Le « Fana » célèbre les 40 ans de Ouadi-Doum

FANA Ouadi - Doum

     Il y a 40 ans, le 16 Février 1986, 11 Jaguar de l’escadron 1/11 attaquaient et rendaient inutilisable la piste de Ouadi- Doum située dans le nord du Tchad. Le numéro du « Fana » de février consacre près d’une vingtaine de page à cet évènement et je remercie son directeur Alexis ROCHER pour cette célébration et pour m’avoir autorisé à publier son article sur le site de la 11 EC.

     A titre personnel j’aurais bien aimé qu’il y ait eu quelque chose de plus au moins officiel pour nous donner l’occasion de nous retrouver et évidemment de boire quelques bières ensemble.

     En faisant un retour en arrière, on constate que cette mission réalisée par un seul escadron, faisait partie de l’une des missions principales de la FATAC (Force Aérienne TACtique), celle de l’AI (Air Interdiction), s’est déroulée suivant le concept TBA / TGV (Très Basse Altitude / Très Grande Vitesse) de l’époque et surtout qu’elle a été couronnée de succès.  Et alors ? Je n’ose pas imaginer ce qu’il serait passé si cela avait été un échec ; on aurait entendu causer du pays pendant un moment et même aujourd’hui encore. Il a fallu une bonne dose de savoir faire (et peut être aussi de chance ?) pour que le leader de TELLIER amène les 11 Jaguar sur l’objectif après 2H15 de vol avec la seule aide du calculateur quand on sait qu’il offrait une précision maximale de 1 à 2 Nm après une heure de vol. J’en veux pour preuve le témoignage de MANSION lors de la mission sur Al Jaber.

    J’ai lu il y a quelques mois un article rédigé par un ancien OR (Officier de Renseignement) qui affirme encore aujourd’hui qu’après l’attaque des Jaguar, la piste était utilisable, déduction faite à partir des photos prises par un Mirage IV à plus de 40 000 ft ! Trop fort l’OR ! Même s’il y a encore quelques esprits chagrin de ce style pour dénigrer ce qui a (très bien) marché je pense que cette mission restera comme un des faits marquant de l’Armée de l’Air pour ces dernières années.

Compte tenu de la taille des fichiers, il faut cliquer sur les liens ci-dessous pour avoir accès à l’article. Bonne lecture.

L’histoire mouvementée du JAGUAR A 91

A 91 au retour de la mission sur Al Jaber
Article écrit par Pierre-Alain Antoine, ancien commandant de l'EC 2/11 très connu dans le milieu aéronautique et auteur de plusieurs ouvrages inspiré de son parcours professionnel.
Article écrit par Pierre-Alain Antoine, ancien commandant de l'EC 2/11 très connu dans le milieu aéronautique et auteur de plusieurs ouvrages inspiré de son parcours professionnel.

 

      Le Jaguar A91 fait partie d’une commande de 160 Jaguar monoplaces et de 40 Jaguar biplaces, construits par la société AMD-BA dans son usine de Toulouse-Colomiers. Il fait partie du « Standard 5, tranche 4 », comprenant les Jaguar A81 au A130. Il est livré à l’armée de l’Air au mois d’août 1977 et rejoint la 11ème escadre de chasse qui l’affecte à l’escadron 2/11 « Vosges » sur la BA 136 de Toul Rosières. Il est alors immatriculé 11-MQ. La 11ème escadre de chasse est composée alors de quatre escadrons de Jaguar :

        –  L’escadron 1/11 « Roussillon » sur la BA 136 de Toul-Rosières,

        –  L’escadron 2/11 « Vosges » sur la BA 136- 

         – L’escadron 3/11 « Corse » sur la BA 136,

        – L’escadron 4/11 « Jura » sur la BA 106 de Bordeaux-Mérignac.

Séjours au Tchad

        Le Jaguar A91, effectue un premier détachement au Tchad, à N’Djamena, de mai 1978 à août 1978 dans le cadre de l’opération Tacaud. C’est pendant cette période qu’il participe à l’intervention armée des Jaguar dans la région d’Ati et de Djedda (zone d’action située dans le nord-est de N’Djamena pour une distance de 425 kilomètres).

Missions exécutées par le Jaguar A91 entre le 19 et le 31 mai 1978 :

        Ce fut donc à la bataille d’Ati et de Djedda que le Jaguar a activement participé à l’appui de nos troupes au sol. En voici la preuve dans le récit du pilote qui était aux commandes lors de la mission F 059, le Capitaine Jean-Michel Cantin : « 23 mai, quelques jours auparavant, je venais de prendre mon baptême du feu à Ati, en patrouille avec Charles Bezat, en appui du 3ème RIMA. Cette fois-ci, je décolle avec l’adjudant Péron pour une intervention dans la palmeraie de Djedda, à 40 km au nord d’Ati, où les forces rebelles du Frolinat se sont repliées. Nous arrivons en altitude, pour économiser du pétrole, après un trajet de 30 minutes, le Breguet Atlantic nous attend et nous guide vers des véhicules dispersés et camouflés sous la maigre végétation. Les marins se sont fait tirer dessus malgré leur altitude et ils sont montés un peu pour se mettre complétement hors de portée des missiles et des mitrailleuses de 14,5 mm. Grâce à la description de l’Atlantic, nous entamons nos premières passes au canon de 30 mm, notre armement du jour. Les véhicules nous apparaissent au dernier moment, et avec mon équipier, nous prenons un écartement important, de l’ordre de deux à trois kilomètres, pour pouvoir ajuster nos tirs et ne pas nous gêner. Cela a également pour but de varier les axes d’attaque et compliquer la tâche des tireurs au sol. Tout se passe bien pour nous, les fumées des véhicules en feu commencent à se multiplier quand soudain, lors d’une de mes passes, au dégagement (que nous effectuons dans l’axe, sans cabrer, afin d’éviter les tirs de missiles SAM7), je ressens une impression de grêle, puis un silence « assourdissant » qui ne fait penser que les deux moteurs se sont arrêtés. Je suis touché. Je cabre en m’éloignant du sol et de la menace le plus vite possible et pour évaluer les dégâts tout en recherchant le contact visuel sur mon équipier. J’aperçois alors un véhicule en fuite, à quelques kilomètres des fumées et qui soulève un nuage de poussières… mais qui tire sur Péron. Je n’ai plus de radio, mais je rebranche aussitôt mes canons pour effectuer une passe avec un fort taux de piqué (plus de 45 degrés alors que nous appliquons plutôt 2 à 3 degrés lors des passes précédentes ; c’était le moyen de ne pas quitter l’objectif des yeux), je tire d’une courte rafale (le gauche s’est enrayé). Bingo, le véhicule est stoppé net et prend feu. Je dégage en montant, prend le cap retour base et je fais le point : plus de radio, plus d’oxygène, une altitude-cabine qui monte en même temps que l’avion (donc plus de pressurisation), mais surtout la jauge carburant qui descend beaucoup plus vite que d’habitude. Une seule solution : monter le plus haut possible pour réduire la consommation, mais sans oxygène, sans pressurisation. J’atteins 30 000 pieds et j’essaie de rester éveillé et je me concentre sur ma navigation. N’Djamena est en vue, j’entame une descente économique, j’effectue mon approche en ouvrant bien les yeux (c’est quand même un aéroport international et je n’ai plus de radio), je me pose et rejoins le parking avec les derniers litres, de pétrole qui me restent. Plus je m’approche du parking, plus je vois les mécaniciens qui ouvrent des yeux tout ronds et qui me suivent jusqu’à mon emplacement. Verrière ouverte, le pistard qui monte à l’échelle me dit : « Mon Capitaine, vous avez vu l’état de votre zinc ». Eh oui, mon pauvre Jaguar est luisant de pétrole et on voit beaucoup d’impacts sur le fuselage. Je rejoins rapidement le PC du général qui commande l’opération Tacaud, pour le debriefing. Je suis un peu euphorique. Je lui décris les différentes passes sur la carte d’état-major, leurs résultats, puis les impacts sur mon avion, ma montée en chandelle suivie de mon piqué prononcé pour détruire le véhicule qui agressait mon équipier… « Pouvez-vous me montrer sur la carte ce dernier objectif ? », interroge le général de l’armée de terre ; « Non », car c’est en dehors de la carte punaisée. On va vite me chercher la carte plus à l’ouest… « Voilà, la piste que suivait le véhicule, voilà, c’est par là… ». « Vous êtes sûrs qu’il tirait, vous pouviez le voir depuis l’altitude d’où vous étiez, nous avions du monde dans ce coin-là (NDLR – comme quoi un terrien ne pense pas comme nous et ne sait pas comment nous voyons tout depuis notre avion). Me voilà complétement dégrisé : « euh oui, je suis sûr de moi… » La porte de la salle s’ouvre, Péron fait son entrée et se dirige droit vers moi : « Celui qui me tirait dessus, tu l’as eu d’une seule passe ! ». Ouf, les jours suivants, j’apprendrai qu’il s’agissait du commandant des Frolinat, de ses adjoints et des conseillers libyens. Et mes pannes :

       – Les fuites pétrole, on a vu. Les mécanos m’offriront une rotule du circuit carburant percée par un impact ;

       – Les pannes radio, oxygène et pressurisation sont liées : le boitier de jonction « siège-pilote » qui permet de connecter l’oxygène lors du brêlage et de brancher la cordon radio du casque a explosé. Il est à quelques centimètres du flanc gauche du pilote ;

      –  Le canon gauche a bien pris un impact.

      Les jours suivants, j’ai admiré le travail des mécaniciens et surtout des chaudronniers (les choumacs) qui referont un bec de bord d’attaque à la main et à l’œil : résultat parfait. Les mêmes choumacs reboucheront tous les trous du fuselage. Je leur avais donné un sacré travail. Quelques jours plus tard, le LCL Pachebat s’éjectait dans la cuvette d’Ati, touché, lui aussi…Moins de chance que moi ».

