgré deux passes jugées plus que moyennes), les cinq autres laissaient espérer près d’une trentaine d’impact sur la piste. Or, la reconnaissance effectuée par le MIRAGE IV le lendemain fournit un verdict de 11 impacts.

Le compte rendu écrit arriva quelques temps après et laissa entrevoir de nombreuses et bizarres différences de portée entre les BAP 100, ces derniers donnant effectivement l’impression d’éviter la piste.

La société THOMSON a toujours mis en cause et met toujours en cause les séquenceurs de tir.

L’Armée de d’air, quant à elle, incrimina la séquence de largage et les parachutes des BAP 100.

Une nouvelle version BAP 100 fut ensuite développée avec un parachute stabilisateur renforcé.

L’avenir se trouvait alors dans les BAP 100 L65 TR ayant la possibilité d’avoir un retard à l’explosion réglable au sol allant de la fonction « instantanée » jusqu’à 12 H. Malheureusement jamais vues dans les soutes.

4. CONCLUSION

Beaucoup de modifications et d’améliorations sur le JAGUAR interviennent à l’issue de ce type de missions qui n’étaient, hélas, que vraiment fort peu nombreuses à cette époque : il est dommage, par exemple, que le dossier élaboré par le C.E.A.M.[2] qui permettait le tir de BAP 100 grâce au mode CCPI[3] ne soit sorti de Mont de Marsan que le 26 février de la même année (soit 10 jours après le raid), car ce type de tir permettait de s’affranchir partiellement des éléments de vol : pour 50 pieds d’erreur en altitude, il n’y avait plus 3 bombes et demi courtes (ou longues) mais une seule.

La SAR[4] de l’époque devait être approfondie : voici les éléments donnés à l’époque par PARIS « Si une éjection survenait au nord du 17° parallèle, il fallait attendre une journée avant de faire fonctionner la balise : on verra alors ce que l’on pourra faire pour vous ». (D’où l’ambiance de feu, plutôt glaciale, le matin de la mission au petit déjeuner).

Dans le même genre d’idées, que penser également des deux ou trois avions qui ne devaient pas rentrer (toutes ces données furent fournies par le chef de mission lors du briefing général le samedi soir) alors que pas un signal électromagnétique ne fut décelé, pas un obus ne quitta les canons des ZSU 23/4 situés à chaque entrée de piste.

La réponse partielle fournie par le 2° bureau (coupure de courant à l’ambassade de LYBIE à BANGUI dans la nuit puis la matinée de dimanche) n’explique pas tout…

A l’époque, je n’avais pas eu la chance de participer à l’exercice RED FLAG mais il est clair que les américains ont raison lorsqu’ils disent que les dix premières missions sont les plus difficiles. Notre première mission pour tous les pilotes du raid, en fut l’exemple flagrant : le stress durant la nuit précédant la mission (vraiment très très peu de sommeil effectif, le petit déjeuner matinal (3 H 30) où le silence est « roi », l’appréhension ou peut-être la peur en arrivant sur la piste avec les premiers largages de leurres et les premières explosions de BAP 100 faisant remonter des gerbes de poussière : tout cela faisait penser à des départs de missiles sol/air. Le cerveau travaille vite et le champ de vision se réduit considérablement jusqu’à la fin de la passe de tir.

A partir de là, on regarde derrière pour voir si tout le monde est là. Eh ! OUI. EPERVIER commença dès le lendemain.

