L’éjection du Barbu (2) : vue des OPS de N’Djamena

L’éjection du Barbu (2) : vue des OPS de N’Djamena

La semaine dernière, j’avais fait paraitre un article sur l’éjection du Barbu ; cette semaine, je vous propose d’en reparler mais cette fois de la manière dont elle a été vécue  du coté des OPS à N’Djamena. J’ai trouvé cet article sur le site http://aviateurs.e-monsite.com/  que je vous invite à visiter et qui nous raconte plein d’histoires d’aviateurs.

En 1978 à  N’Djamena.

Sables encore, sables du Tchad, éternels. Si les grains se déplacent, les grandes dunes ne changent pas de position. Ainsi en va-t-il de cette histoire de rébellion Nord-Sud qui n’en finit pas.

Certes Fort-Lamy est devenue N’Djamena, certes le Toubou du Nord, Hissen Habré, va-t-il devenir Premier ministre puis chef d’État, on le saura plus tard, mais toujours et encore les combats Nord-Sud imprègnent les terres desséchées d’un sang souvent fraternel. Cette fois-ci, le N’Djamena du général Malloum est menacée par les libyo-goukounistes.

La France vient de dépêcher des troupes, quelques Jaguar et deux Breguet Atlantic : l’opération « Tacaud » n’a que deux mois lorsque je quitte le commandement de la flottille 33F. Paris m’envoie alors en tant qu’ « Adjoint Mer » auprès du général qui commande les éléments français au Tchad. Oui, un  » Adjoint Mer » en pleine Afrique car sur place se trouvent deux commandos Marine et deux avions de patrouille maritime.

ATL2 NDJ
ATL2 NDJ

Le jour de mon arrivée est marqué par la perte d’un Jaguar et c’est avec tristesse que je verrai dans la soirée un hélicoptère Puma se poser sur la base et déposer sur le tarmac (NDLR : « Tarmac » : abréviation de tarmacadam, revêtement du sol à base de goudron et de pierres concassées) surchauffé le sac réglementaire contenant les restes du malheureux pilote. (1)

Cet incident me concerne déjà puisque les Breguet Atlantic sont ici pour observer le désert, écouter l’espace, guider les Jaguar et éventuellement sauver leurs équipages : ils sont les yeux et les oreilles du chef des opérations, ils sont les Saint-Bernard de tous ceux qui volent au-dessus de ces terres immenses. Ils font ici, au-dessus des océans de sable ou de savane, ce qu’ils ont toujours fait au-dessus des masses grises et mouvantes de l’Atlantique ou de la Méditerranée : chercher l’adversaire, retrouver l’ami.

La perte de ce Jaguar a mis en évidence quelques défauts dans l’organisation de la coopération entre les troupes au sol et les moyens aériens. Ainsi en est-il souvent au début d’une opération, lorsque tous les éléments se mettent en place dans un contexte nouveau où l’urgence prédomine.

Mais en quelques semaines les choses se mettent en ordre peu à peu et bientôt, la situation tactique étant relativement calme, nous décidons, à l’État-major, de tester le dispositif de recherche et de sauvetage dans des conditions aussi proches que possible de la réalité.

– « Mon général, commence le colonel adjoint-Air, nous déclencherons demain un exercice de détresse en zone saharienne. Pour l’instant, et afin de préserver l’effet de surprise, seuls l’adjoint-Mer, l’adjoint-Terre et moi-même sommes dans le coup. »

Le général est grand, carré, l’air décidé. Il ne quitte jamais une bouffarde malodorante culottée au tabac des armées. C’est un homme bourru et parfois coléreux. Mais on l’aime pourtant car c’est un opérationnel, un homme pragmatique et de bon sens, et sa rugosité cache mal une grande générosité, la simplicité des hommes sincères, une bienveillance bougonne.

– « Bien ! Et qu’il en reste ainsi, je veux absolument pouvoir juger des réactions en grandeur nature : les équipages, les transmetteurs, la salle des opérations, bref les hommes devant l’imprévu. Cela servira en plus à votre remplaçant qui arrivera par l’avion de six heures. Il sera mis dans l’ambiance. Qu’avez-vous prévu ? »

– «  Le thème est un crash d’hélicoptère dans le nord de Moussoro pour environ trente kilomètres. Vers dix heures, une Alouette se posera à l’endroit prescrit et déposera une balise de détresse qu’il déclenchera. Il n’y aura plus qu’à voir ce qui se passe. »
– « Quels sont les vols programmés pour demain ? »
– « Une surveillance-reconnaissance par un Atlantic de 8 h à 12 h 50, dans le nord, une patrouille de deux Jaguar avec ravitaillement en vol par un C-135F du côté d’Ati, dans l’est. Je garde les Puma ici, et, comme toujours, le deuxième Atlantic reste prêt à remplacer celui qui vole.
– « Une journée comme les autres quoi ! Bon, on marche comme ça. Rendez-vous demain matin dix heures en salle Ops, et bien sûr, pas un mot. »

La soirée se déroule comme toutes les soirées militaires et tropicales : moiteur de la nuit, acharnement des moustiques, vacarme des crapauds-buffles, long drinks au bar de la Tchadienne, souvenirs de campagnes… On refait l’armée, on discute politique, « Café du Commerce » au pied des baobabs. Les étoiles inondent le ciel d’une pâleur lactée. De la mosquée, la modulation presque irréelle du muezzin appelle à la prière. La ville est calme et seules quelques patrouilles armées rappellent que l’avenir est incertain.

Le matin est plus frais. Serait-ce l’arrivée de la saison des pluies ? La mise en train de la base interarmées se fait comme à l’accoutumée. Du côté de la piste, les vols décollent les uns après les autres. Les avions restent à très basse altitude et, dès le bout de piste prennent un cap de sortie qui varie chaque fois afin de déjouer une embuscade éventuelle au SAM-7.

Turbopropulseurs des Transall et de l’Atlantic, grondement furieux du C-135F, sifflement des turbines d’Alouette ou de Puma, déchaînement rageur des Jaguar… Symphonie pour oreilles aéronautiques : la feuille des vols se déroule devant la membrane de nos tympans !

À 9 h 30, nous sommes tous là, entrés à quelques minutes d’intervalle dans la salle des opérations. Le général et ses adjoints regardent les cartes. L’adjoint-Air présente à son remplaçant, les divers moyens de transmission et de liaison à sa disposition, l’organigramme des éléments aériens… L’heure fatidique approche. Dans un quart d’heure, il va se passer quelque chose !

– « Charlie Oscar, ici Delta Bravo ? »

C’est l’Atlantic qui appelle notre poste de commandement sur HF.

– « Delta Bravo cinq cinq, parlez ! »
– « De Delta Bravo, je viens de recevoir une émission de détresse aéronautique, je vous rappelle. »

Nous nous consultons des yeux. Certes il y a un tout petit peu d’avance dans le programme, mais ç’a l’air de très bien marcher !

– « Delta Bravo de Charlie Oscar, bien vu pour la détection détresse. Il s’agit en fait d’un exercice. Continuez la localisation de la détresse et rappelez-nous »

Nous approchons de la carte, un doigt est posé sur la position où l’Alouette a dû déclencher sa balise. L’Atlantic n’est pas très loin, il ne va pas tarder à la localiser… Pourquoi cependant l’Alat n’a-t-elle pas respecté l’horaire ? Et l’exactitude militaire alors ?

L’attente n’est pas très longue en effet :

– « Ici Delta Bravo, l’émission de détresse est faible mais nous la relevons dans l’Est. Elle doit être loin, à plus de 100 nautiques ! »
– « Ici Charlie Oscar. Vérifiez bien, vous n’êtes pas très loin de la balise. »
– « Ici Delta Bravo, je confirme. L’émission est faible, dans l’est. Je compte entreprendre un circuit de recherche en remontant l’azimut. De plus mon radariste croit avoir vu un IFF Emergency furtif. Je vous demande confirmation de l’exercice. »

Quelque chose cloche visiblement. Le front des adjoints-Air prenant et quittant se plisse. Un doute soudain dissout le haie des visages.

L’adjoint-Air prenant, arrivé le matin même me demande, un peu brusque :

– « Vous êtes sûr de votre équipage, ils ne verraient pas des rats bleus par hasard ? »

Le colonel est un pilote de chasse. Alors les « lourds » ne peuvent être que des incompétents. Pour peu qu’ils soient marins, plus rien n’est sûr. Mais je mets son agressivité sur le compte d’une angoisse soudaine. Il a compris plus vite que les autres.

– « Mon colonel, je ne suis pas un spécialiste de la patrouille maritime mais j’ai suffisamment d’heures de vol pour juger les hommes assez rapidement. J’ai volé avec cet équipage, il y a deux jours. Le Lv Guillard qui le commande est un bon. C’est de plus un flegmatique à l’anglaise… et je m’y connais. Il a un équipage soudé, homogène. Vraiment j’ai eu l’impression d’avoir affaire à une équipe de « pros » entraînés.
– « OK compris. Qu’est ce qu’on a en l’air ? »
– « Deux Jaguar et un ravitailleur. »
– « Où? »
– « Dans l’est, du côté d’Ati ou d’Abéché. »
– « Alors c’est qu’on a un vrai pépin ! 

Au même moment la radio crache à nouveau :

– » Ici Delta Bravo, je reçois maintenant une balise de détresse dans l’ouest. »

Il est 10 h pile. Tous les visages s’assombrissent en un instant. Il est clair maintenant que l’on a, quelque part dans l’est, une détresse réelle.

– « Delta Bravo. Laissez tomber la balise qui vient de se déclencher, c’est celle de l’exercice. Entreprenez immédiatement une recherche vers l’est. On a dû avoir un crash. »

Tout s’accélère maintenant. Le deuxième Atlantic est mis en alerte. Une information nous parvient enfin du C-135F. Il a observé la collision de deux Jaguar à l’issue du ravitaillement en vol. L’un a disparu, l’autre est en l’air, endommagé sur l’avant, mais essaie probablement de rentrer.

– « Il n’a plus d’émission, dit le colonel, sinon il aurait appelé. Son IFF ne marche plus non plus sinon nos radars auraient son signal « Emergency ». Vous (il me désigne), allez à la piste voir ce qui se passe dans la roulotte radar. Qu’on prépare la récupération de cet avion. Alertez dès maintenant la sécurité de piste !

Très clairement, le colonel a pris les choses en main. Il décoince bien, cet arrivé du petit matin ! Me voici donc parti en direction du terrain après quelques coups de téléphone, et approche de la roulotte radar… juste pour voir sur la bretelle de dégagement un Jaguar sans nez rouler vers le parking sous les yeux éberlués des « rampants ».

Le pilote est aussitôt conduit aux Ops. Il est traumatisé, pâle, défait. Il explique :

– « On s’est empétardé à l’issue du ravitaillement. J’ai vu Le Barbu partir en vrille… L’ai pas vu s’éjecter. »

De belle taille, roux, c’est une « grande gueule », sympathique pourtant, que ce Cne de l’Armée de l’air. Mais aujourd’hui, c’est un héros déchu. Le théâtre est fini. Il n’est plus devant nous qu’un homme à nu qui sanglote :

– « J’ai perdu mon copain ! j’ai perdu mon copain ! » (2)

On l’emmène à l’infirmerie afin de le calmer. Ses camarades l’entourent, compréhensifs. Il a dû avoir une sacrée peur au moment de la collision. Quant à son retour, il tient de l’exploit. Son Jaguar est tronqué, le nez a disparu, l’entrée d’air du réacteur droit est déformée. Il a dû le ramener en aveugle, sans radio, sans radar, sans moyen de navigation avec un de ses réacteurs hors service. Il a mis le cap vers l’est, en gros, pensant bien rencontrer le Chari, ce large ruban d’eau limoneuse qui s’insinue dans la savane, entre le Cameroun et le Tchad et qui accroche les feux du soleil. Un serpent d’argent qui parcourt la brousse et se voit de loin.

Quand on trouve le Chari, on trouve la base, elle est riveraine. Encore a-t-il fallu présenter l’appareil à l’atterrissage, tester son comportement à faible vitesse et sur un seul réacteur, apprécier les vibrations dues aux déchirures de la cellule, traquer, sur les instruments, la moindre anomalie dans le réseau électrique ou le réseau hydraulique pouvant compromettre l’atterrissage. Sortir le train, enfin, parier sur la tenue de son verrouillage, en particulier celui de la roulette de nez.

Et seul, toujours seul devant l’ultime décision : s’éjecter ou risquer le tout pour le tout, ramener la machine à la maison ? Quelle tension nerveuse ! Et ce doute lancinant qui brouille la réflexion : Le Barbu a-t-il pu sauter ?

Dans la salle des opérations, l’émotion est fugitive. Il reste à agir. Il faut retrouver Le Barbu. Il faut le récupérer à tout prix. S’il a sauté, il risque d’être fait prisonnier… ou d’être achevé.

La zone n’est pas sûre. Mais où chercher ? La collision s’est produite à 25.000 pieds avec des avions qui foncent à plus de 700 km/h. La position de ravitaillement fournie par le C-135F n’est pas bien précise, pas assez en tout cas pour obtenir un point d’impact. Et d’ailleurs l’avion s’est-il écrasé immédiatement ? Personne n’a vu le crash. Le pilote n’a-t-il pas essayé de le récupérer et de le ramener avant de s’éjecter ?

L’Atlantic a commencé ses recherches selon la méthode prescrite : remonter l’axe sur lequel on relève la balise, en effectuant de larges branches transversales, long et fastidieux feston aérien.

Radariste ATL2
Radariste ATL2

Dans l’avion les yeux scrutent le sol, le navigateur refait sans cesse ses calculs, le goniomètre est fébrile, prêt à relever toute émission… La méthode est lente mais elle est le fruit d’une longue expérience.

Ici, aux opérations, on calcule qu’il lui faudra deux heures pour arriver dans la zone où a eu lieu le ravitaillement en vol. Pourquoi n’irait-il pas directement là-bas ?