Vergnères - Cantin - Ouvrard - Carrasco - Lissonde -Dudret
Vergnères – Cantin – Ouvrard – Carrasco – Lissonde -Dudret

      Comme indiqué plus haut, le A91 reprenait l’air le 30 mai 1978 (une semaine plus tard) pour effectuer la mission F 064 et le 31 mai, pour un appui feu avec canons et quatre bombes de 125 kg. De retour en France, il revient dans son escadron d’origine, le 2/11 « Vosges » à Toul-Rosières et ce jusqu’au mois de mai 1981. Après une période de révision périodique à la Sogerma à Bordeaux, il rejoint de nouveau la BA 136 au début de 1982 mais cette fois au sein de l’escadron 3/11 « Corse » où il est immatriculé 11- RI. On le retrouve en détachement à Libreville au Gabon en mai 1982. Dans le cadre de l’opération Manta qui a succédé à l’opération Tacaud au Tchad, la France entretient trois détachements de quatre Jaguar A chacun, à Dakar (Sénégal), Bangui (République Centrafricaine) et Libreville ou N’Djamena et ce suivant les circonstances et les développements politico opérationnels au Tchad. Neuf escadrons de Jaguar, les 1/7 « Provence », 3/7 « Languedoc et renforts de l’escadron 2/7 « Argonne » stationnés à Saint-Dizier, 4/7 « Limousin » sur la base aérienne d’Istres, les quatre escadrons de la 11ème escadre (1/11 « Roussillon », 2/11 « Vosges », 3/11 « Corse » à Toul-Rosières et le 4/11 « Jura » à Bordeaux Mérignac) ainsi que le 3/3 « Ardennes » à Nancy Ochey se succéderont lors de relèves chaque huit semaines à deux mois. Le A91 reste dans l’inventaire de l’escadron 3/11 « Corse » jusqu’en septembre 1985 où, pendant cette période et pour une raison inconnue, il est immatriculé 11-RJ. C’est en octobre 1985, que le Jaguar A91 est affecté à l’escadron 4/11 « Jura » sur la BA 106 de Bordeaux-Mérignac et devient le 11-YG. Il est détaché à Bangui en janvier 1986.

     Revenons un peu en arrière : en avril 1985, la FATac-1ère RA a reçu l’ordre de l’état-major de préparer une mission de frappe sur la base de Ouadi Doum que les forces du président libyen ont décidé d’aménager au nord du Tchad. L’évolution de la situation au nord du 16ème parallèle ainsi que l’avancement des travaux de la piste de Ouadi-Doum font l’objet de plusieurs missions de reconnaissance effectuées par les Jaguar. Sous le nom de code Musaraigne, ces missions décollent de Bangui et survolent le dispositif libyen au nord du Tchad à 15 000 pieds. Les avions, dans la configuration deux bidons de 1 200 litres sous voilure, dispositifs de contremesures en points externes, et bidon photo RP 36P en position ventrale, opèrent en patrouilles de deux. Le 28 octobre et le 11 novembre, les quatre Jaguar de Dakar et les quatre de Libreville rejoignent la capitale de la Centrafrique, portant à 12 le nombre de Jaguar stationnés à Bangui. Les dernières missions Musaraigne indiquent la présence à Ouadi-Doum d’un important dispositif radar (radar de surveillance lointaine Spoon Rest, batteries de missiles sol-air SA-6 servis par des radars Straight Flush, et des automoteurs d’artillerie sol-air ZSU-23-4 et leurs radars Gun Dish). Des radars de surveillance Flat Face sont également découverts à Faya-Largeau et à Fada. Arrivé à la mi-novembre 1985 à Bangui avec un détachement de l’escadron 3/3 « Ardennes », où j’étais commandant de la 1ère escadrille, nous avons eu à préparer une première fois la mission de bombardement sur le terrain de Ouadi-Doum. La mission est prévue à partir du 5 décembre, puis est annulée par Paris. Après deux nouvelles missions Musaraigne dans la journée du 7 décembre (je fus le leader de la seconde mission – Musaraigne IV – avec un décollage à 12h30 pour une mission de 4h15 et trois ravitaillements en vol (un sur C-160 Transall NG et deux sur Boeing C135F, le capitaine Vinson étant mon équipier) et une autre mission – Musaraigne V – effectuée le 11 décembre et où je tenais le rôle de directeur des vols à bord du Boeing de ravitaillement qui révèlent la présence de troupes et de véhicules au nord du 16ème parallèle, et l’inspection du dispositif par le général Capillon, chef d’état-major de l’armée de l’Air, la tension retombe et l’année 1985 se termine dans le calme. Le détachement du 3/3 « Ardennes » est relevé le 30 décembre et l’escadron 1/11 « Roussillon » en entier prendra le relai de l’ensemble le 10 Février.

     L’ordre tombe le 13 février pour l’exécution de la mission Trionyx à partir de Bangui, le dimanche 16 février au matin. Suite au déclenchement de la mission un dispositif de 12 Jaguar A, de 4 Mirage F1C, de 6 Boeing C-135F, un Breguet Atlantic de la Marine, un Transall NG et un SA-330 Puma de l’ALAT pour la « rescue » est regroupé à Bangui et à Libreville pour une partie des ravitailleurs. La mission sera confirmée par l’EMA, le 15 avant 17h00Z. Le but de la mission est de neutraliser la piste de Ouadi-Doum. Les moyens :

     – 8 Jaguar A sont armés de BAP 100 emportées en ventral, deux bidons de 1 200 litres sous voilure et les bidons de contremesures électroniques (CME Phimat/ Barracuda). Le nombre de munitions emportées est dicté d’une part par les BAP 100 disponibles (65 à Bangui) et d’autre part par la quantité de pétrole à disposition des Jaguar lors des ravitaillements, la consommation des avions augmentant avec le nombre de charges emportées ;

     – Les 4 autres Jaguar, venant du détachement de Dakar, ont conservé leur bidon de 1 200 litres en position ventrale et reçoivent deux bombes de 250 kg sous voilure ainsi que les CME. Tous les Jaguar sont équipés d’une caméra Omera 40, d’un enregistreur de visée EV 130 et d’un lance-leurres infrarouge à la place du parachute de queue ;

      – Les Mirage F1C, armés de canons et de missiles air-air doivent assurer la protection des six ravitailleurs ;

      – Les six C-135F opèrent à partir de Libreville et de Bangui, quatre au Gabon (pour quatre d’entre eux) et de Bangui en RCA (pour les deux autres).

      – Le Breguet Atlantic où prend place le chef de mission assure le rôle de PC volant ;

      – Pour la recherche et le sauvetage, un Puma de l’ALAT est en alerte. Le Transall NG est mis en place à N’Djamena afin d’être en mesure de larguer en basse altitude, des fûts de pétrole sur des points précis permettant au Puma SAR d’intervenir au nord du 16ème parallèle en cas de besoin. A savoir qu’à cette époque, il n’y a pas d’éléments de l’armée de l’air stationnés dans la capitale tchadienne.

     Je passe sur le trajet aller de la mission. Arrivés sur l’objectif, les 7 premiers Jaguar (un Jaguar en panne à la mise en route a annulé sa mission) larguent leurs BAP 100 sur la piste, arrivent derrière, les 4 derniers Jaguar armés de bombes de 250 kg. Des gerbes d’éclats des 250 kg des deux premiers avions du dernier groupe s’élèvent jusqu’à 250 pieds et les deux derniers avions de la patrouille (n°11, lieutenant Debernardi sur le A133 et le n° 12, capitaine Delecourt sur le A91) passent dans ce nuage d’éclats et tout le monde prend le cap retour vers Bangui. Après l’atterrissage à Bangui, les mécaniciens découvriront un impact sous l’entrée d’air gauche sur le A133 et dix impacts sur le A91. Trois de ces impacts nécessitent des réparations lourdes. En effet, le A91 a reçu un impact à la base de la glace frontale, un autre à la base de la perche de ravitaillement rétractable et situé sur le côté droit de la glace frontale. Le troisième impact pose plus de problème car il est situé au niveau d’un réservoir interne de carburant, le réservoir F1 qui se trouve derrière le pilote et d’une capacité de 500 kg. Or pour changer ce réservoir, il faut séparer la voilure du fuselage, voilure qui sur Jaguar est d’une seule pièce pour les deux ailes. La question est donc posée de savoir si l’avion est rapatrié à Toul, une fois démonté (ce qui nécessite deux Transall) ou bien, si les réparations lourdes sont effectuées sur place par des spécialistes venus de Toul. Ce sera cette deuxième solution qui sera choisie par le commandement après avis des services spécialisés et du constructeur. Une équipe, sous les ordres d’un sous-officier supérieur du Germas 15/011 de Toul arrive à Bangui afin d’effectuer les travaux de remise en état. Dans un pays chaud, il n’est pas facile de démonter une aile de Jaguar car la forte température gène mécaniquement cette action ; cela n’a jamais été fait. L’ALAT, qui dispose d’un hangar en toile sur place le met à disposition de l’équipe (ce qui oblige les mécaniciens de l’ALAT à travailler en plein soleil pour entretenir les Gazelle et les Puma dont ils disposent à Bangui). En plus, il faut bénéficier de moyens de levage appropriés, ce qui n’existe pas à Bangui sauf à employer un camion de l’armée de terre, un GBC 8KT de dépannage qui est équipé pour relever un camion ou un blindé et surtout pas pour soulever une aile de Jaguar. C’est pourtant grâce à cette grue à câble (avec l’inconvénient de l’élasticité des câbles) qu’un adjudant grutier de l’armée de Terre a réussi l’exploit demandé (il reçut d’ailleurs une lettre de félicitations de la part de l’armée de l’Air).*

      Pendant ce temps, le Jaguar A91 qui a été réparé à Bangui est prêt le 13 Mars pour un vol de contrôle. Responsable du détachement, il est normal que ce soit à moi d’effectuer ce vol. Avant le décollage, le responsable de l’équipe touloise était inquiet et me glisse à l’oreille : « Mon capitaine, je vous demande de tout tester, tous les circuits, les moteurs, le circuit carburant, les servitudes, enfin tout ». Je le remercie et le rassure en lui répondant : « Je vais tout tester et si l’avion est bon, vous le saurez avant l’atterrissage car dans ce cas, avant de me poser, j’effectuerai une série de voltige à la verticale de la piste ». Pendant ce vol spécial qui a duré 35 minutes, j’ai tout testé, sorti et rentré le train d’atterrissage plusieurs fois, coupé les moteurs alternativement, ils se sont rallumés sans problème, testé les radios, le transfert carburant, j’ai même passé le mur du son au-dessus de la brousse à haute altitude (eh oui, le Jaguar était supersonique, il pouvait voler jusqu’à Mach 1,5). L’avion était parfait et arrivé verticale la piste, j’entamai une série de voltige base 2000 pieds, boucle, retournement, huit cubain, rétablissement, tonneaux lents et rapides. Comportement impeccable ! A l’arrivée au parking, tous les mécanos étaient là et c’est le chef des mécanos venus de Toul, qui monta à l’échelle pour m’aider à mettre les sécurités du siège éjectable. Il avait un sourire éblouissant et apaisé. Arrivé au bureau de piste, j’ai écrit sur la forme 11 : RAS (ce qui veut dire que l’avion est bon pour le vol et cela sans autre réparation). Il est une tradition dans l’armée de l’Air qui veut que lorsqu’un pilote souhaite remercier les mécanos, il offre une caisse de bières au bar mécanos, chose évidemment que j’ai proposée. Ce fut impossible car le chef des mécanos venus de Toul était tellement heureux d’avoir effectué une réparation hors normes et que l’avion soit bon du premier coup après des réparations lourdes, que c’est lui qui a payé les consommations pour tout le monde, mécanos et pilotes du détachement. Le A91 poursuivra son séjour en Afrique jusqu’à la date prévue de son retour en métropole et rentrera à Bordeaux.