[1] Enregistreur de vol

[2] Centre d’Expériences Aériennes Militaires

[3] Calcul Continu du Point d’Impact

[4] Search And Rescue

Un résumé de ce que fut la carrière de 3D ; un grand monsieur.
Toul et Saint Dizier ont été ses principales affectations :
  • Toul de fev 1983 à juin 1986, puis d’aout 1988 à aout 1997
  • Saint Dizier de juin 1986 à aout 1988
  • CEITA d’aout 1997 à sep 2002
  • Mont de Marsan CEAM de sep 2002 à juin 2014
Pour compléter le palmarès, c’est :
  • 10 détachements : 4 en Afrique, 2 en Arabie Saoudite et 4 en Italie
  • 134 missions de guerre ; 38 au Tchad, 47 en Irak, 49 dans les Balkans
  • 31 missions avec tir d’armement réel : 12 BAP 100, 6 AS 30L, 24 X 250 kgL, 1 BGL de 100kg
SOUVENIRS JAGUAR AUTRES QUE DETAM
  • 26/04/1983 LÂCHER JAG E
  • 28/04/1983 LÂCHER JAG A
  • 9/07/1983 1° VOL EC 01.011
  • 12/04/1984 LÂCHER RVT JAG E
  • 16/04/1984 LÂCHER RVT JAG A
  • 18/04/1984 1° MISSION LONGUE RVT (5.8T/2CT EN 6F)
  • MAI/1984 KLIF PCO
  • MAI 1985 KLIF SCP
  • JUIN 1985 1° CONVOYAGE AFRIQUE
  • 16/02/1986 1° MISSION DE GUERRE RÉELLE (OUADI DOUM)
  • FIN 1986 TRANSFORMATION MONITEUR COMBAT
  • JUIN 1987 46H20 EN 43 SORTIES
  • 1987 266H05
  • JUIN 1988 VAINQUEUR COUPE COMÈTE
  • JUIN 1989 KLIF CP
  • JUILLET 1989 TRANSFO AGL
  • MARS 1990 RED FLAG
  • 15/10/1990 MISE EN PLACE AL AHSA (9T/4CT/6H30)
  • 19/01/1991   1° MISSION DE GUERRE RÉELLE IRAK
  • 28/02/1991 FIN DE LA GUERRE DU GOLF ALORS QUE JE RENTRE EN FRANCE VIA C160/C135
  • 26/01/1993 MISE EN PLACE SOLENZARA (BALBUZARD)
  • 15/07/1993 MISE EN PLACE RIVOLTO (BALKANS)
  • 17/01/1994 1° MONOREACTEUR (DÉTECTION FEU…)
  • 21/11/1994 1° MISSION DE GUERRE RÉELLE BALKANS
  • 23/11/1994 2 MISSIONS LEADERS DE 40 AVIONS OTAN EN RECO PRÉ-STRIKE AGL
  • MARS 1995 DERNIER CONVOYAGE AFRICAIN
  • 28/05/1996 DERNIER VOL EC 02.011
DIVERS
  • 19 CAMPAGNES DE TIR OU STAGE OFFICIERS DE TIR
  • PRÉSENTATEUR BRAVO EN 1990/1991
  • DIVERSES XP CEAM (8 BL70, 29 RQX 100 MM DEM, CONF GBU 12 DISSYMÉTRIQUE, SUIVI GBU  24 DE L’XP 2000D)
  • DÉBUT 1990 ; PRÉPARATION DE MISSION AS 30 L (2 JAG/2 F1CR) CONTRE LA LIBYE

Joël LEBRUN : pilote de chasse

Joel LEBRUN

 

Récemment, un de mes petits cousins m’a demandé de lui raconter comment « c’était, pilote de chasse ». Je lui ai répondu que c’était bien, que c’était très bien, et que c’était probablement ce qui se faisait de mieux. Puis je n’ai pas trop su par quel bout le prendre tellement il y a de choses à dire. Maintenant, je serai moins sec et je lui conseillerai de lire le livre de Joël LEBRUN et que je vous recommande ; bien écrit, facile à lire, il donne une bonne idée de ce que peut être une carrière de pilote de chasse. Nous étions ensemble à la 11 ème Escadre à Toul et il a eu la gentillesse de bien vouloir me le présenter.

Pilote de chasse au XXe siècle

Ce bouquin relate mes 21 années passées dans l’Armée de l’air et la RAF. Le but initial était de laisser un témoignage principalement au profit de mes proches sous forme d’un cadeau de Noel original et inattendu, et puis finalement j’ai décidé de le rendre public.

Mes 8 années à la 11eme EC en deux étapes, constituent bien entendu une partie importante de ce livre, pas seulement pour la durée, mais aussi certainement par ce qu’il s’agissait de ma première affectation en escadre de chasse, véritable aboutissement d’un rêve d’enfant.

Cette partie contient donc beaucoup d’anecdotes et d’explications et couvre mon arrivée, mon bizutage, mes qualifications, les missions du 1/11, ses figures, ses traditions, les détachements, tout en mêlant mes vies professionnelle et familiale.

Voici un extrait :

« Fassberg était une base allemande positionnée sur la frontière avec l’Allemagne de l’Est où nous participions à un exercice interallié annuel de protection du couloir de Berlin, avec des escadrons anglais et américain. Cet exercice s’appelait « Treaty » A cette époque, le mur de Berlin et l’Allemagne de l’est existait encore et nos ennemis présumés étaient de l’autre côté de cette frontière. Ce corridor était une zone protégée, à l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, et était destinée à permettre l’approvisionnement de Berlin Ouest alors enclavé.