– « Delta Bravo, la position la plus probable du crash est dans le nord d’Ati pour 50 nautiques, ne pouvez-vous pas y aller directement ? »
– « Ah, ici Delta Bravo pas question ! »

La voix de Guillard est légèrement nasillarde, un peu traînante, empreinte de son flegmatisme. Le ton contraste avec la brièveté de la réponse. Il complète bientôt :

« Je ne peux pas faire d’impasse et céder à des pulsions. Faute de point de crash observé et d’autres signaux de détresse, la méthode la plus sûre est de remonter l’azimut de la dernière détection en ratissant. Y a pas à sortir de là. »

Un ATL2 en Afrique au cours d'une recherche SATER
Un ATL2 en Afrique au cours d’une recherche SATER

Le colonel hésite très peu, il se tourne vers moi :

– « Il a probablement raison, mais il faut gagner du temps et l’on peut très bien prendre le problème par les deux bouts. Sautez dans le deuxième Atlantic et décollez. Vous ferez entamer un autre type de recherche à partir du point de ravitaillement. Vous coordonnerez l’action des deux Atlantic de là-haut. »

La Jeep me dépose rapidement au pied du fuselage blanc et gris. L’équipage est déjà dans l’appareil. Le commandant de bord est un enseigne de vaisseau arrivé depuis peu au Tchad. Tous ruissellent de sueur, il fait plus de 50° dans la carlingue, au grand détriment de l’électronique d’ailleurs. Voler fera du bien ! La liste de mise en route s’égrène sur le téléphone de bord.

Chaque mot déclenche un geste bref, une réponse qui claque.

L’avion prend vie, vibre, hurle, les cadrans s’allument, le tableau de bord est un visage qui s’éveille et s’anime. Ça y est, on va rouler.

– « Merde ! »

Le mot ne fait pas partie de la procédure, mais il parle, comme on dit. La tête de l’enseigne aussi, d’ailleurs, qui contemple dans ses doigts un morceau de manette cassé. Usure du matériel ? Fébrilité dans la mise en route ? Impossible en tout cas de continuer, il n’y a pas de rechanges et de toute façon la réparation prendrait trop de temps. Le jour est décidément à la malchance.

Le regard que me lance le colonel à mon retour aux Ops ne reflète pas la plus grande sympathie. Comme tous les hommes d’action, il n’aime ni les contretemps, ni la maladresse, ni la malchance.

Et la poisse de notre enseigne de vaisseau remet en question sa confiance dans la Marine que je représente. Je ne peux lui en vouloir et, à vrai dire, il me plaît cet aviateur qui, arrivé depuis si peu de temps, a pris en main, d’autorité, la coordination des recherches, attrapant pour ainsi dire au vol les responsabilités de ses nouvelles fonctions.

Mais il ne reste maintenant qu’à attendre. Le silence est pesant, gênant et encombrant comme un linceul. Plus d’une heure s’est écoulée depuis le début de l’alerte. Nous sommes impuissants. Chacun imagine le lent travail de l’Atlantic, quelque part là-bas, laboureur besogneux d’un champ infini, dont les sillons abstraits sont le fruit de calculs mathématiques. Le C-135F participe aussi aux recherches mais il ne possède aucun moyen sérieux d’investigation.

Sur le « tarmac », deux Puma sont prêts à décoller. Le soleil est haut maintenant, surchauffant le métal, faisant vibrer l’air, déformant les silhouettes.

Quelques contacts radio, à intervalles réguliers, raniment chaque fois l’espoir d’une bonne nouvelle. Mais ce n’est que procédure de contrôle, ce ne sont que quelques mots brefs, codifiés, laconiques, froids comme un ordinateur.

Un brasseur d’air tourne lentement. Rescapé des abandons successifs de cette base aux Africains, on a pu le remettre en marche, tant bien que mal, et l’on doit supporter un couinement agaçant, régulier, qui ponctue le temps qui passe. Plus d’une heure.

– « Ici Delta Bravo, nous avons visuel sur le pilote, il est vivant ! » 

Tout le monde s’est levé, un cri de joie explose, on se presse devant le récepteur.

– « Ici Delta Bravo, le pilote a l’air blessé mais il est bien vivant, je vous donne sa position, et pars localiser l’épave du Jaguar. Je guiderai le Puma.

Dans la salle Ops on devient bruyant :

– « Chapeau, la Marine ! »
– « De vrais Saint-Bernard ! »
– « Champagne ! »

Des rires, des accolades, c’est le moment de gloire de la Patrouille maritime. Seuls le LV Guillar et son équipage, qui par leur persévérance et leur professionnalisme ont permis de retrouver le rescapé ne pourront en profiter : ils atterriront quelque temps plus tard dans l’indifférence totale, la vedette étant revenue à l’heureux aviateur, ramené avec une jambe cassée, une bonne histoire à raconter, et l’aura de ceux qu’on a cru morts. On ne change pas les hommes…

Soulagé enfin, l’État-major se réunit à la table du mess, car l’appétit est revenu et l’après-midi bien entamé. La discussion va bon train, le rosé bien frais a une saveur qu’on ne lui connaissait pas. Heureux moment de détente.

Soudain le téléphone sonne. Étant le plus jeune, il me revient de répondre.

– « Commandant ? Ici le standard, je vous passe le groupement de Moussoro. »
– « Moussoro ? Oui, ici l’État-major. »
– «  Ici le Cne Rigel. Je vous téléphone au sujet de l’Alouette. »
– « Quelle Alouette ? »
– « Ben, l’Alouette qu’on a envoyée ce matin avec une balise. Elle vient de redécoller pour nous contacter. Elle demande ce qu’elle doit faire parce que depuis le début de l’exercice SAR, elle n’a rien vu venir.

Le capitaine baisse un peu la voix :

– « Le pilote n’a pas l’air content, il dit qu’avec une organisation de recherche et de sauvetage comme celle-là on peut tous crever dans le désert ! »

J’éclate de rire. Le serveur entre, son plateau est garni de coupes pétillantes…

Michel HEGER

> Extrait de « Une ancre et des ailes » (Ed : Editions du Pen-Duick et Ouest-France – 1989)

(1) Il s’agit du Lt Robert Jacquel du 3/11 qui, sur le 3Jaguar » A-109, heurte le sol au cours d’une attaque à basse altitude.

LE BARBU S’ÉJECTE AU TCHAD

Plus de badin, un seul moteur, plus de radio,... et pourtant il a réussi à se poser !

LE BARBU S’ÉJECTE AU TCHAD

L’histoire est connue par nombre d’entre vous ; elle a fait l’objet de quelques publications et elle a même été publiée en son temps dans le très officiel BSV (bulletin de sécurité des vols) de la FATAC. Je ne pouvais pas ne pas la mettre en ligne sur le site.

N’Djamena, 23 août 1978, 5 h 30.

Du lit de camp, direct au PC « Tacaud ». L’Air task attend.

Direction la salle d’opérations pour préparer les œufs jambon, aussi la mission, même si elle n’a rien d’extraordinaire, la situation étant calme ou sol depuis 10 jours, pour cause d’oueds qui débordent et donc de partisans rebelles, coalisés et factions de tout poil immobilisés.

Jean FRANCOIS dit
Jean FRANCOIS dit « Le Barbu »

J’en profite pour faire de l’instruction au profit d’un jeune sous-chef de patrouille qui n’a fait qu’un ou deux ravitaillements en vol en monoplace depuis sa fraîche transformation à cet exercice, qui est toujours passionnant si on désire le faire vite et bien, c’est-à-dire être opérationnel. Je connais bien : il sait « mordre le coussin ». Il me connaît bien : j’aime les choses carrées et n’ai pas l’habitude de « transporter » du pétrole, mais de m’en servir. Cela a de l’importance dans ce qui va nous arriver.

Briefing avec l’équipage du ravitailleur. Le rendez-vous est pris à 100 nautiques avant mon point de descente sur la zone de RAV, soit 12 min d’axe au niveau 240. Je me fais fort de prendre les 2 tonnes dont j’ai besoin en à peine 3 à 4 min, ce qui laissera à l’équipier le de faire quelques contacts à sec avant de faire lui aussi le plein. Quelques rappels sur les particularités du ravitaillement en monoplace, et en particulier sur la conduite moteur qui est plutôt pointue sur Jaguar, surtout si l’on ne veut pas utiliser la PC, ce qui me semble être le meilleur exercice pour acquérir la maîtrise du ravitaillement.

Nous sommes prêts. Le C-135F est airborne depuis un quart d’heure. Nous l’accrochons au Tacan après 10 min de vol. La vitesse de rapprochement en face à face est de 16 nautiques/min (30 km/min). À 21 nautiques, nous lui ordonnons de faire demi-tour. Douze nautiques : contact facile, il fait beau et les J-57 fument normalement. Il sort sa perche dans les 30 derniers degrés du virage. Les pelles de la bête sont à plat, ma perche est sortie et je suis à 5 m derrière l’entonnoir. Avec la bénédiction du commandant de bord et de l’officier de ravitaillement en vol, j’entame mon plein. Cela se termine par quelques litres pour nettoyer le pare-brise.

Ravitaillement au dessus du Tchad
Ravitaillement au dessus du Tchad

La perche rentre, je croise sous l’équipier qui est en perche et me mets en patrouille serrée à sa droite pendant son ravitaillement, posi­tion classique pour les accompagnements des « lâchers ravito ». Cela se passe plutôt bien. Contact humide pour faire le plein qui se termine tracté par le panier en ne touchant plus aux moteurs qui sont plein pot, mais en n’utilisant que la direction pour maîtriser l’avance ou le recul : c’est un bon petit (c’est d’ailleurs toujours un bon petit, toujours en activité qui fait une bonne carrière d’ORSA, chef de patrouille précieux pour ses supé­rieurs dans les coups délicats (Liban, Tchad, etc.)).

Sa perche rentre et le capot se referme. C’est terminé. Je suis si exactement au point de descente que j’amorce paisiblement un virage à gauche en passant sous lui dans un quasi-VSV : 45° d’inclinaison, Mach 0,8 et 84 % de puissance. Pendant le croisement, l’équipier me perd de vue quelques instants, ce qui est normal ; mais cela se gâte, car, n’imaginant pas le Barbu faisant du VSV au Tchad, il me cherche bien à sa gauche, bien plus bas et tire comme une vache avec les manettes en butée. Ne me trouvant toujours pas, il dégauchit et stabi­lise l’altitude, mais le badin est sérieusement joufflu et, quand il me voit, je suis dans sa glace frontale.

Il pousse sur le manche (réflexe miracle qui me sauve la vie) et traverse à 50 nœuds de rapprochement la base de la dérive, le seul point de l’avion où les circuits hydrauliques des servocom­mandes (I, 2 et secours) se trouvent. Il lui manque 1,30 m de pointe avant, c’est-à-dire qu’il ne lui reste que les yeux pour pleurer : plus de radio, ni d’instruments de navigation, ni d’altitude, ni de badin. Le tableau de bord est muet.

Dans les minutes qui vont suivre, il va perdre un moteur. 45 min plus tard, il aura retrouvé N’Djamena par miracle et se posera aux fesses avec le train d’atterrissage, qu’il espérait sorti, tordu.

Plus de badin, un seul moteur, plus de radio,... et pourtant il a réussi à se poser !
Plus de badin, un seul moteur, plus de radio,… et pourtant il a réussi à se poser !

Vu de mon côté, la situation est tout autre : une détonation à vous dégoû­ter à tout jamais du VSV et les commandes dans le béton, avec le klaxon qui hurle et le sapin de Noël qui clignote rouge. Le sol est dans le viseur et ça tourne vite. Rideau, on sauve les meubles ; merci Sir Martin. Entre l’explosion et l’éjection : pas plus de 3 sec, et là, si vous savez ce qu’est le chaud, le rugueux et le mou, c’est parce que c’est palpable ; mais avec l’accélération, il faut s’être éjecté pour avoir ressenti avec la partie la plus charnue de son individu ce qu’est un 100 m départ arrêté en 0,9 sec. On a l’impression que cela dure une éternité et que plus il y a de charbon, plus on en remet.

Et puis grand calme ou presque, car il est prévu que le parachute s’ouvre à 10.000 pieds. En partant de 23.000, cela fait une minute de chute libre et l’on trouve le temps long, surtout quand on écarte le rideau de cuir qui protège le visage et que l’on voit du sang qui vous coule sur les yeux (des égratignures en fait).

Et puis ça tourne de 360° par seconde (cas d’espèce, une suspente du petit parachute de stabilisation était coincée, ce qui avait pour effet de me déstabiliser un maximum), alors, à l’ouverture, aussi brutale qu’espérée (surtout que je n’avais jamais sauté en parachute de ma vie !) le genou droit est parti à 90° de son sens de déplacement normal et la clavicule est allée flirter avec l’omoplate. Bilan : trois mois sur le dos, et 400 cents heures de rééducation.

Ce qu'il reste du A 111
Ce qu’il reste du A 111

Arrivé au sol, on est vraiment heureux et le canot de sauvetage sagement gonflé au bout de son filin plein désert, peut prêter à sourire, mais cela fait du bien. Vite fait, je déstocke le pétard (PA MAC 50) du paquetage, 357 Magnum du holster : la zone n’est pas très sûre. Et quand un cavalier approche, le double comité d’accueil facilite la conversation qui est très vite condescendante de la part de l’intéressé. Il part chercher des secours mais personne ne le reverra jamais à Ati, car l’oued nous sépare. J’espère que la balise de détresse que j’ai déployée fonctionne car, en phonie, aucun contact avec le ravitailleur ni avec le Breguet Atlantic. Il pourrait écouter « guard », cela se fait, mais ne semble pas être le cas. Je ne sais ni n’imagine un seul instant avoir été victime d’une collision.

C’est l’atterrissage du collègue, au moment où il passe devant la tour de contrôle avec le parachute sorti et une pointe avant du style Mig-21, qui va permettre de réaliser qu’il se passe quelque chose, mais ce délai ne fait qu’augmenter le cercle des recherches.