      La guerre du Golfe Plusieurs années plus tard, le 2 août 1990, l’Irak envahit le Koweit. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies, avec une rapidité inhabituelle, condamne l’agression en votant la résolution 660, appelant l’Irak à retirer ses troupes du Koweit « immédiatement et inconditionnellement ». Le 7 août, le roi Fahd demande aux Américains de déployer des troupes en Arabie saoudite. Les Américains lancent l’opération Desert Shield. Plusieurs pays alliés se rallient à la coalition. Après un temps de réflexion, la France lance l’opération Daguet. L’armée de l’Air se met en ordre de bataille : le 3 octobre, quatre Mirage F1CR de la 33ème escadre de reconnaissance de Strasbourg et quatre Mirage 2000 RDI de la 5ème escadre de chasse d’Orange se mettent en place sur le terrain d’Al Asha. Une seconde vague de Mirage F1CR et de Mirage 2000 rallie l’Arabie saoudite le 8 octobre. Le dimanche 14 octobre, les Jaguar entrent en action. Il y aura jusqu’à 31 Jaguar A français stationnés à Al Asha dont le A91 qui arrive le 12 décembre 1990. Les missions d’entrainement s’enchainent. Quelques jours avant l’ultimatum de l’ONU fixé au 15 janvier 1991, la première mission qui pourrait être attribuée aux Français est confiée à l’escadron 2/11 « Vosges ». Escadron que je commandais jusqu’au 30 mars 1990 avant de rejoindre la BA 701 de Salon-de-Provence et le commandement de la Patrouille de France, de l’équipe de voltige de l’armée de l’air et l’équipe de parachutistes « Phoenix » regroupés au sein des « Equipes de Présentation de l’Armée de l’Air (EPAA). C’est dire si je connaissais bien les pilotes de cette belle unité. Mon second de l’époque au 2/11, le commandant Mansion, avait pris ma suite. Le jeudi 17 janvier, à 02h30 heure locale, l’opération Desert Storm est déclenchée, l’aviation coalisée entre en action. A 07h00, douze Jaguar A de l’armée de l’Air décollent du terrain d’Al Asha en deux patrouilles de six avions chacune, objectif : la base d’Al Jaber au Koweit occupée par les forces irakiennes. Nous connaissons tous cet épisode et nous ne reviendrons pas sur les détails de la mission, sauf que l’avion n°12 est le Jaguar A91 et son pilote, le capitaine Hummel. L’avion est en configuration 6F (un bidon ventral de 1 200 litres) et quatre bombes de 250 kg sous voilure ainsi que des CME. Les avions progressent à très très basse altitude (moins de 100 pieds), cependant, afin de larguer leur armement (BLG-66 Belouga et bombes de 250 kg freinées), il leur faut monter au moins à 250 pieds afin que le temps de chute soit suffisant à l’armement des munitions et ainsi protéger l’avion largeur. Lors de leurs attaques, les appareils se trouvent face à une DCA féroce. Ils sont entourés des flocons noirs des obus solair et sont la cible de missiles sol-air à guidage infrarouge du type SA-7. Venant de larguer ses bombes sur un objectif d’opportunité, le capitaine Hummel redescend à 50 pieds, son avion vole à 500 kts au cap 240 lorsqu’il ressent une explosion du côté droit, l’avion subit une embardée et un très court temps après, la lampe rouge de feu moteur droit s’illumine en même temps que l’alarme sonore se déclenche. La température du moteur droit est à 1 000°C (il faut préciser que les instruments de température moteurs ne sont graduées que jusqu’à 1 000°C). Le moteur droit est en feu, les autostables (6) se déclenchent et la vitesse chute rapidement vers 300 kts. Il lui reste encore une vingtaine de nautiques pour sortir des lignes. Il n’est pas le seul dans ce cas, quelques nautiques derrière, un autre Jaguar est pratiquement dans la même situation. Le A104 se traine lui aussi à faible vitesse, le lieutenant Bonnafoux, son pilote a suivi à la radio tout le déroulement des événements et lorsqu’il découvre un avion seul, il n’a aucun doute : « Devant, j’ai vu un avion tout seul, ce ne pouvait être que Mamel (7), je l’ai rassemblé et là, je lui ai annoncé que son avion brûlait, il m’a répondu : ‘le tien aussi’. On a comparé nos températures moteurs ; elles étaient toutes en butée max. J’ai coupé le moteur qui brûlait et percuté l’extincteur, j’ai réussi à éteindre le feu mais lui continua à brûler. »

    Après que Mamel a coupé le réacteur droit et lui aussi percuté l’extincteur, le A91 traine toujours derrière lui une épaisse fumée noire. Une rapide inspection visuelle révèle un impact sur le moteur droit et des tôles arrachées. D’un commun accord, Mamel et Bonaf décident de se dérouter sur le terrain le plus proche situé en Arabie saoudite, le terrain de Jubail. Tout en montant péniblement vers le niveau 100 (8), volets sortis à 20°, les deux Jaguar prennent le cap 120. Ils débutent la descente à 30 nautiques de Jubail, la piste 35 est en service et le capitaine Hummel se présente directement en vent arrière. Après une manœuvre pour prendre du recul, Bonnafoux se retrouve dans l’axe de la 17. Il décide de se poser directement. Le vent est calme et la piste mesure 4 000 mètres de long. Dès qu’il touche des roues, il sort le parachute et dégage la piste. En face, le A91 se présente en dernier virage le moteur droit brûle toujours. Dans son sillage, un trait de fumée souligne sa trajectoire. Sur le bord de la piste, les pompiers attendent le Jaguar. Finale monomoteur, atterrissage, parachute sorti, vitesse contrôlée, piste dégagée. Tout s’est passé très vite. Un camion de pompiers suit l’avion en feu et commence à le noyer sous une épaisse couche de mousse. Le pilote coupe le moteur restant et évacue l’appareil dont le moteur gauche commence à brûler. A Al Ahsa, alors que 10 avions se sont posés, on apprend, assez rapidement et avec un grand soulagement que les deux avions manquants se sont posés à Jubail. Le fuselage du Jaguar étant construit à partir d’une semelle sur laquelle viennent s’accrocher les cadres, cette dernière ayant recuit à cause de l’incendie qui a gravement endommagé sa structure.

     Démonté sur place et ramené en France par deux C-160 Transall et après expertise par l’équipe technique Jaguar à Toul, il a été remonté et stocké sur la base aérienne 279 de Châteaudun où il a servi à entrainer les mécaniciens aux « réparations de dommages de combats (RDC) ». Personne dans l’armée de l’Air ne voulait se séparer de cet avion, c’est pourquoi, il a été présenté dans le musée « Canopée » de cette base aérienne. Celle-ci devant fermer en 2021, la collection « Canopée » sera préservée sur site. Quant au Jaguar A91, il entre au « Panthéon » des avions : le Musée de l’Air et de l’Espace au Bourget. Pour conclure, à notre connaissance, le Jaguar A91 a, les treize années pendant lesquelles il a été en état de vol, fait partie de trois patrouilles ayant ouvert le feu dans un contexte de guerre. Que ce soit au Tchad ou dans le Golfe, il a été touché sérieusement lors de trois missions remarquables : le 23 mai 1978, lors de la bataille de Djedaa (Tchad), le 16 février 1986 lors de l’attaque de la piste de Ouadi-Doum au nord du Tchad et le 17 janvier 1991 en bombardant la base aérienne d’Al Jaber au Koweit occupée par les Irakiens. Nous devons souligner qu’à chaque fois, le A91 était le dernier avion de la patrouille. Si l’effet de surprise joue pour les premiers avions d’une patrouille, il n’en est pas de même pour les derniers. Les servants de défense sol-air, se reprennent vite de la surprise et visent alors les derniers avions qui les menacent. Trois missions avec ouverture du feu, trois blessures graves et à chaque fois, il a ramené son pilote sain et sauf. Les capitaines Cantin, Delecourt et Hummel lui doivent le salut. De construction robuste et qui plus est bimoteur, comme tous ses frères, le Jaguar A91 a bien mérité de la Patrie.

La patrouille en 250 KgF Delecourt - Debernardi - Schiltz - Amourette
La patrouille en 250 KgF Delecourt - Debernardi - Schiltz - Amourette
Impact 2
Impact 2
Impact 1
Impact 1
Delecourt
Delecourt

  Pendant ce temps, le Jaguar A91 qui a été réparé à Bangui est prêt le 13 Mars pour un vol de contrôle. Responsable du détachement, il est normal que ce soit à moi d’effectuer ce vol. Avant le décollage, le responsable de l’équipe touloise était inquiet et me glisse à l’oreille : « Mon capitaine, je vous demande de tout tester, tous les circuits, les moteurs, le circuit carburant, les servitudes, enfin tout ». Je le remercie et le rassure en lui répondant : « Je vais tout tester et si l’avion est bon, vous le saurez avant l’atterrissage car dans ce cas, avant de me poser, j’effectuerai une série de voltige à la verticale de la piste ». Pendant ce vol spécial qui a duré 35 minutes, j’ai tout testé, sorti et rentré le train d’atterrissage plusieurs fois, coupé les moteurs alternativement, ils se sont rallumés sans problème, testé les radios, le transfert carburant, j’ai même passé le mur du son au-dessus de la brousse à haute altitude (eh oui, le Jaguar était supersonique, il pouvait voler jusqu’à Mach 1,5). L’avion était parfait et arrivé verticale la piste, j’entamai une série de voltige base 2000 pieds, boucle, retournement, huit cubain, rétablissement, tonneaux lents et rapides. Comportement impeccable ! A l’arrivée au parking, tous les mécanos étaient là et c’est le chef des mécanos venus de Toul, qui monta à l’échelle pour m’aider à mettre les sécurités du siège éjectable. Il avait un sourire éblouissant et apaisé. Arrivé au bureau de piste, j’ai écrit sur la forme 11 : RAS (ce qui veut dire que l’avion est bon pour le vol et cela sans autre réparation). Il est une tradition dans l’armée de l’Air qui veut que lorsqu’un pilote souhaite remercier les mécanos, il offre une caisse de bières au bar mécanos, chose évidemment que j’ai proposée. Ce fut impossible car le chef des mécanos venus de Toul était tellement heureux d’avoir effectué une réparation hors normes et que l’avion soit bon du premier coup après des réparations lourdes, que c’est lui qui a payé les consommations pour tout le monde, mécanos et pilotes du détachement. Le A91 poursuivra son séjour en Afrique jusqu’à la date prévue de son retour en métropole et rentrera à Bordeaux.