Nous avons donc participé à l’histoire, à cette guerre froide qui aujourd’hui, parait si lointaine. Cet exercice durait une semaine et ce uniquement durant la journée, chaque soir, avait lieu une « party » organisée par un des participants. Il y avait donc une soirée anglaise, une américaine et une française, animées par des jeux et compétitions de toutes sortes, mettant en exergue le patriotisme de chaque équipe. Pour la soirée anglaise, la tenue de rigueur était : chemise, veste et cravate, tradition oblige, alors bien sûr par pure provocation quelques pilotes français firent leur apparition en tee-shirt blanc avec un col de veste et une cravate grossièrement dessinée au feutre par-dessus. Paradoxalement et contre toute attente cette allure improbable fut saluée par une majorité de participants et assura aux déguisés une popularité instantanée et spontanée. Sauf peut-être chez notre chef, le commandant Axxxxx. »

Joel LEBRUN en tenue Glouglou
Joël LEBRUN en tenue Glouglou

Ma biographie :

L’auteur, Joël Lebrun est né en 1957. Après avoir effectué une longue carrière de vingt et une années dans l’Armée de l’Air comme pilote de chasse puis de ravitailleur, il devient instructeur sur simulateur de vol à Toulouse chez le constructeur d’avion Airbus. Il est actuellement à Hong Kong où il exerce la même profession pour la compagnie aérienne Cathay Pacific.

Livre que vous pourrez vous procurer ; http://jepubliemonlivre.chapitre.com/temoignages/2524-pilote-de-chasse-au-xxeme-siecle-joel-lebrun-9791029004100.html

Selfie ?
Selfie ?

La 11EC sur Rafale !

Rafale 11EC

 

Imaginez ce que cela aurait pu donner ! Le Rafale à la 11EC !

Ces deux dessins vont vous aider à imaginer l’allure des Rafale aux couleurs de la 11EC et plus particulièrement aux couleurs du 1/11.

Ils proviennent d’un forum http://www.air-defense.net/forum/topic/15127-rafales-de-reves/?page=5. Question Rafale, il y en a pour tous gouts et son auteur a bien voulu nous en faire un ; une sorte de dédicace.

Un grand merci à l’auteur et avouez que ça a de la gueule.

 

Rafale 11EC - 2
Rafale 11EC – 2
Rafale 11EC
Rafale 11EC

Sélection en vol

La formation en vol

Tous ceux qui ont été pilote en escadre de chasse ont été confrontés à ce problème ; décider de la suite de la carrière d’un jeune pilote trop juste, alors que c’était normalement le rôle de la sélection initiale de ne pas l’envoyer en escadron. Le problème n’est pas si simple et Turina nous fait part de son expérience dans ce domaine.

 La sélection en vol

…ou rappel sur le cas de conscience qu’ont pu avoir tant de moniteurs : éliminer ou donner une chance supplémentaire.

En septembre 1976, après un mois d’apprentissage des rudiments du métier de moniteur sur Fouga, je suis commandant d’escadron à l’École de l’air. L’année suivante, je commande la Section Méthode et Contrôle (la stand), l’escadron des testeurs.

Nous avons en charge la sélection des élèves et le contrôle de compétence des moniteurs. Pendant deux ans, sans état d’âme, j’ai fait ce que j’ai cru devoir faire et j’ai certainement eu la main lourde, très lourde, trop lourde ? Pourquoi ?

Aujourd’hui, il arrive encore que je me pose la question.

Élève pilote puis jeune breveté, je n’ai pas eu trop de soucis. Je me suis contenté d’appliquer la consigne donnée par le vieux mécanicien de locomotive à son jeune chauffeur qui lui fait remarquer qu’ils ont grillé un feu rouge : « T’occupe pas des signaux, mets du charbon ».