Trois heures, il aura fallu trois heures pour me repérer grâce à la balise. Je peux vous assurer que j’ai eu beaucoup de mal à me servir du miroir de détresse, car le mode d’emploi ne précise pas qu’il faut enlever la casquette. Mais j’ai eu trois heures pour m’entraîner et, quand j’ai entendu le ronronnement des matelots du Breguet, je leur ai fait un guidage de 10.000 pieds jusqu’au passage au ras des marguerites, pardon du mil.

Ça y est, on est sauvé. Et puis non, tout est perdu : au même moment les rebelles attaquent à l’arme lourde ! Non, vu la couleur rouge du panache de fumée, j’en déduis que c’est une rétrofusée tirée par le Breguet. Trente minutes après, deux Puma arrivent d’Ati. Le premier, en version « Pirate » avec un canon de 20 mm en sabord, se met à faire des cercles, l’autre se pose près de moi et que ça gerbe tout azimut. J’ai beaucoup de mal à convaincre le jeune lieutenant que j’ai pacifié la zone, et qu’il peut remballer ses vaillants guerriers armés jusqu’aux dents.

Depuis que le Breguet est arrivé, je sais ce qu’il s’est passé et que mon équipier est prévenu qu’il ne m’a pas broyé, ce qui permet, arrivé à Ati, de boire une bonne Gala [NdA : bière traditionnelle du Tchad] bien fraiche à une santé qui nous est chère, individuelle et portative : la nôtre.

Ironie de l’histoire : mon patron d’escadron m’avait demandé Iors de ce vol de tout vérifier sur cet avion, qui était arrivé en convoyage la veille de France, directement sorti des usines. Je peux assurer que ses moyens de navigation étaient parfaits, ainsi que son siège. Mais du A-111, qui était tout désigné pour être affecté au grand I1/11 « Roussillon », je n’ai même pas pu rapporter au chef les clefs de contact. Chef, on a glissé…

Un marin, qui, dans un livre intitulé « Une ancre et des ailes », relate cette histoire, m’a permis de me remémorer le gag des gags : à l’heure de mon éjection, un hélico de l’Alat a déclenché une balise pour simuler pour exercice. Évidemment, personne n’a cru à un problème réel, ce qui n’a pas simplifié les choses. (1)

Jean FRANÇOIS

> Extrait de « Jaguar, le félin en action » de Alain Vézin (Ed : ETAI – 2008)

(1) Récit à lire dans un prochain article.

TIR AS30 pendant la guerre du Golfe

        Richie nous raconte une de ses missions effectuées durant la guerre du Golfe ; vous lirez c’est sportif. Il y ajoute quelques commentaires sur l’AS30, fort de son expérience d’ancien pilote de l’EPNER (École du Personnel  Navigant et d’Essais et de Réception) ) et d’officier d’état-major de cohérence de programme.

TIR AS30 pendant la guerre du Golfe

La NAV de l'attaque du pétrolier
La NAV de l’attaque du pétrolier

     La météo n’est pas favorable. Décollés d’Al Hasa, nous devons attaquer des bateaux Irakiens à l’est du Koweït. Parduch est dans mon aile. Nous quittons  l’altitude de 27 000 ft pour trouver la vue de la mer. Nous cherchons une petite ile qui est notre initial pour une attaque en très basse altitude. Nous ne la survolerons pas, par crainte des MANPADs[2]. La « percée bretonne »[3] est longue, très longue. Allons-nous pouvoir attaquer ? Nous écoutons la fréquence commune avec attention pour connaitre la météo qu’il fait là bas. Nous passons 20 000 ft puis 10 000, puis 5000 … toujours IMC[4] et aucune info à la radio. Finalement, nous trouvons la vue de la surface à  400 ft mer. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la météo n’est pas avec nous ce matin là. Parduch s’écarte à peine. Le plafond monte légèrement. Notre point initial est là, dans le pare brise.

   Recalage. Virage au cap d’attaque.

La conf
La conf de l’attaque : « AS30L » + 1 bidon + Magic + CME

    Parduch change d’aile pour permettre le dégagement vers le « beau temps » après l’attaque. Nous ne voyons pas d’horizon. Le temps est long. Toujours pas d’horizon. Il fait un peu plus clair mais nous restons aux alentours de 200 ft. Soudain, une tâche grise. C’est une bouée. Puis, 2 secondes plus tard, une barre grisâtre dans la glace viseur.

     Je la vise et passe immédiatement l’ATLIS en poursuite. C’est notre objectif. TIR[5].

     J’entends le bruit caractéristique de mon AS 30 laser et le vois me dépasser sur ma droite en tournant sur lui-même, ses deux boosters allumés. Un coup d’œil à Parduch et j’entame mon dégagement.

A quelques instants de l'impact sur le pétrolier
A quelques instants de l’impact sur le pétrolier ; on distingue à droite la flamme du missile

     Plein gaz (j’y suis déjà depuis un long moment !). Vol horizontal, 5g, je suis stable, je peux regarder dans la télé. L’illumination est en cours. Je recale la ligne de visée pour désigner l’endroit souhaité. Pourvu que la météo ne se dégrade pas. 5, 4, 3 secondes restantes. 2, 1, IMPACT

     Le missile vient d’exploser dans la cible laissant sur la téléune tache blanche rémanente. Les ailes à plat je monte dans les nuages en l’annonçant. Quelques instants plus tard, c’est Parduch qui monte à son tour à l’abri des MANPADs vers le niveau sanctuaire[6].

     Nous venons de couler un bateau Irakien. Nous avons rempli la mission dans des conditions très marginales. De retour à la base, je ressens le calme qui vient avec le sentiment d’avoir bien fait son travail. Ce sera de courte durée pourtant, mais c’est une autre histoire.

    J’aurai eu la chance de tirer au total neuf de ces missiles tant convoités. Une arme simple et efficace, d’une précision remarquable et dont le pouvoir de pénétration s’avèrera bien meilleur que ce que nous escomptions.

    Son emploi était simple : le tir d’une roquette (500 Kg de roquette quand même) et le guidage d’une GBU sur la fin d’un vol très court. Sa portée maximale légèrement supérieure à 10 Km permettait de ne pas trop s’approcher de la cible sans être vraiment « stand off » pourtant. Mais surtout, compte tenu de la vitesse très largement supersonique de l’arme[7], la passe était très courte permettant de se découvrir au dernier moment et de retrouver très vite les masques du terrain ou la protection des nuages. C’était plus une roquette guidée laser qu’un missile à proprement parler, car il ne possédait aucun formage de trajectoire, seulement un guidage terminal simple et efficace.

   Cette arme reste sans équivalent aujourd’hui, même si les équipages de Rafale sont capables d’engager des cibles de surface à des distances supérieures à 50 Km, grâce au HAMMER[8], une arme très précise,  propulsée, pilotée, de 250 Kg de charge militaire … comme l’AS30.

Gen Richard « Richie » REBOUL.


[2] Dénomination anglaise des missiles sol-air portatifs

[3] Se dit d’une percée sur la mer sans radar de percée (attention aux plateformes toutefois !). Elle s’effectue grâce aux indications de hauteur du radio-altimètre.

[4] Instrument Meteorological Conditions. Se dit de conditions météo qui ne permettent pas le vol à vue.

[5] Les connaisseurs reconnaîtront le tempo de la passe « à la Joss Randall »

[6] Niveau de vol réservé pour des avions allant tous dans le même sens.

[7] A sa conception, les ingénieurs d’aérospatiale avaient dessiné des ailes delta, ce qui conférait une vitesse et une portée supérieures encore. Mais pour des raisons esthétiques et commerciales, le missile adoptera les ailes qu’on lui connait

[8] Highly Agile & Manouvrable Munition Extended Range : Nom OTAN de l’AASM.

Mission de guerre : Al Jaber 17 Janvier 1991

Mission de guerre : Al Jaber 17 Janvier 1991

Je vous avais déjà proposé un article intitulé  » C’est passé près pour Charly » qui faisait référence à la première mission menée par les Jaguars lors de la guerre du Golfe. Charly m’a autorisé à publier le récit de la mission, de sa mission telle qu’il l’a vécue ; je voudrais sincèrement le remercier car il faut bien le dire, peu de pilotes racontent en détail ce qu’ils ont vécu dans ce genre de moment. Et pourtant ! Pour les non initiés, vous constaterez au passage que le métier de pilote de chasse n’est pas à proprement dit un sport de masse et que parfois il faut bien s’accrocher !

Extrait du livre « JAGUAR sur Al Jaber »  http://www.aerostories.org/~aerobiblio/article3214.html

Mission de guerre

 Le 17 janvier commença pour nous tous à 0 heure 50, par le hurlement d’une sirène. Je me réveillai en sursaut. Ce son modulé était très caractéristique: « Alerte NBC« . J’étais pétrifié. C’était ma première alerte réelle. Rapidement je repris mes esprits. Dans la chambre, Eric venait d’allumer la lumière. Nous nous précipitâmes tous les trois sur nos masques à gaz, ce qu’il ne fallait pourtant pas faire. J’étais en pyjama, immédiatement j’enfilai par-dessus ma combinaison T3P et mis les gants. Mutuellement nous ajustâmes nos équipements NBC.

Les consignes de sécurité étaient réitérées à la sonorisation base:

-« ALERTE SCUD, ALERTE SCUD! Port du masque à gaz et des effets anti-chimiques, rejoindre l’abri NBC le plus proche. Terminé! ».

Par mesure de sécurité, nous éteignîmes la lumière et chacun s’allongea sur son lit. II n’y avait plus qu’à attendre. Nous ne savions pas si le missile était dirigé sur nous.

N’ayant pas l’habitude de porter un tel masque, je respirais difficilement. Pourtant ce n’était certainement pas la dernière alerte et il faudrait bien s’y faire. Cela faisait déjà quatre ou cinq minutes que nous avions été réveillés et toujours pas d’impact. Cette fois-ci le missile ne serait pas pour nous. J’avais presque l’impression que je pourrais me rendormir ainsi. Finalement à 1 heure 15, la fin de l’alerte fut annoncée. Le colonel commandant la base prit alors la parole, ce qui n’était pas bon signe:

-« Officiers, sous-officiers, militaires du rang, l’opération « Tempête du désert » a débuté. Nos alliés effectuent à l’heure qu’il est, les premiers raids sur le Koweït. Je vous demande d’être vigilants et d’appliquer strictement les consignes NBC« .

Jules qui était à côté de moi me dit:

-« Ça y est, cette fois c’est parti pour de bon! »

Je restai perplexe et rangeai soigneusement mon masque à gaz. Je le laissai à côté de moi prêt à l’emploi. Je me dévêtis et me recouchai. Dans ma tête tout se bousculait. Les Américains étaient déjà partis, pour nous cela ne devrait pas tarder, certainement très tôt dans la matinée. Je devrai être en pleine forme et par conséquent je décidai de me rendormir.

A peine étais-je assoupi que la sirène retentit de nouveau. Mes gestes étaient déjà beaucoup moins précipités. Tout d’abord le masque, puis les vêtements, j’étais rapidement opérationnel. Allongé sur mon lit, j’attendais tranquillement la fin de l’alerte SCUD qui arriva vite. Je n’ôtai que le masque à gaz et je me retournai bien décidé à me reposer enfin. Il fallait maintenant apprendre à dormir tout habillé.

Soudain, la lumière s’alluma. Eric rentrait des « opérations » et venait chercher tous les pilotes de la première mission. Je mis ma tenue de vol et en compagnie de Juju, me dirigeai vers notre salle de préparation. Il faisait nuit noire et pourtant la base était en effervescence. Les groupes électrogènes dans leur vrombissement créaient un bruit de fond qui nous était maintenant bien familier.

Bonaf et d’autres se trouvaient déjà dans le mobil home. Bruno m’apprit que Schnapy s’était rendu à Riyad hier soir vers 10 heures en compagnie du colonel responsable des opérations aériennes. Ils avaient pris un Mystère 20 et n’allaient pas tarder à revenir. Là-bas, ils devaient mettre au point la chronologie de nos attaques avec les F16 américains qui nous précédaient.

L’ATO arriva et deux pilotes se penchèrent rapidement dessus pour en tirer tous les éléments indispensables à notre mission. Quant à nous, membres du dispositif, nous nous distribuâmes les tâches. Déjà, Mamel et Benet tapaient sur le clavier de l’ordinateur pour en sortir les MIP. Bonaf et Jésus tracèrent des cartes au propre avec le trait définitif. Je demandai à l’officier de renseignement de nous rappeler les mots code en cas d’éjection.

Le Mystère 20 venait de se poser. Le chef, Schnapy arriva, blanc, mal rasé: il n’avait pas dormi de la nuit. Malgré tout, en nous voyant tous réunis, il esquissa un petit sourire.

-« Messieurs, j’ai tous les éléments, ça devrait bien se passer! »

Paco leader du deuxième groupe et les deux députés leaders Bruno et Bonaf entourèrent le chef pour affiner le « timing » de la mission. J’avais uniquement tracé ma route jusqu’à l’hippodrome de ravitaillement en vol. Pour le Koweït, je connaissais le trait par cœur; un simple LOG de navigation et quelques renseignements devraient me suffire. Il en serait de même pour tous les équipiers.

De nouveau retentit une alerte missile SCUD. Tout le monde cessa son travail pour revêtir la tenue NBC. Nous essayâmes de poursuivre la préparation de la mission mais il était très pénible de discuter avec le masque à gaz. L’alerte terminée, nous prîmes un grand bol d’air pur. 3D distribua à chacun un tube fluorescent permettant de nous localiser en cas d’éjection. Toutes ces choses ressemblaient à des gadgets, mais peut-être nous éviteraient-elles la captivité!

Le chef annonça que le briefing de la mission était prévu dans 10 minutes, ce qui laissait juste le temps d’aller assouvir un besoin pressant avant de s’équiper de la tenue de vol.

Il était 6 heures et nous étions tous très attentifs. Derrière nous, plusieurs pilotes ainsi que le colonel responsable des opérations aériennes, étaient venus assister en silence au briefing.