      La guerre du Golfe Plusieurs années plus tard, le 2 août 1990, l’Irak envahit le Koweit. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies, avec une rapidité inhabituelle, condamne l’agression en votant la résolution 660, appelant l’Irak à retirer ses troupes du Koweit « immédiatement et inconditionnellement ». Le 7 août, le roi Fahd demande aux Américains de déployer des troupes en Arabie saoudite. Les Américains lancent l’opération Desert Shield. Plusieurs pays alliés se rallient à la coalition. Après un temps de réflexion, la France lance l’opération Daguet. L’armée de l’Air se met en ordre de bataille : le 3 octobre, quatre Mirage F1CR de la 33ème escadre de reconnaissance de Strasbourg et quatre Mirage 2000 RDI de la 5ème escadre de chasse d’Orange se mettent en place sur le terrain d’Al Asha. Une seconde vague de Mirage F1CR et de Mirage 2000 rallie l’Arabie saoudite le 8 octobre. Le dimanche 14 octobre, les Jaguar entrent en action. Il y aura jusqu’à 31 Jaguar A français stationnés à Al Asha dont le A91 qui arrive le 12 décembre 1990. Les missions d’entrainement s’enchainent. Quelques jours avant l’ultimatum de l’ONU fixé au 15 janvier 1991, la première mission qui pourrait être attribuée aux Français est confiée à l’escadron 2/11 « Vosges ». Escadron que je commandais jusqu’au 30 mars 1990 avant de rejoindre la BA 701 de Salon-de-Provence et le commandement de la Patrouille de France, de l’équipe de voltige de l’armée de l’air et l’équipe de parachutistes « Phoenix » regroupés au sein des « Equipes de Présentation de l’Armée de l’Air (EPAA). C’est dire si je connaissais bien les pilotes de cette belle unité. Mon second de l’époque au 2/11, le commandant Mansion, avait pris ma suite. Le jeudi 17 janvier, à 02h30 heure locale, l’opération Desert Storm est déclenchée, l’aviation coalisée entre en action. A 07h00, douze Jaguar A de l’armée de l’Air décollent du terrain d’Al Asha en deux patrouilles de six avions chacune, objectif : la base d’Al Jaber au Koweit occupée par les forces irakiennes. Nous connaissons tous cet épisode et nous ne reviendrons pas sur les détails de la mission, sauf que l’avion n°12 est le Jaguar A91 et son pilote, le capitaine Hummel. L’avion est en configuration 6F (un bidon ventral de 1 200 litres) et quatre bombes de 250 kg sous voilure ainsi que des CME. Les avions progressent à très très basse altitude (moins de 100 pieds), cependant, afin de larguer leur armement (BLG-66 Belouga et bombes de 250 kg freinées), il leur faut monter au moins à 250 pieds afin que le temps de chute soit suffisant à l’armement des munitions et ainsi protéger l’avion largeur. Lors de leurs attaques, les appareils se trouvent face à une DCA féroce. Ils sont entourés des flocons noirs des obus solair et sont la cible de missiles sol-air à guidage infrarouge du type SA-7. Venant de larguer ses bombes sur un objectif d’opportunité, le capitaine Hummel redescend à 50 pieds, son avion vole à 500 kts au cap 240 lorsqu’il ressent une explosion du côté droit, l’avion subit une embardée et un très court temps après, la lampe rouge de feu moteur droit s’illumine en même temps que l’alarme sonore se déclenche. La température du moteur droit est à 1 000°C (il faut préciser que les instruments de température moteurs ne sont graduées que jusqu’à 1 000°C). Le moteur droit est en feu, les autostables (6) se déclenchent et la vitesse chute rapidement vers 300 kts. Il lui reste encore une vingtaine de nautiques pour sortir des lignes. Il n’est pas le seul dans ce cas, quelques nautiques derrière, un autre Jaguar est pratiquement dans la même situation. Le A104 se traine lui aussi à faible vitesse, le lieutenant Bonnafoux, son pilote a suivi à la radio tout le déroulement des événements et lorsqu’il découvre un avion seul, il n’a aucun doute : « Devant, j’ai vu un avion tout seul, ce ne pouvait être que Mamel (7), je l’ai rassemblé et là, je lui ai annoncé que son avion brûlait, il m’a répondu : ‘le tien aussi’. On a comparé nos températures moteurs ; elles étaient toutes en butée max. J’ai coupé le moteur qui brûlait et percuté l’extincteur, j’ai réussi à éteindre le feu mais lui continua à brûler. »

    Après que Mamel a coupé le réacteur droit et lui aussi percuté l’extincteur, le A91 traine toujours derrière lui une épaisse fumée noire. Une rapide inspection visuelle révèle un impact sur le moteur droit et des tôles arrachées. D’un commun accord, Mamel et Bonaf décident de se dérouter sur le terrain le plus proche situé en Arabie saoudite, le terrain de Jubail. Tout en montant péniblement vers le niveau 100 (8), volets sortis à 20°, les deux Jaguar prennent le cap 120. Ils débutent la descente à 30 nautiques de Jubail, la piste 35 est en service et le capitaine Hummel se présente directement en vent arrière. Après une manœuvre pour prendre du recul, Bonnafoux se retrouve dans l’axe de la 17. Il décide de se poser directement. Le vent est calme et la piste mesure 4 000 mètres de long. Dès qu’il touche des roues, il sort le parachute et dégage la piste. En face, le A91 se présente en dernier virage le moteur droit brûle toujours. Dans son sillage, un trait de fumée souligne sa trajectoire. Sur le bord de la piste, les pompiers attendent le Jaguar. Finale monomoteur, atterrissage, parachute sorti, vitesse contrôlée, piste dégagée. Tout s’est passé très vite. Un camion de pompiers suit l’avion en feu et commence à le noyer sous une épaisse couche de mousse. Le pilote coupe le moteur restant et évacue l’appareil dont le moteur gauche commence à brûler. A Al Ahsa, alors que 10 avions se sont posés, on apprend, assez rapidement et avec un grand soulagement que les deux avions manquants se sont posés à Jubail. Le fuselage du Jaguar étant construit à partir d’une semelle sur laquelle viennent s’accrocher les cadres, cette dernière ayant recuit à cause de l’incendie qui a gravement endommagé sa structure.

     Démonté sur place et ramené en France par deux C-160 Transall et après expertise par l’équipe technique Jaguar à Toul, il a été remonté et stocké sur la base aérienne 279 de Châteaudun où il a servi à entrainer les mécaniciens aux « réparations de dommages de combats (RDC) ». Personne dans l’armée de l’Air ne voulait se séparer de cet avion, c’est pourquoi, il a été présenté dans le musée « Canopée » de cette base aérienne. Celle-ci devant fermer en 2021, la collection « Canopée » sera préservée sur site. Quant au Jaguar A91, il entre au « Panthéon » des avions : le Musée de l’Air et de l’Espace au Bourget. Pour conclure, à notre connaissance, le Jaguar A91 a, les treize années pendant lesquelles il a été en état de vol, fait partie de trois patrouilles ayant ouvert le feu dans un contexte de guerre. Que ce soit au Tchad ou dans le Golfe, il a été touché sérieusement lors de trois missions remarquables : le 23 mai 1978, lors de la bataille de Djedaa (Tchad), le 16 février 1986 lors de l’attaque de la piste de Ouadi-Doum au nord du Tchad et le 17 janvier 1991 en bombardant la base aérienne d’Al Jaber au Koweit occupée par les Irakiens. Nous devons souligner qu’à chaque fois, le A91 était le dernier avion de la patrouille. Si l’effet de surprise joue pour les premiers avions d’une patrouille, il n’en est pas de même pour les derniers. Les servants de défense sol-air, se reprennent vite de la surprise et visent alors les derniers avions qui les menacent. Trois missions avec ouverture du feu, trois blessures graves et à chaque fois, il a ramené son pilote sain et sauf. Les capitaines Cantin, Delecourt et Hummel lui doivent le salut. De construction robuste et qui plus est bimoteur, comme tous ses frères, le Jaguar A91 a bien mérité de la Patrie.

 

Hummel pilote du A 91
Hummel pilote du A 91
Le A91 11 en vol "en entier"
Le A91 11 en vol "en entier"
Le A91 11-YG
Le A91 11-YG
A 91 au retour de la mission sur Al Jaber
A 91 au retour de la mission sur Al Jaber

Histoire de BAP 100

BAP 100 sur Jaguar
BAP 100 sur Jaguar

                                                                                           Histoire de BAP 100

              Petit rappel 

       Le 16 Février 1986, 11 Jaguar attaquaient et neutralisaient la piste de Ouadi-Doum ; 7 étaient équipés de BAP 100 (Bombe Anti Piste) et les 4 autres en bombes classiques de 250 kg freinées. Sur les 12 X 7 BAP 100 tirées, seules 9 atteignirent leur objectif en faisant un trou dans la piste ; le mauvais déploiement de certains parachutes a provoqué des trajectoires erratiques et ont fait en sorte que certaines bombes n’atteignent pas la piste. La cause évoquée fut alors simple et de bon sens : lot de parachute défectueux. « Attaque de la piste de Ouadi-Doum »

      Quelques années plus tard, lors d’une réunion d’anciens de l’EC 1/11, Schiltz qui participa à l’attaque me dit qu’en fait la cause était une vitesse excessive et supérieure à la limitation d’emploi de la BAP 100 qui était de 450 kts. Il faut préciser qu’arrivés au point initial, nous avions accéléré à 500 kts pour être certain d’avoir au moins 450kts lors de la finale car entre le point initial et le largage nous avons effectué 3 virages au cours desquels nous aurions dû perdre un peu de badin. Ces virages étaient assimilés au « Jink » et étaient destinés à diminuer notre vulnérabilité face aux menaces sol/air en ayant des trajectoires avions moins prédictibles.

       Mais le Jaguar était un avion qui réservait parfois des surprises et contre toute attente nous avons conservé cette vitesse de 500kts, donc supérieure à cette fameuse limite des 450kts. Cette hypothèse a d’ailleurs été reprise par un « instruit » ancien du CEV qui faisait partie du comité de lecture de la revue que publie le Musée de l’Air. Un collègue de promotion était alors président et m’avait demandé l’autorisation de publier l’article dans lequel je racontais comment s’était passé l’attaque. Arguant du fait que nous étions « arrivés trop vite » et que nous avions overshooté la limite vitesse de la BAP 100, il n’était pas question qu’une revue aussi prestigieuse puisse comporter un article qui ne reflétait pas l’exacte vérité.