Au début de ma carrière en escadron de chasse, un de mes meilleurs camarades, marié et père de deux enfants, disparaît. C’était un très bon gars, sportif, fonceur et accrocheur. Il avait des difficultés en vol et il se battait pour les surmonter. Quelques jours après l’accident, deux ou trois chefs de patrouille, anciens, discutent entre eux. À tort ou à raison, l’un d’eux dit aux autres: « C’est nous qui l’avons tué. Tous, nous savions qu’il avait des problèmes, qu’il s’efforçait de les résoudre et que, malgré tous ses efforts, la situation n’allait pas en s’améliorant. Comme il tenait très bien sa place au sol où il se « défonçait » pour l’escadron, personne n’a eu le courage de l’arrêter. C’est nous qui l’avons tué ». Ces paroles sont restées gravées en moi. Huit ans plus tard, dans l’escadron de F-100 où je suis commandant en second, un problème se pose. Un jeune lieutenant, pilote à l’instruction, a de grosses difficultés dans le pilotage et dans la conduite du vol de l’avion. C’est un très bon gars, bosseur, plein d’entrain, mais il a beaucoup de mal à maîtriser la bête. Pour nous, il lui arrive de ne pas assurer sa sécurité et celle de ses camarades. Nous en discutons avec lui. Nous parlons de sa progression passée et de son avenir. Il avait été éliminé à la sélection initiale pour être sous-officier pilote. Très motivé, il avait été breveté navigateur et affecté à une escadre équipée de Noratlas. Reçu comme PN au concours de l’EMA, il avait commencé une formation de pilote. Son expérience en vol lui avait permis d’être breveté« chasse », après un parcours parfois un peu chaotique. Arrivé sur F-100 et en dépit de tous ses efforts, il semble avoir atteint ses limites. Bien intégré à l’escadron et conscient de ses difficultés, il ne comprend pas comment il nous est possible d’envisager de le « virer » alors qu’il a pu atteindre ce niveau de pilotage. Il est effondré, frappé par ce qu’il considère comme une injustice, une malhonnêteté de notre part et une attaque personnelle. Il exclut de retourner dans une escadre de transport. Il ne se sent pas non plus la « fibre » pour être moniteur et pour éliminer des élèves pilotes. Si mes informations sont bonnes, il a fait un parcours tout à fait honorable comme pilote de liaison et en état-major. Quelques semaines plus tard, c’est au tour d’un jeune capitaine d’être mis sur la sellette et muté, pour les mêmes raisons. Là aussi, un sentiment d’injustice, de malhonnêteté et de gâchis. Nous, les « leaders », ne comprenions pas pourquoi, de rattrapage en rattrapage, ces jeunes hommes avaient pu être placés dans une situation aussi difficile.

Arrivé à Salon, je me suis promis d’éviter ces drames personnels et de ne pas envoyer à mes camarades en unité des pilotes dépassés par la conduite de leur machine. Ce choix n’a fait que se renforcer quand, au cours des premiers conseils d’instruction auxquels j’ai participé à Tours, il a été quelquefois reproché aux écoles de début de laisser passer des élèves qui n’avaient pas le niveau requis.

Autre «bug ». Parmi les élèves de l’escadron dont j’ai le commandement, un tiers est fana chasse, un tiers est fana transport, un tiers veut aller à Avord pour être sûr d’être « macaroné ». Tous les sous-lieutenants ont noté que, depuis quelque temps, il n’y a pas eu, pour eux, d’élimination sur MD 312.

Le CEAA demande aux écoles de début de motiver leurs élèves pour « la chasse » en précisant que ceux qui seront éliminés à Tours pourront être repris à Avord. Je me fais donc un devoir de pousser les plus réticents, ou les plus prudents, à tenter l’École de chasse. Certains élèves me font confiance. Quelques mois plus tard je participe, à Tours, au conseil d’instruction de l’un d’eux. Son parcours, déjà bien avancé, n’est pas satisfaisant. J’insiste pour que ce lieutenant soit orienté sur Avord. Cela n’a pas été possible. Avord « débordait », occupé à instruire tous ceux qui, par goût, ou en deuxième choix après avoir déjà été éliminés à Tours, suivaient la formation sur bimoteurs à hélices. De plus, un général venait, à juste titre mais peut-être un peu brutalement, de déclarer: «Avord n’a pas vocation à être la poubelle de la chasse ». Un des élèves, qui avait rêvé d’être pilote, qui s’était battu pour cela et qui m’avait fait confiance, allait être navigateur dans des avions où son camarade pilote avait pu avoir un parcours, en école de pilotage, nettement moins satisfaisant que le sien. Là, c’est moi qui me suis senti trahi et, surtout, profondément, traître. En fin de première année de commandant de la « stand », j’ai vu arriver un jeune lieutenant qui était passé de justesse à Salon et de justesse à Avord. Breveté, il avait été éliminé au C.I.E.T. Il venait de suivre, avec difficultés, le stage de formation des moniteurs et il arrivait à Salon où, je crois, il a donné toute satisfaction.

La formation n’est pas une science exacte.

Où placer les limites sans mettre inutilement en jeu la vie et la sécurité des hommes, pour essayer d’assurer « le succès des armes de la France »?

Je ne sais toujours pas. Grande question?

Denis Turina