Un photographe du SIRPA était également présent. A plusieurs reprises il essaya de se faufiler pour prendre des photographies. Un peu agacé, je lui demandai de nous laisser travailler au calme. II comprit tout de suite et s’esquiva.

Alors le chef commença. Très serein il décrivit chaque partie méthodiquement. Nos yeux étaient tournés vers lui; seuls ses ordres comptaient. On nous apporta aussi les toutes dernières grilles d’authentification, les fréquences mises à jour, spécialement celles du ravitaillement en vol et celles de l’AWACS, à n’utiliser qu’en cas d’urgence. A la fin du briefing, chacun savait exactement ce qu’il avait à faire. Le chef termina par son désormais traditionnel:

-« Messieurs, il est 6 heures 30.« 

« Avez-vous des questions?« 

Personne évidemment n’avait de questions à poser, car depuis une semaine nous répétions point par point cette mission et nous en connaissions les moindres détails.

Il était désormais l’heure de regagner les avions. Pistolet dans le holster, masque à gaz à côté et casque de vol en main; aujourd’hui nous n’avions pas seulement l’air de guerriers, mais nous étions vraiment les chevaliers de l’apocalypse. J’avais réellement l’impression de réaliser un vieux rêve.

Le colonel commandant la base d’Al Ahsa, nous attendait dehors. II nous regroupa autour de lui et nous encouragea chaleureusement:

-« Vous êtes professionnels. Je vous souhaite bonne chance. La France est avec vous.« 

Le jour se levait à peine sur le désert saoudien, et le fond de l’air était frais. Le ciel était nuageux et j’espérais qu’il n’allait pas nous gêner dans notre rassemblement après le décollage.

Après avoir signé le cahier d’ordres, nous nous entassâmes tous les douze dans un petit bus qui nous conduisit aux avions. Nos mécaniciens de piste ne disaient rien. On se serait cru à un enterrement.

Même moi, qui habituellement plaisante toujours avec mon « pistard », je restais silencieux. J’étais très concentré. En fait, je n’étais déjà plus là. J’avais déjà rentré le train d’atterrissage et j’étais entièrement imprégné par ma mission.

Je fis le tour de mon avion qui, avec ses quatre bombes de 250 kilos freinées, ressemblait étrangement à un chasseur-bombardier. Je vérifiai toutes les sécurités. Tout était bon, c’était parfait. Je montai dans l’avion et mon mécanicien m’aida à me sangler sur le siège éjectable. Cette fois, ça y était, je fermai ma verrière et n’attendais plus que le contact radio.

Très discipliné, chacun mit en route à l’heure prévue, sans ordre. Puis la voix de notre chef retentit :

« Jupiter 01, check.

« 2, 3, 4, 5, 6.« 

« Al Ahsa, Jupiter 01 roulage. »

Dans le tonnerre des postcombustions, la tour donna alors l’autorisation de rouler et indiqua la piste en service. Je venais à peine de mettre en route. Tout se déroulait bien, mes tests étaient bons. Je n’allais pas avoir à courir pour changer d’avion.

Ce fut au tour de Paco:

« Jupiter 11 check. »

« 8, 9, 10, 11, 12, » répondirent les derniers, moi y compris.

– « AI Ahsa, Jupiter 11 roulage.« 

Le contrôle nous autorisa également à décoller. Lors de la mise des gaz, la poussière volait. Les mécaniciens se tournèrent pour se protéger. Au loin, je pus apercevoir certains pilotes de notre détachement, nous faire un signe d’amitié, le pouce en l’air. Je mis les gaz, testai les freins, tout allait bien. Un salut à mon mécanicien qui me le rendit immédiatement et me voilà parti vers l’aventure.

La patrouille s’aligna en échelon refusé dans le vent; seuls quatre avions pouvaient pénétrer sur la piste en même temps. Je passai derrière l’ensemble des avions qui mettaient déjà les gaz, Mamel me suivait de près. Je me rangeai sur la raquette extérieure, prêt à prendre la place du leader dès son départ. Soudain, Paco fit un signe de tête. « Top », le chronomètre était lancé.

Tous les avions décollèrent à 30 secondes d’intervalle.

Je rentrai le train, et les volets, devant moi pas le moindre signe du Jaguar qui aurait dû me précéder. Je virai comme prévu à la minute 4 et 15 secondes. Avec cette brume matinale, pendant la première moitié du virage, je ne voyais rien. Je maintenais mon altitude et soudain je les aperçus, deux puis quatre dans mon rétroviseur.

Le rassemblement s’était très bien passé, ce qui constituait un bon point pour la suite des événements. Nous montâmes vers le niveau de vol 80. Mais au-delà de 5000 pieds, la couche nuageuse nous posa des problèmes. Je m’écartai de la trajectoire de Paco. Nous ne nous apercevions que par intermittence. Mamel était en patrouille serrée, il ne me lâchait plus!

Finalement, nous nous retrouvâmes « travers Dharân ». Mais Bonaf et son équipier Benet avaient pris du retrait, ils mettraient quelques minutes avant de nous rejoindre. Nous étions au-dessus de la couche nuageuse et le soleil se levait à l’horizon. Quelle merveille! Nous volions sur un tapis moutonneux bordé de couleurs rougeoyantes et bleutées. Cela faisait déjà 20 minutes que nous étions en l’air et le point de rencontre avec les C 135 se trouvait devant nous. J’appréhendais un peu car ce moment de la mission est toujours délicat. II ne fallait rien casser et pourtant le ravitaillement était indispensable.

Bonaf fut le premier à les voir:

« Paco, à 11heures, ils sont en virage.« 

Bruno, de la patrouille précédente reprit:

-« Attention Paco, ils ont viré six nautiques trop tôt.« 

« Et en plus ils ne sont pas à l’heure, » ajouta Schnapy.

Nous avions tous compris. Le dispositif n’était qu’un petit point noir fumant dans l’azur. Nous mîmes immédiatement plein gaz. Il allait nous falloir un temps fou pour rattraper notre retard. Petit à petit, les points grossissaient. Je découvris nos trois Boeing en triangle, décalés en altitude et le quatrième de secours était un peu plus loin sur la droite. Je comptai les nautiques qui nous séparaient du bout de l’hippodrome et j’en déduisis que nous ne serions pas en place avant le virage.

Les trois Cl35 tournèrent. Nous nous séparâmes en trois patrouilles légères de deux avions et nous dirigeâmes vers notre ravitailleur respectif. J’effectuai un virage relativement parfait. Alors que mon avion était encore incliné, je branchai la PC modulée et sortis la perche de ravitaillement. Il ne fallait pas perdre de temps. Cela bougeait beaucoup car j’étais en plein dans le souffle du panier. Je rentrai en force dans celui-ci, avec un peu l’impression de le violer. Contact! C’était la première fois que nous effectuons cette manœuvre en virage!

Par moment, les turbulences étaient terribles et je remarquai que la hampe du ravitailleur bougeait latéralement. Cela faisait plus de quatre minutes que j’étais enquillé, mes réservoirs se remplissaient petit à petit. J’étais tellement concentré sur ma tenue en place, que je ne vis pas le signal de déconnection. Le Boeing mit les gaz et je me retrouvai brutalement éjecté du panier.

Nous étions maintenant sur la branche montante de l’hippodrome; à son tour, Mamel en plein ravitaillement subissait les turbulences. Au bout de cinq minutes, il déconnecta et revint se placer à ma droite. Alors, nous nous éloignâmes du Boeing pour rejoindre Paco et Juju.

Comme nous, Bonaf et Benet convergèrent vers le leader. Il avait été convenu avec les C135, qu’ils nous transmettraient un « Bip » pour nous permettre de recaler notre calculateur en bout d’hippodrome sur un point sol précis. En même temps qu’eux, nous partîmes en virage, mais aucun signal ne nous parvint. Mi-course, nous dégageâmes par la droite, mais toujours rien!

Nous traversâmes plusieurs couches nuageuses avant d’apercevoir à nouveau le sol. Il faisait assez sombre et je ne conservai que le heaume transparent de mon casque.

Au cours de la descente, je me positionnai à gauche de la patrouille qui était en formation de triangle. Nous n’avions plus en vue la patrouille Jupiter 01, elle était pourtant a une minute devant nous. Nous entendîmes la voix de Schnapy à la radio: apparemment il avait des problèmes avec son calculateur qui avait dérivé. Sous nos ailes, le sol n’était que désert. Tout paraissait plus sombre, le soleil ne se montrait pas, comme s’il était contrarié par les événements de la journée.

Nous venions de virer au cap nord. Personne ne disait mot, de toute façon, nous n’avions rien à dire.

Puis Paco commença sa litanie sur les sélections avion:

« Bidon, …, secours 1, …, armé.« 

Tout était prêt, nous n’allions pas tarder à larguer nos bidons. Nous survolions un camp américain, quelques avant- postes, puis plus rien! C’était impressionnant, j’avais le sentiment de quitter un monde de profonde quiétude pour un univers incertain et menaçant.

« Largage bidon! » lança subitement Paco.

Poc! Je larguai mon réservoir. Je vis celui du leader qui tomba comme une bombe, laissant derrière lui un panache de kérosène vaporeux. Juju n’avait rien largué et intervint sur la fréquence :

« Vous confirmez, j’ai toujours mon bidon? » Un petit moment de silence, le temps de reconnaître la voix.

« Ouais! Tu l’as toujours, » répondit Bonaf.

Une dizaine de secondes s’écoulèrent et finalement son réservoir tomba majestueusement comme les précédents. Paco serein continua « Contre-mesures, armement, NBC, … » Nos avions accélérèrent jusqu’à 480 nœuds et nous descendîmes à 100 pieds. Nous étions très bas, mais je n’avais pas peur. J’étais habitué à voler juste un peu plus haut qu’un lampadaire.

A 8 heures 46, nous entrâmes au Koweït. Le paysage n’avait pas changé pour autant; malgré tout j’étais plus crispé. Devant nous, s’étendait une palmeraie avec derrière les premières habitations. Je m’aperçus rapidement qu’il s’agissait de la ville d’Al Wafrah. Nous étions de six kilomètres trop à gauche.

Bonaf confirma:

« Point initial, trois nautiques à droite. »

Paco fit immédiatement une baïonnette pour venir se placer sur l’axe prévu. Nous étions pratiquement au cap Nord lorsque nous survolâmes les premières forces irakiennes. Je distinguai très nettement un poste de commandement de divisions avec de grandes tentes blanches.

Nous avions légèrement modifié la formation en triangle très aplati et nous étions assez distants les uns des autres pour dissimuler la patrouille. Soudain, ça y était, on nous canardait! Tout d’abord à droite, sur la route un peu devant nous, je vis un quadritube de 23 mm chenillé qui nous prit à partie puis, à gauche, un autre ZSU 23/4, un ZPU 30/2 et un bitube de 30 mm. Je distinguai très bien les flashes qui partaient de chaque canon.

Je rentrais la tête dans les épaules, mais je ne devais pas bouger. Notre seule chance était de passer très bas et très vite. Soudain, ce fut la stupeur! Une volute toute blanche et moutonneuse s’étira devant moi.

-« Missile gauche! » annonça une voix.

Paco reprit:

« On ne bouge pas! »

Je vis s’allonger avec sa tête en avant ce petit monstre de missile SA7, qui pouvait détruire un avion en une fraction de seconde. Il se dirigea droit vers le leader. Paco ne bougea pas. C’était terrible! Je ne pouvais rien faire. Les yeux pourtant rivés sur cette tragédie. Le missile n’était qu’à deux mètres de l’avion, lorsque le propulseur s’éteignit et l’ensemble passa entre Paco et Juju. Quelle frayeur! Je poussai un grand ouf, mais rien n’était joué.

A nouveau, Schnapy intervint à la radio, annonçant qu’ils étaient trop au sud, mais qu’ils voyaient l’objectif. Quant à nous, nous continuions notre périple. La DCA s’était un peu calmée. Une annonce retentit, elle nous glaça le sang:

-« Je suis touché, j’ai un voyant d’huile allumé! »

Tout le monde avait reconnu la voix de Bonaf. Je ne tournai même pas la tête pour le chercher. Il connaissait exactement les consignes. A tout à l’heure! Je l’oubliai et poursuivis ma mission.

Nouvelle surprise! Une immense ligne à haute tension se dressait devant nous. Je n’en avais jamais vu d’aussi haute. Nous pouvions passer dessous à coup sûr. Mais finalement, Paco prit la sage décision de monter. J’avais vraiment l’impression de me « satelliser » et je ne tardai pas à me recoller au sol. Un coup d’œil, dans mon rétroviseur, mon brave équipier Mamel était toujours là, j’étais rassuré.

Nous arrivions au point tournant. II était 8h49. Nous étions à une minute de l’objectif. J’amorçai mon virage. Devant moi Paco, à sa droite Juju, derrière Mamel, nous étions tous au cap 300° vers Al Jaber. Nous étions très près du sol et je regardais dehors autour de moi: tout était calme, beaucoup trop calme. J’avais un doute affreux; nous aurions dû survoler la petite ville à ce moment.

Le temps passait mais nous ne voyions toujours pas le terrain d’aviation avec de gros champignons noirs, nous indiquant les explosions des bombes de la patrouille précédente. Je montai légèrement et aperçus par chance, au milieu de cette étendue désertique et sans repère, le bout de la piste. Nous étions trop au sud et il était trop tard pour virer.

Paco avait bien compris et annonça aussitôt :

-« Objectifs d’opportunité. ».

Soudain, je vis deux avions virer sous mon nez. Paco et Juju! Je coupai leur trajectoire et tournai à mon tour. Maintenant, c’était chacun pour soi. J’oubliai tous les autres et cherchai un objectif militaire.

Le feu nourri de la défense sol-air irakienne recommença et de nouveau des dizaines de flashes s’allumèrent autour de mon avion, matérialisant autant de canons anti-aériens. Les obus traçants exécutaient une danse mortelle devant le nez de mon Jaguar.

Ma seule préoccupation était de ne pas être touché! Je ne connaissais pas mon altitude, elle était certainement très basse. Ma tête comme montée sur roulement à billes pivotait sans cesse pour surveiller d’éventuels tirs de missiles.