    Quand j’ai quitté l’Armée de l’Air, j’ai travaillé dans le groupe industriel qui possédait la société qui avait conçu et construit la BAP 100 ; j’ai retrouvé un ingénieur qui avait participé au projet et qui m’a dit que la limité haute préconisée et figurant sur la fiche technique de la société était bien de 500 kts, que les calculs avaient bien étaient fait pour 500 kts et qu’il fallait même ajouter ce fameux coefficient « k » compris entre 1,1 et 1,2 qui en fait amenait ainsi la limite à 550 kts. Ce coefficient « k » est utilisé pour tout calcul de limite structurelle ; quand un pont est limité à par exemple « 10 T », il ne va pas s’écrouler s’il y a « 10,1 T » mais commencera à présenter des signes de fatigue à 10xk T. Malheureusement, je n’arrive pas à remettre la main sur la fiche constructeur de Thomson Brandt ; j’ai dû bien la ranger pour être certain de ne pas la perdre….

    Par contre , j’ai retrouvé un numéro de la revue « TIR Information » d’avril 1989, consacrée à la BAP 100 qui est jointe ci-dessous.

Bulletin "TIR Information" d'avril 1989
Bulletin "TIR Information" d'avril 1989
Tir BAP 100

                                                                     BOMBE ANTI-PISTE 100 Tête explosive

      CARACTERISTIQUES PHYSIQUES

      – Longueur hors tout…………………………………………………………..1786 mm

      – Calibre……………………………………………………………………………100 mm

     – Masse totale…………………………………………………………………….37 kg

     – Masse totale de matière active……………………………………………7,2kg

   CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

      La BAP 100 « Bonne de Guerre » est constituée de :

 La tête active contenant :

             – 3,5 kg d’explosif (HEXAL)

            – Un générateur piezzo-électrique à l’ogive relié à la fusée située à l’arrière de la tête.

           – La fusée équipée des sécurités et du retard d’initialisation (0,025 s).

           – Le tronçon central comprenant :

          – Le double système d’accrochage (sous adaptateur / sous bombe supérieure).

          – Le vérin pyrotechnique éjecteur (vitesse d’éjection 2,5 m/s).

        – Un séquenceur électronique fournissant les ordres nécessaires au fonctionnement. Il existe deux types de séquenceur en fonction de l’altitude de largage (65 m ou 80 m).

 Le propulseur comprenant :

        – L’enveloppe métallique (masse 8,6 kg).

        – L’allumeur électrique BICKFORD PPN/CA fixé sur le fond avant du bloc de poudre.

        – La poudre propulsive (3,5 kg de SD 1152) qui produit une poussée moyenne de 2300 daN pendant 0,3 s.

       – L’ensemble empennage fixé à l’arrière du propulseur. Il comprend :

       – Quatre ailettes déployables et verrouillables.

      – Un conteneur pour le parachute cruciforme (0,85 m2)

     – Un vérin pyrotechnique assurant l’ouverture des ailettes et le verrouillage du parachute.

 Les sécurités

    – Les courts-circuits de tous les allumeurs pyrotechniques ne sont levés qu’après éjection effective de la bombe (sécurité électrique.

    – Chaîne pyrotechnique non alignée avant l’éjection.

     – Interdiction de la séquence de mise à feu si le freinage est insuffisant.

     – Les caractéristiques de stockage sont :

     – Classe : 1 ,1 E

    – Températures limites : -20° C < T < 40° C

CARACTERISTIQUES TACTIQUES

    Les BAP 100 sont larguées à partir d’adaptateurs spécifiques (30.6.M2), convenant aux pylônes équipés d’éjecteurs à entraxe de 14″, sur avions d’armes. Elles sont utilisées en chapelet de 1, 6, 12 ou 18 bombes. Elles permettent la neutralisation de pistes d’aérodromes, d’autoroutes, ponts ou autres infrastructures à carapace bétonnée.

Conditions nominales de tir.

     – Altitude > 65 m pour le séquenceur 65

    – Altitude > 80 m pour le séquenceur 80

    – Vitesse comprise entre 350 kts et 550 kts

   – Distance Avion-Bombe à l’armement de la fusée :

   – 190 m pour V = 350 kts

   – 340 m pour V = 550 kts

Efficacité

    – Le pouvoir de pénétration est de 30 cm de béton pour les objectifs bétonnés (pistes aérodromes, autoroutes, etc …).

    – La surface à réparer est de 50 m2.

    – Le diamètre du cratère est de 4 m.

    – La profondeur du cratère est comprise entre 0,8m et 1,2m.

    – L’explosion retardée se produit entre 0,3 m et 0,5 m

   – Températures d’utilisation : -40° C < T < 70° C

                                                          Il est bien stipulé dans cette fiche que la vitesse de tir est comprise entre 350 et 550 kts.

     A bientôt 40 ans après l’attaque, ce point qui ne relève pas du simple détail, n’est pas élucidé. Ce qui m’étonne, est que « l’institution » n’ait pas pris le problème à son compte ou si elle l’a fait, elle est restée très discrète à ce sujet.

     Je lance un peu une bouteille à la mer … si quelqu’un a des informations autres que celles avancées dans cet article, je suis preneur.

 

23 Novembre 1977 ; début de Lamentin

Théâtre des opérations

      En 1977, le Lieutenant Colonel Menu,(à l’époque) qui était en première ligne lors du déclenchement des opérations contre le Polisario, nous fait revivre ce véritable début de la saga des Jaguar en Afrique.

     Article paru en 2010 dans le bulletin des anciens de l’Ecole de l’Air.

     La montée en puissance

       Après la mort de Franco, l’Espagne souhaitant se débarrasser du Sahara occidental, vaste étendue désertique de 286000 km2, signa en novembre1975, un accord dit de Madrid, partageant ce territoire entre le Maroc qui prit possession du Nord et la Mauritanie, du Sud. Les armées espagnoles évacuaient l’ancienne colonie en décembre 1976. Cet accord n’avait pas été reconnu par l’Algérie, qui souhaitant disposer d’un libre accès à la façade atlantique, s’inquiétait de l’expansion marocaine vers le sud. La République arabe sahraouie démocratique quant à elle, contestant ce partage, avait constitué à Alger, depuis le début de 1976, un gouvernement en exil, reconnu par 72 pays africains et asiatiques. La France, admettant le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, s’était contentée de prendre acte du traité de Madrid.

        Le Polisario, abréviation de Front populaire pour la libération de Saguia el-Hamra et Rio de Oro, mouvement de libération du peuple sahraoui créé depuis 1973, décida de passer à l’action avec le soutien logistique de l’Algérie. Il s’attaqua en priorité à la Mauritanie, pays faible et pauvre, en concentrant ses efforts sur le train, talon d’Achille et véritable poumon économique, qui transportait le minerai de fer de Zouérate (Fort-Gouraud) à Nouadhibou (Port-Étienne).

        Ne disposant pas de moyens militaires suffisants pour se défendre, ce pays risquait de s’écrouler et portait en germe une déstabilisation de la partie occidentale de l’Afrique pouvant impliquer le Maroc, l’Algérie, le Sénégal et le Mali, tous prêts à réclamer les dépouilles du vaincu et à entrer en conflit armé les uns contre les autres. Contrairement à un certain nombre d’anciennes colonies françaises, la Mauritanie, dans la dynamique de son indépendance, avait dénoncé les accords de coopération militaire ou de défense passés avec la France. Toute intervention avait donc perdu le moindre caractère systématique.

        En mai 1977, Zouerate subit une attaque du Polisario au cours de laquelle deux Français furent tués et six enlevés. Malgré les interventions réitérées de notre gouvernement, nos compatriotes sont restés détenus.

       À Toul, la 11e escadre de chasse venait d’être équipée du Jaguar en remplacement du F100. Il n’avait pas encore la renommée de ce dernier qui avait fortement marqué de son sceau tous les pilotes qui l’avaient apprécié pour ses grandes qualités, ni le prestige du Mirage. Mais il était le seul avion de combat de l’Armée de l’air, en dehors des Mirage IVA cantonnés dans leurs missions de dissuasion nucléaire, à pouvoir se projeter loin de la Métropole et en particulier en Afrique, grâce au ravitaillement en vol. Cette escadre avait gardé les missions dévolues au F100. Elle était donc, à l’époque, encore unique en son genre.

       C’est ainsi qu’au début du mois de novembre1977, une cellule “Rapace” composée de 4 Jaguar, de pilotes et de mécaniciens, a été mise en alerte sur la base d’Istres. Tout était prêt à partir sur ordre. Les matériels de soutien entreposés dans les hangars étaient déjà conditionnés sur des palettes. Des C135F stationnés en permanence sur la base étaient également en alerte. Ils allaient jouer un rôle majeur et déterminant dans notre capacité à exécuter des missions de guerre loin de la base de départ.

       Les événements se sont précipités le 22 novembre. Chef du détachement Jaguar à Istres depuis quelques jours, j’ai reçu en fin d’après-midi, de l’état-major des armées, l’ordre de déploiement sur Dakar. Compte tenu des disponibilités, seuls 3 Transall étaient mis à notre disposition au lieu des 5 nécessaires. Il nous appartenait donc de décider ce que nous devions emporter en priorité. Le matériel laissé sur place devait en principe être convoyé ultérieurement. En fin de journée, ces trois appareils sont arrivés, ont été chargés immédiatement et ont pu décoller vers Dakar le lendemain matin à 5 h.

Istres au petit matin le ravitailleur attend l'heure de départ
Istres au petit matin le ravitailleur attend l'heure de départ
Convoyage vers l'Afrique
Convoyage vers l'Afrique

Le déploiement

     Le 23novembre 1977 aux aurores, le dispositif composé du C135Fet des quatre Jaguar prenait l’air. Nous avons rencontré sur le trajet des conditions de turbulence assez sévères qui ont rendu les opérations de ravitaillement en vol plutôt sportives. La queue du ravitailleur était animée selon les sautes d’humeur du vent, de mouvements vigoureux sur ses trois axes. Plusieurs tentatives ont été nécessaires pour entrer en contact avec le panier de ravitaillement et s’y maintenir. Tous les avions ont pu malgré tout ravitailler et cinq heures trente après le décollage d’Istres, nous nous posions à Dakar.

      Les moyens d’accueil sur la base aérienne de Ouakam étaient suffisants. Les matériels de couchage qui avaient été chargés dans les avions étaient donc tout à fait inutiles. Ils ont été entreposés dans un coin de hangar et deviendront rapidement des lieux de refuge pour serpents.

      La veille de notre arrivée, quatre Jaguar de Toul s’étaient posés à Dakar. Ce déploiement, indépendant de Lamantin, s’inscrivait dans le cadre d’une traditionnelle manœuvre franco-gabonaise (Estuaire). Ce n’était pour eux qu’une étape. Mais le train minéralier ayant été durement accroché au sud de Zouérate, cette patrouille avait été maintenue sur place et mise en alerte pour une intervention armée qui n’a pu être déclenchée en l’absence d’autorisation politique.