J’étais tellement concentré que j’avais l’impression que mon sang bouillonnait dans ma tête. Je survolais certainement un poste de commandement de division car la DCA était beaucoup trop importante.

Devant moi, sur la gauche, était-ce une antenne radar? Trop tard elle était déjà « travers ».

Au sol, plusieurs masses noires en quinconce étaient enterrées dans le sable: des chars auprès d’un talweg. Je montai et tirai. Mes quatre bombes partirent; j’en étais soulagé. Mais tout n’était pas terminé pour autant.

Soudain un, puis deux missiles passèrent devant mon nez, sans danger pour l’instant.

-« Touché, je suis touché aussi! ».

C’était la voix de mon équipier Mamel. Dans ce tumulte, j’ignorais où il se trouvait. Je ne pouvais plus rien pour lui et continuai au cap. Je repris instinctivement ma position, recroquevillé sur moi-même, la tête en avant comme si la structure de mon avion pouvait me protéger.

Je surveillais toujours autour de moi ce champ de feu. Je regardais à droite, quand soudain je vis et entendis ma verrière éclater. Le choc terrible me projeta la tête en arrière.

Je ne voyais plus rien, c’était horrible!

Comme par réflexe, je tirai sur le manche. Trois ou quatre secondes après, je recouvrai la vue. Devant mes yeux, le heaume transparent pendait en morceaux. J’en arrachai le plus possible pour être dégagé.

J’avais tellement mal qu’il me semblait que ma tête allait exploser. J’étais sonné et récupérais lentement mes esprits.

Première chose à vérifier: est-ce que les moteurs poussaient? Aucun problème, tout était bon.

Il y avait du bruit dans la cabine mais ce n’était pas grave. Je replongeai immédiatement pour me coller au sol, j’étais à peu près à 20 pieds.

« Comment ça va Mamel? » s’inquiéta Paco.

-« L’avion est instable, j’ai le réacteur droit en feu, je coupe! »

-« C’est bon, fonce vers la sortie. »

Je ne dis rien à la radio, mon mal était supportable et Mamel avait beaucoup plus besoin d’aide que moi.

J’avais été touché depuis bientôt une minute, et apparemment je ne survolais plus les forces irakiennes. Un juron s’échappa de ma gorge. Je sentis alors un liquide chaud et poisseux me couler abondamment dans le cou. Je regardai lentement à droite puis à gauche.

Ma verrière était perforée de part et d’autre et au milieu il y avait mon casque. Dès lors, je réalisai que j’étais blessé. Aucune peur ne m’envahit, je restai lucide et maître de mes moyens. J’annonçai calmement mes problèmes à la radio :

-« Charly. Je suis touché, j’ai un trou dans la tête et je pisse le sang. »

-« Tu confirmes Charly! » interpella Schnapy

-« Je confirme, j’ai un trou dans la tête, je pisse le sang et je vais monter. »

-« Non, non !… » plusieurs voix venaient de répondre en même temps.

« Charly, sors d’abord! » s’écria le chef. Je continuai au cap 260°, je volais toujours aussi bas.

-« Le but 20 Charly, va vers la sortie! »

J’affichai le but 20 à mon calculateur et me dirigeai vers la frontière saoudienne à la vitesse de 500 nœuds. J’aperçus au loin un Jaguar dans la brume. J’essayai de le rattraper mais en vain. Au but 20, j’effectuai souplement mon virage pour ne pas avoir de vertiges. Les ailes à plat, je cherchai le Jaguar qui me précédait mais ne vis rien. Je continuai un peu au cap sud comme prévu.

Maintenant, il fallait monter vite. Je cabrai franchement mon avion, comme nous l’avions répété. A 400 nœuds, je larguai des cartouches infrarouges puis je branchai la postcombustion. Je grimpai jusqu’au niveau 130, mais la couche étant dense à cet endroit, je m’arrêtai finalement au 150. J’essayai d’afficher la base d’Al Ahsa au calculateur, mais ce dernier était bloqué sur le but 15, point du ravitaillement en vol. J’étais donc seul surnageant sur cette mer de nuages informes et mon émotion était profonde.

-« Charly, t’en es où? » demanda Schnapy.

-« Je suis stable au niveau 150, je n’ai plus de calculateur, il est bloqué sur le but 15, je voudrais qu’on me rassemble. »

Immédiatement le fidèle Paco répondit :

-« OK Charly, on va te rassembler. Annonce-moi une distance par rapport au but 15 et monte au 200 à cause de l’hippodrome des ravitailleurs. »

J’exécutai exactement les recommandations de Paco et je branchai mon oxygène en surpression pour compenser le manque de pressurisation dû aux trous dans la verrière.

-« Je suis au 200 et à 80 nautiques du but. »

Bonaf venait de rassembler Mamel, son avion était en piteux état.

-« Ouais! J’ai coupé le droit et percuté l’extincteur, mais rien ne s’éteint. »

Ils semblaient tous les deux très calmes, ce qui était une bonne chose.

-« Pour toi, le moteur droit brûle aussi Bonaf. » reprit Mamel.

-« OK, je coupe mon réacteur! »

Que le temps me paraissait long! Je fis un rapide calcul de la consommation de carburant. C’était suffisant pour atteindre Al Ahsa. Bruno participait activement à notre secours.

-« Charly, j’ai contacté I’AWACS, tu es « clair » sur Al Ahsa direct. »

-« Charly, passe un coup d’IFF EMERGENCY » poursuivit le chef.

-« OK, c’est fait! »

Je me traînais à 330 nœuds car je devais économiser du pétrole et laisser de la marge à ceux qui allaient me rejoindre. Ce qui me tracassait le plus était la descente. J’espérais ne pas avoir de vertiges, ce serait une catastrophe. Tant pis pour l’avion, je devrais m’éjecter.

-« Je suis touché aussi! » s’exclama une autre voix que j’avais du mal à reconnaître.

-« J’ai un dur à la profondeur. Je vais me poser en longue finale ».

C’était Jésus.

-« Très bien Jésus, reste calme.«  dit Schnapy.

Nous étions quatre à être touchés: une véritable hécatombe! De plus, il y avait encore beaucoup d’autres voix que je n’avais pas entendues:

-« Largue des leurres infrarouges Charly, les autres te verront mieux.« 

Je larguai une première fois. Rien. Puis une deuxième.

-« Il est à 11 heures, Paco. »

J’identifiai Benet, j’étais heureux qu’il m’ait repéré.

« Charly, tiens le coup, on arrive. »

-« Ca va. »

Je répondais avec de plus en plus de lassitude et chaque appel me faisait sursauter. J’avais l’impression de sombrer dans une douce quiétude. Désormais, plus rien ne m’inquiétait. Etais-je en train de m’endormir?

Chacun, à tour de rôle me faisait parler. J’étais de plus en plus las et ce fut à peine si je vis arriver Paco à côté de moi.

-« Tu me vois Charly à ta droite? »

-« Ouais! Je me mets dans ton aile. Tu me ramènes au terrain. »

-« C’est d’accord » répondit-il.

Je poussai un soupir de soulagement et je me rapprochai pour me mettre en place. J’avais entière confiance en Paco. Je savais qu’il ferait tout pour me raccompagner dans de bonnes conditions. La radio retransmettait le périple des deux avions en monoréacteur.

Bonaf avait réussi à éteindre le feu du moteur. Il accompagnait Mamel jusqu’à Jubail, un terrain américain.

-« Où ça en est Bonaf, » demanda ce dernier.

-« Ca brûle toujours, » répondit l’autre.

-« Tu devrais t’éjecter Mamel, » proposa Bruno un peu inquiet.

« Non non, ça tient je vais me poser à Jubail. »

Je ne quittais plus mon ami des yeux car maintenant c’était mon guide. La descente venait de commencer et nous rentrâmes dans la couche nuageuse. Je devais faire un énorme effort pour maintenir ma position en patrouille serrée. Mais la couche n’étant pas épaisse nous en sortîmes rapidement. Malgré tout, il faisait très sombre. J’étais gêné, je n’avais plus rien devant les yeux. A nouveau Jésus fit part de ses problèmes.

-« Je suis en longue finale, avec le manche en butée. J’ai du mal à tenir l’avion, je vais m’éjecter! »

Schnapy l’encouragea car il touchait au but.

-« Jésus, tu y es presque, essaie d’aller jusqu’au bout. »

A notre tour nous nous approchions d’Al Ahsa. Il était grand temps, cela faisait bientôt quarante minutes que j’avais été touché.

-« Charly, tu vois la piste, elle est à gauche. Tu vas sortir les éléments et te poser. »

Dans un premier temps, je descendis légèrement, mais dans cette pénombre et cette brume je ne voyais rien. Peu à peu, je distinguai une longue bande noire, c’était le taxiway qui venait juste d’être refait. Nous étions en vent arrière, je sortis le train et les volets et effectuai un dernier virage. Paco, à côté de moi, me surveillait. J’étais très concentré malgré mon mal de tête.

Mon atterrissage fut parfait: MISSION ACCOMPLIE!

Je dégageai la piste et j’éclatai en sanglots. J’étais à bout de nerfs. J’avais la vie sauve. Cela tenait véritablement du miracle, pensai-je en regardant de nouveau la verrière. J’imaginais déjà l’état de ma tête sous mon casque. Mes pleurs redoublèrent, je n’arrivais plus à me contrôler. Sur le parking, des pilotes et des mécaniciens étaient rassemblés, aucun signe de joie: savaient-ils déjà? Je roulai jusqu’au parking, mon mécanicien de piste m’attendait. Il mit les cales et je coupai les moteurs. J’étais effondré, la tête penchée en avant et je me sentais très fatigué. Je n’avais même plus la force de me lever. La verrière s’ouvrit. L’ambulance arriva à vive allure. En quelques secondes le médecin fut là.

-« Ne bouge pas mon gars, on s’occupe de toi. »

Il me prit la tension et aussitôt hurla des ordres. Avant d’avoir le temps de dire « ouf » j’avais déjà une perfusion dans le bras. A plusieurs, ils m’aidèrent doucement à m’extraire de l’habitacle. Je découvris alors les visages de ceux qui m’entouraient. Ils étaient tous plus pâles les uns que les autres. Le colonel RTP présent m’encouragea amicalement.

-« Charly, tiens le coup, ça va aller. »

Son tutoiement me surprit, mais me fit du bien. Mes pleurs se calmèrent. Allongé sur une civière, j’étais installé dans l’ambulance. Un « toubib » et un pilote, « 3D », m’accompagnaient. Le médecin me posa un masque à oxygène et demanda à « 3D » de le maintenir. Ils me réconfortaient comme ils le pouvaient. Mais par moments je ne pouvais pas m’empêcher de sangloter: c’était plus fort que moi.

Sans arrêt, les images de l’enfer du feu que nous avions traversé me revenaient à l’esprit.

Alain Mahagne

C’est passé tout près pour Charly !

 

17 Janvier 1991 : première mission de la guerre du golf par 12 Jaguars sur Al Jaber. Mais ça ne se passe pas comme prévu, ou plutôt si ; les Jaguars qui attaquent en basse altitude sont attendus par un comité d’accueil bien décidé à ne pas se laisser faire. Ça tire de partout : deux Jaguars se feront toucher par un missile sol/air type SA7 et un autre par un projectile dit de petit calibre, probablement une balle de Kalachnikov . La balle est entrée dans le casque et en est aussi sortie avec un morceau du crane à Charly.

On peut dire que c’est passé tout près ; à voir les photos, un centimètre plus à droite et Charly n’en revenait pas.

Il vous raconte sa mission, comment il l’a vécu sur le moment et tout le reste dans son livre …

Le 17 janvier commença pour nous tous à 0 heure 50, par le hurlement d’une sirène. Je me réveillai en sursaut. Ce son modulé était très caractéristique : « Alerte NBC ». J’étais pétrifié. C’était ma première alerte réelle. Rapidement je repris mes esprits. Dans la chambre, Eric venait d’allumer la lumière. Nous nous précipitâmes tous les trois sur nos masques à gaz, ce qu’il ne fallait pourtant pas faire. J’étais en pyjama, immédiatement j’enfilai par-dessus ma combinaison T3P et mis les gants. Mutuellement nous ajustâmes nos équipements NBC.

Les consignes de sécurité étaient réitérées à la sonorisation base :

            – « ALERTE SCUD, ALERTE SCUD ! Port du masque à gaz et des effets anti-chimiques, rejoindre l’abri NBC le plus proche. Terminé ! ».

Par mesure de sécurité, nous éteignîmes la lumière et chacun s’allongea sur son lit. II n’y avait plus qu’à attendre. Nous ne savions pas si le missile était dirigé sur nous. N’ayant pas l’habitude de porter un tel masque, je respirais difficilement. Pourtant ce n’était certainement pas la dernière alerte et il faudrait bien s’y faire. Cela faisait déjà quatre ou cinq minutes que nous avions été réveillés et toujours pas d’impact. Cette fois-ci le missile ne serait pas pour nous. J’avais presque l’impression que je pourrais me rendormir ainsi. Finalement à 1 heure 15, la fin de l’alerte fut annoncée. Le colonel commandant la base prit alors la parole, ce qui n’était pas bon signe :

             – « Officiers, sous-officiers, militaires du rang, l’opération « Tempête du désert » a débuté. Nos alliés effectuent à l’heure qu’il est, les premiers raids sur le Koweït. Je vous demande d’être vigilants et d’appliquer strictement les consignes NBC ».

Jules qui était à côté de moi me dit :

           – « Ça y est, cette fois c’est parti pour de bon ! »

Je restai perplexe et rangeai soigneusement mon masque à gaz. Je le laissai à côté de moi prêt à l’emploi. Je me dévêtis et me recouchai. Dans ma tête tout se bousculait. Les Américains étaient déjà partis, pour nous cela ne devrait pas tarder, certainement très tôt dans la matinée. Je devrai être en pleine forme et par conséquent je décidai de me rendormir. A peine étais-je assoupi que la sirène retentit de nouveau. Mes gestes étaient déjà beaucoup moins précipités. Tout d’abord le masque, puis les vêtements, j’étais rapidement opérationnel. Allongé sur mon lit, j’attendais tranquillement la fin de l’alerte SCUD qui arriva vite. Je n’ôtai que le masque à gaz et je me retournai bien décidé à me reposer enfin. Il fallait maintenant apprendre à dormir tout habillé.

Soudain, la lumière s’alluma. Eric rentrait des « opérations » et venait chercher tous les pilotes de la première mission. Je mis ma tenue de vol et en compagnie de Juju, me dirigeai vers notre salle de préparation. Il faisait nuit noire et pourtant la base était en effervescence. Les groupes électrogènes dans leur vrombissement créaient un bruit de fond qui nous était maintenant bien familier. Bonaf et d’autres se trouvaient déjà dans le mobil home. Bruno m’apprit que Schnapy s’était rendu à Riyad hier soir vers 10 heures en compagnie du colonel responsable des opérations aériennes. Ils avaient pris un Mystère 20 et n’allaient pas tarder à revenir. Là-bas, ils devaient mettre au point la chronologie de nos attaques avec les F16 américains qui nous précédaient.

L’ATO (Air Task Order) arriva et deux pilotes se penchèrent rapidement dessus pour en tirer tous les éléments indispensables à notre mission. Quant à nous, membres du dispositif, nous nous distribuâmes les tâches. Déjà, Mamel et Benet tapaient sur le clavier de l’ordinateur pour en sortir les MIP. Bonaf et Jésus tracèrent des cartes au propre avec le trait définitif. Je demandai à l’officier de renseignement de nous rappeler les mots code en cas d’éjection. Le Mystère 20 venait de se poser. Le chef, Schnapy arriva, blanc, mal rasé : il n’avait pas dormi de la nuit. Malgré tout, en nous voyant tous réunis, il esquissa un petit sourire.

         – « Messieurs, j’ai tous les éléments, ça devrait bien se passer ! »

Paco leader du deuxième groupe et les deux députés leaders Bruno et Bonaf entourèrent le chef pour affiner le « timing » de la mission. J’avais uniquement tracé ma route jusqu’à l’hippodrome de ravitaillement en vol. Pour le Koweït, je connaissais le trait par cœur ; un simple LOG de navigation et quelques renseignements devraient me suffire. Il en serait de même pour tous les équipiers. De nouveau retentit une alerte missile SCUD. Tout le monde cessa son travail pour revêtir la tenue NBC. Nous essayâmes de poursuivre la préparation de la mission mais il était très pénible de discuter avec le masque à gaz. L’alerte terminée, nous prîmes un grand bol d’air pur. 3D distribua à chacun un tube fluorescent permettant de nous localiser en cas d’éjection. Toutes ces choses ressemblaient à des gadgets, mais peut-être nous éviteraient-elles la captivité !

Le chef annonça que le briefing de la mission était prévu dans 10 minutes, ce qui laissait juste le temps d’aller assouvir un besoin pressant avant de s’équiper de la tenue de vol. Il était 6 heures et nous étions tous très attentifs. Derrière nous, plusieurs pilotes ainsi que le colonel responsable des opérations aériennes, étaient venus assister en silence au briefing. Un photographe du SIRPA était également présent. A plusieurs reprises il essaya de se faufiler pour prendre des photographies. Un peu agacé, je lui demandai de nous laisser travailler au calme. II comprit tout de suite et s’esquiva.

Alors le chef commença. Très serein il décrivit chaque partie méthodiquement. Nos yeux étaient tournés vers lui ; seuls ses ordres comptaient. On nous apporta aussi les toutes dernières grilles d’authentification, les fréquences mises à jour, spécialement celles du ravitaillement en vol et celles de l’AWACS, à n’utiliser qu’en cas d’urgence. A la fin du briefing, chacun savait exactement ce qu’il avait à faire. Le chef termina par son désormais traditionnel :

              – « Messieurs, il est 6 heures 30.»

              – « Avez-vous des questions ?»

Personne évidemment n’avait de questions à poser, car depuis une semaine nous répétions point par point cette mission et nous en connaissions les moindres détails. Il était désormais l’heure de regagner les avions. Pistolet dans le holster, masque à gaz à côté et casque de vol en main ; aujourd’hui nous n’avions pas seulement l’air de guerriers, mais nous étions vraiment les chevaliers de l’apocalypse. J’avais réellement l’impression de réaliser un vieux rêve. Le colonel commandant la base d’A1 Ahsa, nous attendait dehors. II nous regroupa autour de lui et nous encouragea chaleureusement :

             – « Vous êtes professionnels. Je vous souhaite bonne chance. La France est avec vous.»

Le jour se levait à peine sur le désert saoudien, et le fond de l’air était frais. Le ciel était nuageux et j’espérais qu’il n’allait pas nous gêner dans notre rassemblement après le décollage. Après avoir signé le cahier d’ordres, nous nous entassâmes tous les douze dans un petit bus qui nous conduisit aux avions. Nos mécaniciens de piste ne disaient rien. On se serait cru à un enterrement. Même moi, qui habituellement plaisante toujours avec mon « pistard », je restais silencieux. J’étais très concentré. En fait, je n’étais déjà plus là. J’avais déjà rentré le train d’atterrissage et j’étais entièrement imprégné par ma mission.

La prise en compte de l’avion avec les mécaniciens de piste

Je fis le tour de mon avion qui, avec ses quatre bombes de 250 kilos freinées, ressemblait étrangement à un chasseur-bombardier. Je vérifiai toutes les sécurités. Tout était bon, c’était parfait. Je montai dans l’avion et mon mécanicien m’aida à me sangler sur le siège éjectable. Cette fois, ça y était, je fermai ma verrière et n’attendais plus que le contact radio.

Très discipliné, chacun mit en route à l’heure prévue, sans ordre. Puis la voix de notre chef retentit :

         – « Jupiter 01, check ».

         – « 2, 3, 4, 5, 6. »

        – « Al Ahsa, Jupiter 01 roulage. »

Dans le tonnerre des postcombustions, la tour donna alors l’autorisation de rouler et indiqua la piste en service. Je venais à peine de mettre en route. Tout se déroulait bien, mes tests étaient bons. Je n’allais pas avoir à courir pour changer d’avion.

Ce fut au tour de Paco :

        – « Jupiter 11 check. »

        – « 8, 9, 10, 11, 12, » répondirent les derniers, moi y compris.

        – « AI Ahsa, Jupiter 11 roulage. »

Le contrôle nous autorisa également à décoller. Lors de la mise des gaz, la poussière volait. Les mécaniciens se tournèrent pour se protéger. Au loin, je pus apercevoir certains pilotes de notre détachement, nous faire un signe d’amitié, le pouce en l’air. Je mis les gaz, testai les freins, tout allait bien. Un salut à mon mécanicien qui me le rendit immédiatement et me voilà parti vers l’aventure. La patrouille s’aligna en échelon refusé dans le vent ; seuls quatre avions pouvaient pénétrer sur la piste en même temps. Je passai derrière l’ensemble des avions qui mettaient déjà les gaz, Mamel me suivait de près. Je me rangeai sur la raquette extérieure, prêt à prendre la place du leader dès son départ. Soudain, Paco fit un signe de tête. « Top », le chronomètre était lancé.

Tous les avions décollèrent à 30 secondes d’intervalle.

Je rentrai le train, et les volets, devant moi pas le moindre signe du Jaguar qui aurait dû me précéder. Je virai comme prévu à la minute 4 et 15 secondes. Avec cette brume matinale, pendant la première moitié du virage, je ne voyais rien. Je maintenais mon altitude et soudain je les aperçus, deux puis quatre dans mon rétroviseur. Le rassemblement s’était très bien passé, ce qui constituait un bon point pour la suite des événements. Nous montâmes vers le niveau de vol 80. Mais au-delà de 5000 pieds, la couche nuageuse nous posa des problèmes. Je m’écartai de la trajectoire de Paco. Nous ne nous apercevions que par intermittence. Mamel était en patrouille serrée, il ne me lâchait plus!

Finalement, nous nous retrouvâmes « travers Dharân ». Mais Bonaf et son équipier Benet avaient pris du retrait, ils mettraient quelques minutes avant de nous rejoindre. Nous étions au-dessus de la couche nuageuse et le soleil se levait à l’horizon. Quelle merveille ! Nous volions sur un tapis moutonneux bordé de couleurs rougeoyantes et bleutées. Cela faisait déjà 20 minutes que nous étions en l’air et le point de rencontre avec les C 135 se trouvait devant nous. J’appréhendais un peu car ce moment de la mission est toujours délicat. II ne fallait rien casser et pourtant le ravitaillement était indispensable.

Bonaf fut le premier à les voir :

          – « Paco, à 11heures, ils sont en virage. »

Bruno, de la patrouille précédente reprit :

         – « Attention Paco, ils ont viré six nautiques trop tôt. »

          – « Et en plus ils ne sont pas à l’heure,» ajouta Schnapy.

Nous avions tous compris. Le dispositif n’était qu’un petit point noir fumant dans l’azur. Nous mîmes immédiatement plein gaz. Il allait nous falloir un temps fou pour rattraper notre retard. Petit à petit, les points grossissaient. Je découvris nos trois Boeing en triangle, décalés en altitude et le quatrième de secours était un peu plus loin sur la droite. Je comptai les nautiques qui nous séparaient du bout de l’hippodrome et j’en déduisis que nous ne serions pas en place avant le virage.

Les trois C 135 tournèrent. Nous nous séparâmes en trois patrouilles légères de deux avions et nous dirigeâmes vers notre ravitailleur respectif. J’effectuai un virage relativement parfait. Alors que mon avion était encore incliné, je branchai la PC modulée et sortis la perche de ravitaillement. Il ne fallait pas perdre de temps. Cela bougeait beaucoup car j’étais en plein dans le souffle du panier. Je rentrai en force dans celui-ci, avec un peu l’impression de le violer. Contact ! C’était la première fois que nous effectuons cette manœuvre en virage ! Par moment, les turbulences étaient terribles et je remarquai que la hampe du ravitailleur bougeait latéralement. Cela faisait plus de quatre minutes que j’étais enquillé, mes réservoirs se remplissaient petit à petit. J’étais tellement concentré sur ma tenue en place, que je ne vis pas le signal de déconnection. Le Boeing mit les gaz et je me retrouvai brutalement éjecté du panier.

Nous étions maintenant sur la branche montante de l’hippodrome ; à son tour, Mamel en plein ravitaillement subissait les turbulences. Au bout de cinq minutes, il déconnecta et revint se placer à ma droite. Alors, nous nous éloignâmes du Boeing pour rejoindre Paco et Juju. Comme nous, Bonaf et Benet convergèrent vers le leader. Il avait été convenu avec les C 135, qu’ils nous transmettraient un « Bip » pour nous permettre de recaler notre calculateur en bout d’hippodrome sur un point sol précis. En même temps qu’eux, nous partîmes en virage, mais aucun signal ne nous parvint. Mi-course, nous dégageâmes par la droite, mais toujours rien ! Nous traversâmes plusieurs couches nuageuses avant d’apercevoir à nouveau le sol. Il faisait assez sombre et je ne conservai que le heaume transparent de mon casque. Au cours de la descente, je me positionnai à gauche de la patrouille qui était en formation de triangle. Nous n’avions plus en vue la patrouille Jupiter 01, elle était pourtant à une minute devant nous. Nous entendîmes la voix de Schnapy à la radio : apparemment il avait des problèmes avec son calculateur qui avait dérivé. Sous nos ailes, le sol n’était que désert. Tout paraissait plus sombre, le soleil ne se montrait pas, comme s’il était contrarié par les événements de la journée. Nous venions de virer au cap nord. Personne ne disait mot, de toute façon, nous n’avions rien à dire. Puis Paco commença sa litanie sur les sélections avion :

         – « Bidon, …, secours 1, …, armé.»

Tout était prêt, nous n’allions pas tarder à larguer nos bidons. Nous survolions un camp américain, quelques avant- postes, puis plus rien ! C’était impressionnant, j’avais le sentiment de quitter un monde de profonde quiétude pour un univers incertain et menaçant.

         – « Largage bidon ! » lança subitement Paco.

Poc! Je larguai mon réservoir. Je vis celui du leader qui tomba comme une bombe, laissant derrière lui un panache de kérosène vaporeux. Juju n’avait rien largué et intervint sur la fréquence :

         – « Vous confirmez, j’ai toujours mon bidon ? » Un petit moment de silence, le temps de reconnaître la voix.

        – « Ouais ! Tu l’as toujours,» répondit Bonaf.

Une dizaine de secondes s’écoulèrent et finalement son réservoir tomba majestueusement comme les précédents. Paco serein continua « Contre-mesures, armement, NBC, … » Nos avions accélérèrent jusqu’à 480 nœuds et nous descendîmes à 100 pieds. Nous étions très bas, mais je n’avais pas peur. J’étais habitué à voler juste un peu plus haut qu’un lampadaire.

A 8 heures 46, nous entrâmes au Koweït. Le paysage n’avait pas changé pour autant ; malgré tout j’étais plus crispé. Devant nous, s’étendait une palmeraie avec derrière les premières habitations. Je m’aperçus rapidement qu’il s’agissait de la ville d’Al Wafrah. Nous étions de six kilomètres trop à gauche. Bonaf confirma :

         – « Point initial, trois nautiques à droite. »

Paco fit immédiatement une baïonnette pour venir se placer sur l’axe prévu. Nous étions pratiquement au cap Nord lorsque nous survolâmes les premières forces irakiennes. Je distinguai très nettement un poste de commandement de divisions avec de grandes tentes blanches. Nous avions légèrement modifié la formation en triangle très aplati et nous étions assez distants les uns des autres pour dissimuler la patrouille. Soudain, ça y était, on nous canardait ! Tout d’abord à droite, sur la route un peu devant nous, je vis un quadritube de 23 mm chenillé qui nous prit à partie puis, à gauche, un autre ZSU 23/4, un ZPU 30/2 et un bitube de 30 mm. Je distinguai très bien les flashes qui partaient de chaque canon. Je rentrais la tête dans les épaules, mais je ne devais pas bouger. Notre seule chance était de passer très bas et très vite. Soudain, ce fut la stupeur ! Une volute toute blanche et moutonneuse s’étira devant moi.