Mise en condition opérationnelle

      Dès notre arrivée, le général Forget (46 – de Saint-Exupéry) qui avait installé son état-major à Nouakchott, capitale de la Mauritanie, est arrivé pour inspecter ses moyens aériens. Nous avons alors pris la relève des premiers avions qui ont pu poursuivre leur chemin vers la Côte d’Ivoire, le Togo et le Gabon. Quelques jours plus tard, ils étaient de retour, mais, compte tenu de la situation militaire, l’ensemble du dispositif a été maintenu sur place.

     Le général Forget était à l’époque le commandant en second de la FATAC. De telles fonctions n’auraient pas dû le conduire à prendre le commandement de cette opération qui, selon l’organisation en vigueur, relevait de la responsabilité du 2e CATAC. Pour des raisons purement politiques, le général Saint-Cricq (42-Tricaud), chef d’état-major de l’Armée de l’air, avait tenu à changer de niveau et mettre en place un général de division. Il fut un chef de guerre de très grande qualité, certes exigeant, mais attentif à la satisfaction de nos besoins par la base. Son souci d’efficacité s’est rapidement concrétisé par la mise en place d’une remarquable organisation dans la conduite des opérations.

     Il était indispensable de bien connaître tous ceux avec lesquels nous allions réaliser nos missions. Nous avons tissé avec les équipages des C135F des liens privilégiés. Ils se sont montrés coopératifs et dévoués. Nous avons particulièrement apprécié toutes les initiatives heureuses qu’ils ont su prendre pour faciliter les rejointes après les phases de combat. Cette première expérience africaine a incontestablement ouvert la voie à un nouvel emploi opérationnel de ces ravitailleurs dans la projection des escadrons de chasse et de reconnaissance. Les années suivantes, tout ceci allait devenir monnaie courante voire banal et s’élargir à l’ensemble de l’aviation de combat de l’Armée de l’air. Nos camarades du Transport ont eu aussi leur part d’efficacité dans cette opération, bien sûr dans leur mission essentielle de soutien logistique dont l’excellent niveau n’est plus à démontrer mais aussi dans une fonction de PC volant dans laquelle ils ont su, avec bonne humeur et philosophie, faire la preuve d’une remarquable capacité d’adaptation aux “souhaits” de notre chef. Il était intéressant d’assister à une technique éprouvée de décollage sur alerte qui consistait à mettre en route le moteur gauche quand l’équipage apercevait la voiture du général – toujours plein pot – puis commencer le roulage porte encore ouverte dès que le chef était à bord et enfin démarrer le moteur droit !

     Sur place à Dakar, la Marine nationale détachait en permanence un à deux Bréguet Atlantic. Nous avons adapté aux Jaguar les techniques que la Patrouille Maritime utilisait pour guider des raids d’Étendard dans des missions d’attaque de bâtiments à la mer. Ceci fut déterminant dans la réussite des opérations dans lesquelles l’Atlantic fut utilisé pour pister à haute altitude les colonnes du Polisario, puis guider les Jaguar vers la zone d’intervention. Sans lui, nous aurions très perdu la trace des colonnes qui, après les attaques des postes mauritaniens, se repliaient à grande vitesse vers leur base arrière de Tindouf, sur le territoire algérien. Naturellement, il nous a été nécessaire de nous familiariser avec le vocabulaire très spécifique des marins ailés qui, au parking arrivaient au “mouillage” et dans le désert, ne larguaient pas des fumigènes mais les “mouillaient” !

     Du côté des autorités sénégalaises, j’ai eu le plaisir de revoir deux anciens de l’École de l’air, les généraux Seck (60-Ferrando) et Diop (61Moulin), le premier CEMA et le deuxième CEMAA. Un bon soutien au cas où nous aurions rencontré des difficultés au niveau local.

Le DA de Dakar
Le DA de Dakar
Parking Dakar 1977
Parking Dakar 1977
Mess officier
Mess officier
PC Lamentin
PC Lamentin

Les missions d’entraînement

      À peine installés, nous avons lancé les premières missions au-dessus de la Mauritanie. Comme il se doit, la discrétion allait jusqu’à déposer des plans de vol Dakar Saint-Louis du Sénégal et retour 3 à 5 heures plus tard ! Le contrôle sénégalais n’a jamais été dupe. Il devinait parfaitement que nous allions bien au-delà de la frontière nord, mais il s’est toujours abstenu de s’immiscer dans nos affaires.

      Les ravitaillements en vol étaient systématiques. Nous avons peaufiné, en l’absence de moyens de navigation au sol, radar et tacan, nos procédures de rendez-vous avec les C135F. Heureusement, le tacan air-air, la gonio, la bonne visibilité en altitude, nous ont beaucoup aidés. Ensuite, il fallait bien roder et maîtriser les techniques de guidage par Atlantic et enfin, après avoir renoncé à l’emploi des roquettes et des bombes, se familiariser avec le tir aux canons de 30 mm au milieu des dunes, sous faible anglé de piqué. L’accoutumance au vol à basse altitude au-dessus du désert était indispensable, avec pour corollaire, une bonne mémorisation visuelle des quelques points géographiques caractéristiques et des axes empruntés de manière habituelle par le Polisario lors de ses mouvements. Il fallait apprendre à se méfier des visibilités soudainement réduites par les vents de sable, sans pouvoir toujours compter sur une bonne précision du calculateur du Jaguar monoplace, loin de rivaliser avec les centrales à inertie. En un mot, garder les fondamentaux du couple cap et montre !

      C’est ainsi que nous nous sommes familiarisés avec des paysages de toute beauté et des lieux comme Nouakchott, Nouadhibou, Atar, Zouérate, El Richat, Bir Arame, Akjoudj, Choum, El Mreiti, Chinguetti, Ouadâne, sans oublier la voie ferrée utilisée pour transporter le minerai de fer de Zouérate à Nouadhibou. Un train d’une longueur impressionnante, avec ses 220 wagons transportant 20000 tonnes de minerai, nécessitant l’emploi de trois ou quatre motrices diesel.Nous avons très rapidement fait la démonstration que nous étions capables avec trois ravitaillements en vol d’intervenir à plus de 1500km de Dakar.

Le train qui a subi plusieurs attaques de la part du Polisario.
Le train qui a subi plusieurs attaques de la part du Polisario.
Surveillance de la voie ferrée
Surveillance de la voie ferrée
Le village de Choum
Le village de Choum

Les premiers contacts avec le Polisario

      Le 2 décembre 1977, le Polisario venait d’attaquer un poste militaire mauritanien à Bou Lanouar, situé sur la voie ferrée. Il retournait vers sa base en toute impunité, comme d’habitude. Cinq Jaguar étaient mis en l’air. Les deux C135Fqui nous accompagnaient, s’étaient mis en circuit d’attente vers Nouadhibou. Le guidage de l’Atlantic nous avait parfaitement conduits à la verticale de la colonne, comme à l’entraînement. C’est alors qu’il a fallu faire preuve de beaucoup de patience. Pendant près de deux heures trente, nous avons tourné en rond, tout en suivant la progression de la colonne et en nous ravitaillant à tour de rôle. Nous ignorions que le général Forget à bord du PC volant était en contact radio H.F. avec le chef d’état-major des Armées, le général Méry. Ce dernier essayait de convaincre le Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, d’autoriser l’ouverture du feu. Ce fut peine perdue ! Seul un petit Defender mauritanien tira quelques roquettes sans toucher sa cible.

     Nous nous sommes contentés de prendre quelques photos qui ont été présentées au Président de la République et d’exécuter un tir de semonce. Rien d’impressionnant pour les combattants aguerris du Polisario ! Le gouvernement mauritanien attendait impatiemment autre chose de la part de la France. Après quatre heures trente de vol, nous nous posions à Dakar. Nous étions vraiment déçus d’avoir déployé une telle énergie pour pas grand-chose. Mais en y réfléchissant bien, cette mission fut une excellente préparation physique et psychologique pour tout ce que nous allions vivre par la suite.

Les missions réelles

      Le 12 décembre 1977, nouvelle attaque du Polisario contre le train minéralier au niveau de Char, à 150 kilomètres au sud de Zouérate, faisant une vingtaine de victimes parmi les forces mauritaniennes. Nous avons mis en vol cinq Jaguar. Le Bingo Vert – l’autorisation de tir – avait déjà été donné. Le général Forget supervisait l’opération à bord d’un C160. Après le premier ravitaillement, mise de cap vers l’Atlantic qui nous a communiqué tous les éléments nécessaires à l’acquisition visuelle des véhicules qui progressaient en ordre dispersé, très éloignés les uns des autres. La colonne était à environ 1100 kilomètres de Dakar. Nous étions encore à 20000 pieds et à cette altitude, chaque objectif paraissait bien minuscule !

     Cette fois-ci, nous sommes rentrés immédiatement dans le vif du sujet. La légitime appréhension ressentie jusque-là avait presque disparu. Descente à 500 nœuds sur l’arrière de la colonne et ouverture du feu à des distances de tir qui nous vaudraient sous d’autres cieux, des points négatifs. Il fallait impérativement privilégier un faible angle de piqué pour à la fois diminuer les risques de prendre des coups et éviter les enfoncements caractéristiques du Jaguar à masse élevée pendant les ressources, dégager sans cabrer dans l’axe, puis remonter légèrement en vent arrière pour acquérir un nouvel objectif. Nous recherchions à détruire en priorité les camions transportant du carburant ou des réserves d’eau. Les passes de tirs se sont succédé en prenant bien soin de varier les caps d’attaque et de maintenir la cohésion de la patrouille. Les combattants du Polisario se défendaient avec leurs armes automatiques et opéraient de brusques variations de cap avec leurs véhicules rendant nos visées plus aléatoires. Heureusement, la précision des canons de 30 mm du Jaguar était remarquable et chaque véhicule touché par un obus explosait sous l’effet combiné du carburant et des munitions qu’il transportait. Apparemment, aucun tir de missile n’a été observé.  Après vingt minutes de combat, munitions épuisées, dégagement et rejointe du ravitailleur avant de mettre le cap sur Dakar. Nous laissions sur le terrain une quinzaine de véhicules incendiés. Nous apprenions alors que le Polisario avait décidé de libérer les otages français.

    Mais à notre grande surprise, le lendemain matin,13 décembre, nous recevions l’ordre de décoller en direction de la colonne avec deux patrouilles de 3 avions. L’ouverture du feu n’ayant pas été renouvelée, nous avons dû faire demi-tour après avoir survolé la colonne. En fin d’après-midi, alors qu’il restait à peine trois heures avant le coucher du soleil, une nouvelle mission avec six Jaguar était lancée. Cette fois-ci, nous avions l’autorisation de tir.