        – « Missile gauche ! » annonça une voix.

Paco reprit :

        – « On ne bouge pas ! »

Je vis s’allonger avec sa tête en avant ce petit monstre de missile SA7, qui pouvait détruire un avion en une fraction de seconde. Il se dirigea droit vers le leader. Paco ne bougea pas. C’était terrible ! Je ne pouvais rien faire. Les yeux pourtant rivés sur cette tragédie. Le missile n’était qu’à deux mètres de l’avion, lorsque le propulseur s’éteignit et l’ensemble passa entre Paco et Juju. Quelle frayeur ! Je poussai un grand ouf, mais rien n’était joué. A nouveau, Schnapy intervint à la radio, annonçant qu’ils étaient trop au sud, mais qu’ils voyaient l’objectif. Quant à nous, nous continuions notre périple. La DCA s’était un peu calmée. Une annonce retentit, elle nous glaça le sang :

      – « Je suis touché, j’ai un voyant d’huile allumé ! »

Tout le monde avait reconnu la voix de Bonaf. Je ne tournais même pas la tête pour le chercher. Il connaissait exactement les consignes. A tout à l’heure ! Je l’oubliai et poursuivis ma mission.

Nouvelle surprise ! Une immense ligne à haute tension se dressait devant nous. Je n’en avais jamais vu d’aussi haute. Nous pouvions passer dessous à coup sûr. Mais finalement, Paco prit la sage décision de monter. J’avais vraiment l’impression de me « satelliser » et je ne tardai pas à me recoller au sol. Un coup d’œil, dans mon rétroviseur, mon brave équipier Mamel était toujours là, j’étais rassuré. Nous arrivions au point tournant. II était 8h49. Nous étions à une minute de l’objectif. J’amorçai mon virage. Devant moi Paco, à sa droite Juju, derrière Mamel, nous étions tous au cap 300° vers Al Jaber. Nous étions très près du sol et je regardais dehors autour de moi : tout était calme, beaucoup trop calme. J’avais un doute affreux ; nous aurions dû survoler la petite ville à ce moment. Le temps passait mais nous ne voyions toujours pas le terrain d’aviation avec de gros champignons noirs, nous indiquant les explosions des bombes de la patrouille précédente. Je montai légèrement et aperçus par chance, au milieu de cette étendue désertique et sans repère, le bout de la piste. Nous étions trop au sud et il était trop tard pour virer. Paco avait bien compris et annonça aussitôt :

      – « Objectifs d’opportunité. ».

Soudain, je vis deux avions virer sous mon nez. Paco et Juju ! Je coupai leur trajectoire et tournai à mon tour. Maintenant, c’était chacun pour soi. J’oubliai tous les autres et cherchai un objectif militaire. Le feu nourri de la défense sol-air irakienne recommença et de nouveau des dizaines de flashes s’allumèrent autour de mon avion, matérialisant autant de canons anti-aériens. Les obus traçants exécutaient une danse mortelle devant le nez de mon Jaguar. Ma seule préoccupation était de ne pas être touché ! Je ne connaissais pas mon altitude, elle était certainement très basse. Ma tête comme montée sur roulement à billes pivotait sans cesse pour surveiller d’éventuels tirs de missiles. J’étais tellement concentré que j’avais l’impression que mon sang bouillonnait dans ma tête. Je survolais certainement un poste de commandement de division car la DCA était beaucoup trop importante.  Devant moi, sur la gauche, était-ce une antenne radar ? Trop tard elle était déjà « travers ». Au sol, plusieurs masses noires en quinconce étaient enterrées dans le sable : des chars auprès d’un talweg. Je montai et tirai. Mes quatre bombes partirent ; j’en étais soulagé. Mais tout n’était pas terminé pour autant. Soudain un, puis deux missiles passèrent devant mon nez, sans danger pour l’instant.

      – « Touché, je suis touché aussi ! ».

C’était la voix de mon équipier Mamel. Dans ce tumulte, j’ignorais où il se trouvait. Je ne pouvais plus rien pour lui et continuai au cap. Je repris instinctivement ma position, recroquevillé sur moi-même, la tête en avant comme si la structure de mon avion pouvait me protéger. Je surveillais toujours autour de moi ce champ de feu. Je regardais à droite, quand soudain je vis et entendis ma verrière éclater. Le choc terrible me projeta la tête en arrière.

     – Je ne voyais plus rien, c’était horrible !

Comme par réflexe, je tirai sur le manche. Trois ou quatre secondes après, je recouvrai la vue. Devant mes yeux, le heaume transparent pendait en morceaux. J’en arrachai le plus possible pour être dégagé. J’avais tellement mal qu’il me semblait que ma tête allait exploser. J’étais sonné et récupérais lentement mes esprits. Première chose à vérifier : est-ce que les moteurs poussaient ? Aucun problème, tout était bon. Il y avait du bruit dans la cabine mais ce n’était pas grave. Je replongeai immédiatement pour me coller au sol, j’étais à peu près à 20 pieds.

      –  « Comment ça va Mamel ? » s’inquiéta Paco.

      – « L’avion est instable, j’ai le réacteur droit en feu, je coupe ! »

       – « C’est bon, fonce vers la sortie. »

Je ne dis rien à la radio, mon mal était supportable et Mamel avait beaucoup plus besoin d’aide que moi. J’avais été touché depuis bientôt une minute, et apparemment je ne survolais plus les forces irakiennes. Un juron s’échappa de ma gorge. Je sentis alors un liquide chaud et poisseux me couler abondamment dans le cou. Je regardai lentement à droite puis à gauche. Ma verrière était perforée de part et d’autre et au milieu il y avait mon casque. Dès lors, je réalisai que j’étais blessé. Aucune peur ne m’envahit, je restai lucide et maître de mes moyens. J’annonçai calmement mes problèmes à la radio :

       – « Charly. Je suis touché, j’ai un trou dans la tête et je pisse le sang.

       – « Tu confirmes Charly ! » interpella Schnapy

       – « Je confirme, j’ai un trou dans la tête, je pisse le sang et je vais monter. »

       – « Non, non !… » plusieurs voix venaient de répondre en même temps.

      – « Charly, sors d’abord ! » s’écria le chef. Je continuai au cap 260°, je volais toujours aussi bas.

      – « Le but 20 Charly, va vers la sortie ! »

J’affichai le but 20 à mon calculateur et me dirigeai vers la frontière saoudienne à la vitesse de 500 nœuds. J’aperçus au loin un Jaguar dans la brume. J’essayai de le rattraper mais en vain. Au but 20, j’effectuai souplement mon virage pour ne pas avoir de vertiges. Les ailes à plat, je cherchai le Jaguar qui me précédait mais ne vis rien. Je continuai un peu au cap sud comme prévu. Maintenant, il fallait monter vite. Je cabrai franchement mon avion, comme nous l’avions répété. A 400 nœuds, je larguai des cartouches infrarouges puis je branchai la postcombustion. Je grimpai jusqu’au niveau 130, mais la couche étant dense à cet endroit, je m’arrêtai finalement au 150. J’essayai d’afficher la base d’Al Ahsa au calculateur, mais ce dernier était bloqué sur le but 15, point du ravitaillement en vol. J’étais donc seul surnageant sur cette mer de nuages informes et mon émotion était profonde.

      – « Charly, t’en es où ? » demanda Schnapy.

     – « Je suis stable au niveau 150, je n’ai plus de calculateur, il est bloqué sur le but 15, je voudrais qu’on me rassemble. »

Immédiatement le fidèle Paco répondit :

     – « OK Charly, on va te rassembler. Annonce-moi une distance par rapport au but 15 et monte au 200 à cause de l’hippodrome des ravitailleurs. »

J’exécutai exactement les recommandations de Paco et je branchai mon oxygène en surpression pour compenser le manque de pressurisation dû aux trous dans la verrière.

     – « Je suis au 200 et à 80 nautiques du but. »

Bonaf venait de rassembler Mamel, son avion était en piteux état.

     – « Ouais ! J’ai coupé le droit et percuté l’extincteur, mais rien ne s’éteint. »

Ils semblaient tous les deux très calmes, ce qui était une bonne chose.

     – « Pour toi, le moteur droit brûle aussi Bonaf.» reprit Mamel.

     – « OK, je coupe mon réacteur ! »

Que le temps me paraissait long ! Je fis un rapide calcul de la consommation de carburant. C’était suffisant pour atteindre Al Ahsa. Bruno participait activement à notre secours.

      – « Charly, j’ai contacté I’AWACS, tu es clair sur Al Ahsa direct. »

     – « Charly, passe un coup d’IFF EMERGENCY » poursuivit le chef.

     – « OK, c’est fait ! »

Je me traînais à 330 nœuds car je devais économiser du pétrole et laisser de la marge à ceux qui allaient me rejoindre. Ce qui me tracassait le plus était la descente. J’espérais ne pas avoir de vertiges, ce serait une catastrophe. Tant pis pour l’avion, je devrais m’éjecter.

        – « Je suis touché aussi ! » s’exclama une autre voix que j’avais du mal à reconnaître.

       – « J’ai un dur à la profondeur. Je vais me poser en longue finale.

C’était Jésus.

      – « Très bien Jésus, reste calme. » dit Schnapy.

Nous étions quatre à être touchés : une véritable hécatombe ! De plus, il y avait encore beaucoup d’autres voix que je n’avais pas entendues :

    – « Largue des leurres infrarouges Charly, les autres te verront mieux.»

Je larguai une première fois. Rien. Puis une deuxième.

     – « Il est à 11 heures, Paco. »

J’identifiai Benet, j’étais heureux qu’il m’ait repéré.

    – « Charly, tiens le coup, on arrive. »

    – « Ça va. »

Je répondais avec de plus en plus de lassitude et chaque appel me faisait sursauter. J’avais l’impression de sombrer dans une douce quiétude. Désormais, plus rien ne m’inquiétait. Etais-je en train de m’endormir ? Chacun, à tour de rôle me faisait parler. J’étais de plus en plus las et ce fut à peine si je vis arriver Paco à côté de moi.

    – « Tu me vois Charly à ta droite ?

    – « Ouais ! Je me mets dans ton aile. Tu me ramènes au terrain. »

    – « C’est d’accord » répondit-il.

Je poussai un soupir de soulagement et je me rapprochai pour me mettre en place. J’avais entière confiance en Paco. Je savais qu’il ferait tout pour me raccompagner dans de bonnes conditions. La radio retransmettait le périple des deux avions en monoréacteur. Bonaf avait réussi à éteindre le feu du moteur. Il accompagnait Mamel jusqu’à Jubail, un terrain américain.

     – « Où ça en est Bonaf, » demanda ce dernier.

    – « Ça brûle toujours, » répondit l’autre.

    – « Tu devrais t’éjecter Mamel, » proposa Bruno un peu inquiet.

    – « Non non, ça tient je vais me poser à Jubail. »

Je ne quittais plus mon ami des yeux car maintenant c’était mon guide. La descente venait de commencer et nous rentrâmes dans la couche nuageuse. Je devais faire un énorme effort pour maintenir ma position en patrouille serrée. Mais la couche n’étant pas épaisse nous en sortîmes rapidement. Malgré tout, il faisait très sombre. J’étais gêné, je n’avais plus rien devant les yeux. A nouveau Jésus fit part de ses problèmes.

    – « Je suis en longue finale, avec le manche en butée. J’ai du mal à tenir l’avion, je vais m’éjecter ! »

Schnapy l’encouragea car il touchait au but.

    – « Jésus, tu y es presque, essaie d’aller jusqu’au bout. »

 A notre tour nous nous approchions d’Al Ahsa. Il était grand temps, cela faisait bientôt quarante minutes que j’avais été touché.

    – « Charly, tu vois la piste, elle est à gauche. Tu vas sortir les éléments et te poser. »

Dans un premier temps, je descendis légèrement, mais dans cette pénombre et cette brume je ne voyais rien. Peu à peu, je distinguai une longue bande noire, c’était le taxiway qui venait juste d’être refait. Nous étions en vent arrière, je sortis le train et les volets et effectuai un dernier virage. Paco, à côté de moi, me surveillait. J’étais très concentré malgré mon mal de tête.

Mon atterrissage fut parfait : MISSION ACCOMPLIE !

Je dégageai la piste et j’éclatai en sanglots. J’étais à bout de nerfs. J’avais la vie sauve. Cela tenait véritablement du miracle, pensai-je en regardant de nouveau la verrière. J’imaginais déjà l’état de ma tête sous mon casque. Mes pleurs redoublèrent, je n’arrivais plus à me contrôler. Sur le parking, des pilotes et des mécaniciens étaient rassemblés, aucun signe de joie : savaient-ils déjà ? Je roulai jusqu’au parking, mon mécanicien de piste m’attendait. Il mit les cales et je coupai les moteurs. J’étais effondré, la tête penchée en avant et je me sentais très fatigué. Je n’avais même plus la force de me lever. La verrière s’ouvrit. L’ambulance arriva à vive allure. En quelques secondes le médecin fut là.

   – « Ne bouge pas mon gars, on s’occupe de toi. »

Il me prit la tension et aussitôt hurla des ordres. Avant d’avoir le temps de dire « ouf » j’avais déjà une perfusion dans le bras. A plusieurs, ils m’aidèrent doucement à m’extraire de l’habitacle. Je découvris alors les visages de ceux qui m’entouraient. Ils étaient tous plus pâles les uns que les autres. Le colonel RTP présent m’encouragea amicalement.