    Le contact avec le reste de la colonne attaquée la veille, avait été maintenu par deux Atlantic qui se sont relayés jusqu’à notre arrivée. Le premier se dérouta sur Nouakchott, les réservoirs pratiquement vides. Superbe démonstration d’efficacité de la Patmar. Le deuxième Atlantic, en panne de radar de bord utilisa une procédure de secours déjà éprouvée à l’entraînement. Il nous guida, à l’issue du deuxième ravitaillement, sur la colonne qui se trouvait à près de 1500 kilomètres de Dakar, au nord d’El Mreiti. Les véhicules toujours aussi dispersés semblaient à l’arrêt. Il valait mieux ne pas se poser trop de questions sur notre probabilité de survie dans cette partie du désert en cas d’éjection, loin des zones amies! Le soleil déclinait sur l’horizon, les ombres s’allongeaient au sol et il fallait déjà penser au ravitaillement retour qui risquait de se dérouler dans des conditions limites compte tenu de l’absence de phare sur le Jaguar !

    La première attaque a été lancée cap à l’est de manière à garder le soleil dans notre dos et gêner les tirs du Polisario. Conditions idéales pour nous. Les traçantes des rafales de l’artillerie sol-air étaient parfaitement visibles. Au cours d’une de mes attaques, j’ai aperçu des étincelles qui sortaient d’un épineux. De toute évidence, il s’agissait d’un bitube de 14.5 mm qui avait trouvé un abri et prenait à parti un de mes équipiers. J’ai ouvert le feu à moins de 200 mètres et j’ai vu alors monter vers moi une énorme boule de feu dans laquelle je suis passé, en rentrant la tête dans les épaules, heureusement sans dégât pour le Jaguar. Mon dernier véhicule explosa sur un coup de chance incroyable, avec le seul obus qui me restait dans mes caissons et dont j’ai pu suivre la trajectoire jusqu’à l’impact !!! Un seul départ de missile SAM 7 a été observé. Mais il a mal fonctionné et a percuté une dune voisine.

    Le retour sur le ravitailleur s’est fait presque de nuit. Le commandant de bord, pour gagner du temps, avait déjà anticipé la manœuvre de rendez-vous et pris une excellente initiative en quittant son circuit d’attente pour venir à notre rencontre. Ce ravitaillement eut lieu à la nuit tombante, surtout pour la deuxième patrouille, dans des conditions limites de sécurité. Heureusement, la nuit noire en altitude n’était pas encore totale. Une fois encore, les pilotes ont parfaitement maîtrisé cette partie délicate du vol, succédant à une phase intense de combat. Après plus de quatre heures de vol dont une de nuit et trois ravitaillements, la patrouille se posait à Dakar. Quand j’ai ouvert ma verrière en arrivant au parking, j’ai eu le sentiment de me vider de toutes mes tensions et émotions passées. Je n’avais jamais vécu d’évènements aussi intenses et je suis resté quelques minutes sans bouger, à l’écoute de la fréquence radio. Plusieurs pilotes avaient exécuté deux missions dans la journée, huit heures de vol et six ravitaillements. Quel soulagement quand le dernier des avions s’est posé ! Aucun n’avait été touché.

    En deux jours, nous avions détruit les deux tiers de cette colonne, soit environ 35 véhicules. La confirmation nous a été donnée en recueillant des renseignements de l’armée mauritanienne qui s’était rendue sur les lieux du premier accrochage et en interceptant les communications radio des quelques Land Rover survivantes arrivées à Tindouf. Le général Forget est venu nous rendre visite le lendemain. Il était particulièrement fier de nous et ne se priva pas de le manifester chaleureusement. Il participa activement, comme un sous-lieutenant, à une petite fête que nous avions organisée pour faire chuter la pression des deux journées précédentes.

    Les cinq jours suivants, grand calme sur tous les fronts ! Aucune attaque n’a été lancée. Le Polisario semblait intégrer cette nouvelle menace aérienne. Les mécaniciens ne sont pas restés inactifs et ont assuré les maintenances pour rendre tous les avions opérationnels. La libération réelle des otages a été confirmée le 14 décembre 1977 par un communiqué du “Ministère sahraoui de la Défense” à Alger. Nous n’avons pas pu nous empêcher d’éclater de rire en consultant la presse que nous avions reçue à Dakar quelques jours après. Une photo montrait Georges Marchais, premier secrétaire du Parti Communiste Français, accueillant ces ex otages à Orly, clamant haut et fort que leur libération était le fruit de ses efforts auprès des camarades du Polisario et des frères algériens dans le cadre de l’amitié des peuples révolutionnaires !!! Une “amitié” qui sentait fort la poudre des obus de 30mm…

    Mais de nouvelles surprises nous attendaient encore. En effet, semblant ignorer nos interventions des 12 et 13 décembre, une nouvelle colonne avait attaqué un poste mauritanien à T’Meimichat. Il y avait de quoi être étonné, les Jaguar avaient infligé des pertes sévères au Polisario et il ne changeait pas ses modes d’actions.

 

Le dispositif au dessus de la Mauritanie.
Le dispositif au dessus de la Mauritanie.
Camion Polisario en feu
Camion Polisario en feu
Le Général Forget dans la Transall PC volant

Le théâtre des opérations.

      Nous étions donc une fois de plus avec sept Jaguar, ce 18décembre 1977, cap au nord pour intercepter la colonne qui se trouvait cette fois ci sur le territoire contesté de l’ex Sahara espagnol, à 1000 km de Dakar. Toujours le même scénario, ravitaillement aller, rejointe de l’Atlantic et du PC volant, visuel sur la colonne à 20000 pieds, descente rapide et attaque à grande vitesse. Cette fois-ci, l’accrochage fut plus sévère pour nous. Une défense sol-air dense et précise nous attendait de pied ferme. Des véhicules brûlaient au sol, mais un des avions était sérieusement touché, une tuyauterie de carburant percée, la cabine envahie de vapeurs de pétrole, laissant derrière lui une trainée blanche. Le pilote s’est dérouté immédiatement et calmement avec son équipier sur Nouadhibou après avoir éjecté sa verrière. Munitions épuisées, les deux avions restants ont dégagé et se sont posés sur ce même terrain, sans avoir besoin de ravitailler.

     La deuxième patrouille redécolla de Dakar pour exécuter une nouvelle mission. Les véhicules s’étaient retranchés dans du relief et devant l’intensité de la défense sol-air, nos Jaguar décrochèrent sans insister et firent demi-tour. Le général Forget, toujours soucieux d’efficacité avait heureusement déployé à Nouadhibou des mécaniciens sur ce terrain. L’avion le plus touché a été démonté sur place pour être réparé en France. Les trois autres ont pu rejoindre Dakar dès le lendemain, une fois les quelques trous bouchés.

     Entre les 12, 13 et 18 décembre, les deux colonnes avaient perdu près de cinquante véhicules et une centaine d’hommes. Le Polisario changea de tactique et cessa ses attaques massives. Il lança alors, surtout de nuit, des petites escarmouches sans grande envergure contre le train. Nous avions donc gagné cette partie et soulagé le gouvernement mauritanien. Par chance, sans perdre un seul avion. Grâce à nos interventions, la Mauritanie avait pu sauvegarder pendant un temps son intégrité et son indépendance. Mais en l’absence de moyens militaires suffisants, elle n’a pas été en mesure de poursuivre sa lutte contre le Polisario avec lequel elle passa en août1979 un accord de paix et renonça au territoire annexé. Le Maroc s’empressa de le récupérer. La lutte bascula alors exclusivement du côté marocain sans pour autant déclencher des conflits ouverts avec les voisins. Aujourd’hui, le problème n’est toujours pas résolu !

    En 1978, nous étions toujours présents au Sénégal. Les Jaguar sont intervenus une fois encore contre le Polisario. Mais le Tchad recommençait à faire parler de lui. Le gouvernement français décida de déployer des forces terrestres et des moyens d’appui aérien. C’est ainsi que le 16 avril 1978, je décollais de Dakar avec quatre Jaguar pour me mettre en place à N’Djamena en passant par Abidjan. Mais apparemment les autorités gouvernementales ivoiriennes n’avaient pas été informées de notre arrivée. Nous nous sommes retrouvés dans une situation désagréable à supporter, confiscation des avions et à la limite de l’emprisonnement. Heureusement la présence d’un officier des forces aériennes ivoiriennes, issu de l’École de l’air, a été de nature à arrondir les angles. Nous avons tout de même été contraints de revenir à notre point de départ quatre jours plus tard, en réalisant, au travers du Libéria, une belle rejointe en face à face sur notre ravitailleur qui avait décollé de Dakar. Ces premières opérations africaines nous avaient vraiment mis en confiance.

    L’opération Tacaud venait de commencer par un petit hoquet. Mais c’est une autre histoire.

    Je dédie ces quelques souvenirs aux 11 pilotes et en particulier aux anciens de l’École de l’air, Jean-Marie Dehaeze (65-Tricornot de Rose), Jean-Marc Jantet (67-Péronne), Hervé Longuet (69-Tariel) qui partagèrent avec moi ces moments exceptionnels. Tous ont fait une brillante démonstration de l’excellence de la formation reçue et accompli l’ensemble des missions avec un courage digne d’éloges.

 

En Afrique, il y avait aussi la SSIS

La SSIS locale

      Parmi le soutien des avions d’armes, la SSIS joue un rôle primordial en cas d’incident (ou d’accident) sur la piste et ses abords. Ceux-ci étant plutôt rares, la tendance est à les oublier et pourtant…. Aujourd’hui, je vous propose le témoignage d’un pompier venant de Luxeuil qui nous rappellera pas mal de souvenirs et qui a eu la gentillesse de me compléter son article par quelques photos.  

           Le livre d’Histoires de la 11è EC ne peut me laisser indifférent, d’abord parce que je fis une carrière dans l’armée de l’Air, ensuite pour avoir vécu en partie auprès d’éléments de « la 11 ». Que de souvenirs ! Des machines et des hommes, une ambiance, une armée de l’Air qui n’existe plus.

           Nous voici avec nos impressions d’une autre génération. D’emblée je vous remercie d’avoir écrit un livre relatant la vie de ceux qui entretenaient ou pilotaient le Jaguar.

            Pour ma part, je connu l’ambiance Jaguar » pour la première fois en 1978 lors de l’Opération Tacaud. Enlevé manu-militari depuis la SSIS de Luxeuil pour aller en renfort sécurité-incendie à N’Djamena. Nous étions quelques-uns (biffins, médecins, deux pompiers) à embarquer au fond d’un DC-8 chargé de caisses de munitions. Un pompier fut déposé à Dakar après une approche du style « chasse » qui me causa un mal sévère dans une oreille. Puis nous arrivâmes à NDJ ; je fus pris en mains par des gens de l’escadron Jaguar et logé à La Tchadienne pour les semaines à venir.

             La section de sécurité incendie tchadienne ne mettait en service aucun véhicule à mousse.