   – « Charly, tiens le coup, ça va aller. »

Son tutoiement me surprit, mais me fit du bien. Mes pleurs se calmèrent. Allongé sur une civière, j’étais installé dans l’ambulance. Un « toubib » et un pilote, « 3D », m’accompagnaient. Le médecin me posa un masque à oxygène et demanda à « 3D » de le maintenir. Ils me réconfortaient comme ils le pouvaient. Mais par moments je ne pouvais pas m’empêcher de sangloter : c’était plus fort que moi. Sans arrêt, les images de l’enfer du feu que nous avions traversé me revenaient à l’esprit.

Alain MAHAGNE

Quelques photos ont immortalisé cet épisode.

Détachements en OPEX

Détachements en OPEX

J’avais déjà publié un article sur un détachement en OPEX du 3/11 à Rivolto ; aujourd’hui, je refais la même chose avec le 2/11 à N’Djamena pendant l’opération TACAUD.
Je vous mets quelques photos et vous pourrez en retrouver plus dans l’espace membre dans la page « Detam 2/11 en aout-sept 1979« .

Je pense que certains d’entre vous ont des photos qui me permettraient de publier d’autres pages/articles de ce genre ; plutôt que de les laisser au fond d’un tiroir, envoyez les moi et je suis certains qu’elles rappelleront de bons souvenirs.

 

50 ans d’OPEX

André Carbon a  l’amabilité de vous présenter mon dernier livre qui traite de “nos  forces aériennes en Opex” et résume un demi-siècle d’interventions extérieures. Les anciens de la “11” se retrouveront facilement dans cet ouvrage, notamment ceux qui, sur Jaguar, ont été les premiers à opérer en Afrique et ont marqué ainsi un style d’intervention dont on sait le succès…et le développement qu’il connaît aujourd’hui.”

 Général Michel Forget

ForgetDerVol
Dernier vol du général FORGET

Telle est la dédicace que le Général FORGET a eu la gentillesse de  m’envoyer lorsque je l’ai sollicité pour son livre « Nos forces extérieures en OPEX ». Son livre se lit très facilement et ceux qui ont vécu la période Africaine se sentiront particulièrement concernés. Mais il n’y a pas que l’Afrique et son regard sur les crises de ces cinquante dernières années vous surprendra par la justesse et la pertinence de l’analyse qu’il en fait.

A recommander tout particulièrement.

Nos forces aériennes en OPEX. Un demi-siècle d’interventions extérieures.
Editions Economica (collection Stratégies et Doctrines) – 195 pages 29 Euros.

Gloire au JAGUAR !

Gloire au JAGUAR

Encore une fois c’est avec l’accord de  l’AEA et aussi de l’auteur Patrick Jelensperger que je vous propose aujourd’hui un article sur les missions réalisées par le JAGUAR. Il s’inscrit dans la logique de celui des Rafales au dessus du Mali ; vous apprendrez que la mission Saint Dizier / N’Djamena effectuée dans le cadre de l’opération SERVAL n’est pas la plus longue jamais effectuée par des avions d’arme Français. Les contextes et les époques sont différents et je crois qu’il faut voir cet article comme une sorte de clin d’œil aux pilotes d’aujourd’hui.

MISSION LONGUE / OPERATION CHEVESNE

Le dernier numéro du Piège décrivait dans le cadre de l’opération « Serval » la première mission RAFALE de Saint-Dizier à, N’Djamena en passant par le Mali pour une mission de bombardement, durée du vol affichée : 09h41. C’est sans aucun doute la plus longue mission de bombardement effectuée par la chasse française, mais pas la plus longue sans bombardement.

Revenons en 1983, soit il y a 30 ans. A cette époque, le Liban vivait des moments difficiles, des troupes françaises s’y trouvent. La force aérienne est constituée de Super-Etendards de l’aviation embarquée. Le 22/9 ceux du P.A.  « Foch » effectuent avec succès une attaque des batteries syriennes. Le 23/10 des attaques kamikazes sont dirigées vers les troupes américaines (241morts), et vers un poste Français situé dans l’immeuble « Drakkar » (58 paras tués). Le 17/11, 8 SuE du « Clemenceau » effectuent un raid sur un camp terroriste près de Baalbek. Mais une indisponibilité du P.A. l’obligera à revenir en métropole, il n’y aura donc plus de force aérienne de combat disponible sur place.

La FATAC doit alors être prête à, assurer éventuellement cette mission, depuis le « porte-avion » de l’Armée de l’Air, c’est-à-dire Solenzara. Cette mission revenait à la 11° escadre, mais les calculs montraient une durée de vol très largement supérieure aux 5 à 6 heures de vol auxquelles ses pilotes (et les avions) étaient habitués avec les opérations africaines (Tacaud, Lamantin, Manta…). C’est pourquoi une première mission d’endurance de 07h30 est effectuée le 16/11 par 2 avions au dessus de la France. Il est ensuite décidé d’effectuer une mission équivalente, plus longue pour évaluer la bonne tenue des pilotes et des avions. Elle est effectuée le 15/12 par 2 avions au départ d’Istres. Les pilotes sont astreints à quelques tests médicaux, les avions sont sélectionnés selon divers paramètres faible consommation d’huile, bonne étanchéité du circuit d’oxygène). Le trajet est très simplement un aller/retour vers Dakar selon la route traditionnelle de mise en place en Afrique, le long des côtes espagnoles, puis marocaines et mauritaniennes. Le demi-tour sera fait avant d’arriver à Dakar, aux environs de Nouadhibou. Pour cela, 2 C135F sont nécessaires, le premier effectue le trajet aller, le second mis en place préalablement à Dakar, décolle sur ordre du premier et vient à la rencontre de la patrouille pour ramener les 2 Jaguars vers la France. Il y a déjà 4h20 de vol affiché. Le retour se fait sur le même trajet, et est poursuivi, comme presque tous les convoyages retour d’Afrique jusqu’à Toul, cela avec un fort vent de face. Le décollage a eu lieu de nuit (nous sommes en octobre), l’atterrissage à Toul également, le vol a duré 10h20. A part les vols sur Mirage IV, c’est certainement la mission la plus longue effectuée par des avions de combat…… Les pilotes et les avions ont montré leur bonne tenue, la FATAC et la « Onze » étaient ainsi prêtes à assumer une mission au Liban depuis la métropole, en attendant la disponibilité du P.A.

Début janvier 1984, l’escadron 3/11 « Corse » est mis en place avec « Armes et bagages » à Solenzara pour cette opération dont le but est un bombardement sur le Liban, et qui reçoit le nom de baptême « Chevesne » (8 Jaguars et 3 C160 pour le matériel). Des vols d’entrainement sont programmés presque quotidiennement, cela d’autant plus que l’arrivée sur la Corse en très basse altitude par l’ouest ressemble à l’arrivée sur le Liban, vallées encaissées, relief identique, etc….. C’est ainsi que des vols avec percée en méditerranée à 100 NM à l’ouest de l’ile, achevés par des tirs sur le champ de tir de Diane sont effectués. La coopération avec la Marine nationale est concrétisée par des briefings des pilotes de la 17 F qui avaient volé au dessus du Liban. Au bout de quelques jours, la mission est prête, cartes, ravitaillements, conduite à tenir avec les CME, phimat, barracuda et leurres.

Le 18/01 l’ordre arrive à Solenzara, c’est pour demain, une mission de reconnaissance au dessus de la Résidence des Pins qui est l’Ambassade de France, la météo sera bonne. A 08h30 décollage de 5 Jaguars (La patrouille de 4 plus un spare qui rentrera). La rejointe sur 2 C 135F qui avaient décollé d’Istres est réalisée, la navigation suit un trajet côtier par la pointe de la botte italienne, le sud de la Crète et Chypre. Au cours de cette navigation la patrouille reçoit la visite de 2 F14 de l’US Navy qui l’escortent quelques minutes avant de les quitter bien amicalement. La côte libanaise apparait, la percée est effectuée, un recalage des calculateurs est fait au dessus du « Suffren », et à 12h00, à 500 Kts la patrouille survole la capitale, caméras OM 40 en fonctionnement, toutes CME sur marche, des paillettes et les leurres infrarouges sont largués, de façon à marquer la présence des cocardes françaises, pour la population et nos troupes au sol. La remontée et le retour se déroulent comme prévu, les 2 C 135F du trajet aller sont vides, mais 2 autres venus également d’Istres sont normalement au rendez-vous pour assurer le retour vers Solenzara. La mission aura duré 6h45 et nécessité 5 ravitaillements. Dès l’atterrissage les films sont développés, et les clichés convoyés par un Jaguar vers les autorités parisiennes via Creil. (Nous sommes en 1983, l’informatique balbutie…). A cette époque les Jaguars sont également sur la cote ouest des Etats-Unis pour l’exercice « Red Flag », tandis que le 4/11 est en Afrique. Cela permet à un responsable de la FATAC la célèbre phrase « Le soleil ne se couche plus sur la FATAC » ; un autre a dit ensuite « il y a 2 catégories de pilotes, ceux qui ont fait du Jaguar, et les autres ». Après cette mission, le dispositif reste en place, mais, il n’y aura pas de seconde mission. A la fin du mois, le « Clemenceau » reprend la mer vers Beyrouth, et le 26/01, tandis qu’il passe au large de la Sardaigne, une patrouille de 7 Jaguars effectue un passage TBA pour lui souhaiter bonne route vers sa destination. L’équipage était sur le pont, mais pour nos pilotes la piste est vraiment courte……

En matière de missions longues effectuées par avion de combat, il ne faut pas, oublier celles des Mirage IV. Si ce n’est pas réellement un avion de chasse, c’est néanmoins un avion de combat, d’ailleurs ses missions les plus longues étaient des missions de reconnaissances stratégiques. La première eut lieu en 1975 dans le cadre de « l’affaire Claustre ». Celle du 10 mai 1978, soit il y a 35 ans, une durée de 9h30 de vol avec 6 ravitaillements, quasiment la durée de la mission Serval-Rafale. C’était une mission de reconnaissance sur le nord Tchad, Zouar, Faya et Bardaï. Mais la plus longue est effectuée le 18 février 1986 après la destruction le 16 février de la piste libyenne d’Ouadi-Doum par une patrouille de 11 Jaguars de la 11° escadre ; mission de reconnaissance après décollage d’Istres pour un retour à Bordeaux, soit 11h00 de vol dont 30 minutes à Mach 2 /50.000’ et 48 tonnes en 12 ravitaillements délivrés par 4 C 135F. Comme pour Chevesne, les images sont développées sur place et convoyée vers la capitale par Alphajet.

Ces rappels ne sont en aucune façon une dépréciation de la mission des 4 Rafales, mais une précision historique rappelant que plusieurs décennies auparavant, les prédécesseurs des «  Rasoir Alpha » avaient déjà inscrit de belles pages dans l’histoire aéronautique française avec des avions d’une génération antérieure : le Mirage IV, mais aussi cet avion tant décrié, mais si attachant et efficace pour ceux qui l’ont pratiqué, le Jaguar. A l’époque pour les Africains, Avion se disait « Jaguar ». Cet avion s’est ensuite illustré par des actions réelles au cours de la Guerre du Golfe, puis en ex-Yougoslavie.

Ce récit est issu de mes souvenirs, mais également de 3 livres :

Le félin Franco-anglais en action : le Jaguar, d’Alain Vezin

La GE sur M IV (témoignages) édité chez Lavauzelle

Le Mir IV, bombardier stratégique d’Hervé Beaumont édité chez Larivière.

A l’époque, j’étais le second de la Onze, j’ai leadé le passage au dessus du Clemenceau.

Les photos sont toutes origine 11 EC

La phrase en italique n’a pas été reprise dans le piège,

Le piège a nommé Hervé LONGUET comme l’auteur de la phrase : »il y a 2 catégories……………….

PHOTO AMBASSADE DE FRANCE
Maison de l’ambassadeur de France à Beyrouth
patrouille 2
Les Jaguars au dessus du Clemenceau
message clemenceau
Message du Clemenceau
patrouille 4
Les Jaguars… sans le Clemenceau

Le 3/11 à Rivolto

Rivolto 3/11

Le capitaine BIZE (de l’époque) m’a fait parvenir une série de photos commentées sur le DETAM du 3/11 à Rivolto pendant les mois de Juillet à Septembre 1993.

Détachement de l’escadron 03.011 sur la base de Rivolto en Italie

Dates : 16 juillet 1993 au 5 septembre 1993

Opération : Crécerelle (ex Yougoslavie)

Chef de détachement CDT ACCARD commandant de l’escadron 03.011

Officier mécanicien CNE Wirtz, offcier mécanicien de l’escadron.

Officier armement CNE Bize, officier armement11°  escadre et adjoint chef des services techniques 11°escadre

Médecin détaché Médecin principal  Roul  Christine,  médecin du PN, service médical 50.136

Renfort mécanos du GERMaS 15.011

Mission Cap Cass

COMAIR Général Sabathe, de la FATac  en poste à Vincenza

COMLOG Lcl Pouzet, chef des services techniques 11EC en poste à Vincenza.

Rivolto_juil93_3-11_016               le CEMAA au café, avec les mécanos…

Rivolto_juil93_3-11_017               CDT ACCARD aux OPS

Rivolto_juil93_3-11_018               programmation du fameux « MIP »

Rivolto_juil93_3-11_019               préparation de l’itinéraire…

Rivolto_juil93_3-11_020               en route vers l’envol…

Rivolto_juil93_3-11_021               installation à bord…

Rivolto_juil93_3-11_022               le départ…

Rivolto_juil93_3-11_023               routine quotidienne…

Rivolto_juil93_3-11_024               tour avion

Rivolto_juil93_3-11_025               au roulage…

Rivolto_juil93_3-11_026               dépannage…

Rivolto_juil93_3-11_027               aux OPS…

Rivolto_juil93_3-11_028               pot de départ du CDT ACCARD à Rivolto…

Rivolto_juil93_3-11_029               le cadeau d’adieu…

Rivolto_juil93_3-11_030               deux invités, le carabinier qui gardait les avions et NELLY la cantinière

Rivolto_juil93_3-11_031               le pot d’adieu…

Rivolto_juil93_3-11_032               le repas

Il manque quelques noms et si vous avez des commentaires, anecdotes, je ne manquerai pas de les inclure.