             L’unique véhicule opérationnel était un fourgon -pompe type « feux d’installations ». Tandis que les personnels de l’escadron organisaient la mission qui leur était dévolue, je « cannibalisais » trois VLE (véhicule lourd d’extinction) pour n’en faire qu’un seul qui soit efficace. La mécanique tchadienne m’apportait une aide précieuse ainsi que les ravitailleurs de l’escadron pour la logistique et le moral. Indiscipline et nonchalance étaient de mise chez les pompiers locaux : une découverte !

            Le recours à l’autorité tchadienne se conclu par une bastonnade et les pompiers cessèrent les abandons de poste ! Enfin, la mission de protection des avions sur les parkings fut comprise, mais il fallait éviter le déclenchement d’un exercice de contrôle à l’heure de la prière . . .

            Par la télévision française nous voyions François Mitterrand — leader de l’opposition- s’exclamer que la France se lançait dans une guerre coloniale ! La saga africaine des Jaguar était lancée. Les colonnes de Hissène Habré et de Goukouni Oueddeï ne menaçaient plus le pouvoir du Général Malloum. Les jours passaient sur le parking surchauffé (la guerre du Golfe n’avait pas encore américanisé les tarmacs ; le mot parking s’était francisé), le C-135 côtoyait l’Atlantic des marins le Transall de chez nous tandis qu’à l’autre bout s’animait une aviation d’un autre âge : C-47, DC-4, et Skyraider pissaient l’huile.      

            Paradoxe tchadien : lorsque j’ai eu l’occasion de faire un vol à bord d’un Dakota vers Mongo ou Moussoro, je m’y suis précipité !

            L’hôtel La Tchadienne était devenu un repli pour les Français exilés en Afrique. Ils venaient dîner ou simplement boire un verre et y rencontrer des compatriotes. Au sous-sol, la boîte de nuit ne désemplissait pas ; le noir-et-blanc devenu la mode du jour. Parfois, le bouche- à-oreilles diffusait un « décollage 4 heures !». Il était temps de se coucher pour une brève nuit sinon de consommer de la noix de kola sensée tenir en éveil jusqu’au bout de la nuit.

            Avant l’aube les personnels concernés rejoignaient la base aérienne « Sergent-Chef Adji Kosseï » et je préparais le VLE-type II » pour assurer la mise en route du Jaguar-photo. On disait qu’il décollait de bonne heure afin d’être sur zone au lever du jour, le moment des belles ombres, des détails.

            Un jour, comme les autres, deux Jaguars ont lancé leurs moteurs et se sont dirigés vers la piste. Un certain temps s’est écoulé… J’étais en train de rédiger dans le bureau de la SSIS lorsque mon esprit s’est demandé pourquoi ces Jaguars roulaient. L’autre partie de mon cerveau ne comprenait pas la signification de ce bruit familier, si proche du décollage… J’ai regardé par la fenêtre et mes yeux ébahis ont vu un Jaguar s’approcher, le nez endommagé, des fils pendouillant de sa blessure !

        – Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je.

             François « le Barbu » venait de s’éjecter et son ailier ramenait son avion blessé à la suite d’une collision. Nous nous sommes tous précipités vers le Jaguar ; son pilote (dont j’ai oublié le nom ; il s’agit de Michel TANI –  voir l’article racontant son accident) nous a indiqué la direction où se trouvait son leader. Une réunion improvisée a eu lieu pour écouter son récit de l’événement et les conditions de son retour (si ma mémoire est bonne : il n’avait plus d’oxygène, de radio, ni de pitot, et un seul moteur fonctionnait — merci au Jaguar — car le second avait ingéré des débris). J’ai pris une photo de l’avion dans le hangar. Pendant le récit, deux Puma de l’ALAT ont décollé pour ramener le Lieutenant François, qui a avoué son soulagement de sortir du désert.

       J’aurai l’occasion de retourner au Tchad en qualité de Chef de la SSIS. Les Jaguar se frottaient au Mirage FI venus surveiller les Lybiens. La SSIS n’eut heureusement pas d’intervention grave sur avion mais les camions-citernes tchadiens connaissaient une tendance à l’inflammation …Et quand sur les lieux d’un incendie en ville je dis au Capitaine des pompiers qu’il avait un beau camion, il me répondit « oui, mais je ne sais pas comment ça marche ! ». Cela aussi, c’est l’Afrique Patron !

               Major (er) Poissonnier Michel

TORO – DOUM

CROCI Djibouti 1978

Au cours des opérations aériennes, le Jaguar du capitaine Croci fut touché par un tir de petit calibre, entraînant la perte de contrôle de l’avion et son écrasement au sol à Toro Doum. Cette deuxième partie,  relate l’attaque proprement dite ainsi que les opérations de recherche et de récupération de l’épave de l’avion.

La deuxième attaque

Pendant que la patrouille des Véto N (Novembre) allait effectuer la première attaque, nous avions repréparé nos avions et nous nous apprêtions à les rejoindre avec deux Jaguar et deux Mirage F1. Le capitaine Croci décida de prendre le lead de cette cinquième mission – la F221, indicatif Véto P (Papa) –, composée de moi-même et des capitaines Ducanois et Harmand pour les Mirage F1. À 15h45, nous décollâmes avec l’ordre de détruire la citerne et tous les véhicules, à l’exception de la voiture blanche de Médecins sans frontières. Après le ravitaillement en vol sur Boeing KC135 le capitaine Croci décida de changer la configuration de la patrouille pour l’attaque. Je pris la position du n° 3 de façon à créer deux binômes (Jaguar + F1), le capitaine Ducanois prenant la position d’équipier du capitaine Croci, et le capitaine Harmand devenant mon équipier. On avait aussi décidé d’approcher l’objectif sous deux axes différents, soleil dans le dos, les Mirage F1 restant en snake à 2000 mètres derrière les Jaguar. Nous restâmes en HA (haute altitude) jusqu’au visuel de l’objectif, et descendîmes en TBA (très basse altitude) pour l’attaque. De loin, j’aperçus distinctement une épaisse fumée noire provenant de la combustion du camion-citerne détruit par la patrouille précédente. Cela constituait un repère immanquable. Le capitaine Croci décida d’attaquer au nord de la fumée en me laissant la partie sud. Il commença immédiatement un tir canon sur des véhicules abrités sous des palmiers. En in (position d’attaque), je vis le leader et le n° 3 dégager à 90° de mon cap. J’essayai de repérer des véhicules, sans résultat. Tout d’un coup, j’aperçus un flash à une heure. C’était un départ missile. J’effectuai une ressource en éjectant des leurres infra-rouges. Je n’avais pas eu le temps de tirer. Le n° 4 n’avait également pas pu tirer à cause des départs missile et des leurres. Je décidai de revenir par la gauche en virant au cap 230. Le capitaine Croci m’annonça qu’il avait visuel sur moi et me suivit. Dans mon deuxième in, j’aperçus un groupe d’individus en batterie dans ma glace frontale. Je tirai une rafale d’obus dans leur direction sans pouvoir vraiment viser. Je volais trop vite pour ajuster un tir au dernier moment. Mon n° 4 fit de même. La luminosité du ciel commençait à s’assombrir. À cette heure-là, 16h30, le soleil se couche rapidement dans cette région et il devenait plus difficile de détecter les cibles et d’ajuster un tir. Les rebelles étaient trop éparpillés et répliquaient énergiquement avec toutes les armes qu’ils avaient à leur disposition, même les plus absurdes comme des armes antichars portatives RPG (Rocket-propelled-grenade) et bazooka (anti-tank rocket launcher).

Le crash

À l’issue de sa deuxième passe le capitaine Croci fut certainement touché par un tir de petit calibre (7.62 ou 14.5). Volant très bas et très vite au cap sud/sud-ouest, il annonça soudainement à la radio : « Merde, j’ai une panne hydr. » (hydr pour hydraulique). Le circuit des servocommandes de vol avait dû être touché et il devait perdre du liquide hydraulique depuis le début de nos attaques, d’où la panne à ce moment-là.

L’action et le crash vus de mon cockpit

À l’issue de ma troisième passe de tir, je dégageai dans l’axe au cap 300 et aperçus le leader et le n° 3 en virage à gauche, revenant vers l’objectif à un cap sud/sud-ouest. J’annonçai : « Visuel ». Je voyais bien le leader qui arrivait très vite et très bas à un cap collision sur moi. Arrivant à une heure, il annonça son problème hydraulique puis se tut. Il était en face de moi, à environ 300 mètres, quand je vis son Jaguar se cabrer brutalement sans monter, puis faire un premier tonneau à droite de 180° et, après un court arrêt, un second toujours à droite le positionnant en ligne de vol à plat mais à 60° de piqué et à quelques mètres du sol. L’action se passa en quelques fractions de secondes. Le nez de son avion toucha le sommet d’une dune à mes midis, puis explosa au milieu d’une boule de feu. Je passai à droite du crash, au cap 300, pour n’apercevoir que des débris noirs sur le sable jaune. J’actionnai ma caméra Omera 40. La boule de feu s’était rapidement évaporée. J’alertai le commandement et refis une reconnaissance de la zone du crash. Je ne voyais pas l’équipier du leader. Mon équipier devait logiquement toujours me suivre en snake (l’un derrière l’autre). Nous refîmes deux survols de la zone du crash. Je ne vis que des débris calcinés éparpillés sur environ 100 mètres de rayon, aucun parachute, et pas de trace du pilote. En dégageant de sa passe canon derrière moi, le capitaine Harmand assista également au crash du leader. Son avion avait aussi été touché, mais il ne s’en aperçut pas de suite. Je pris, par intérim, la position de leader, rassemblai la patrouille, fis plusieurs passages au-dessus de la zone de crash qui se situait dans le 300° pour 8 à 10 nautiques de la palmeraie et filmai la scène. Le n° 3 m’avertit qu’il avait vu une trace blanche avant l’impact sans pouvoir préciser si c’était au cours d’une séquence d’éjection. N’apercevant aucun signe de vie et persuadés qu’il n’y avait plus d’espoir, nous quittâmes la zone.

RVT C 135 en route vers Toro Doum
RVT C 135 en route vers Toro Doum
Carte Toro Doum
Carte Toro Doum
Résultats du tir de la patrouille précédente
Résultats du tir de la patrouille précédente

Pendant ce temps à N’Djamena

À 16h30, la patrouille suivante (lieutenant-colonel Cocault et capitaine Pruna) fut stoppée au parking. Il faisait déjà trop sombre quand nous sommes intervenus à Toro Doum, qui se trouve à une forte distance de N’Djamena, (dans le nord pour 280 nautiques, (environ 520 km)). De plus, le crash de notre leader avait freiné les ardeurs de tout le monde. En salle d’opération, l’ambiance était grave. Les pilotes et mécanos étaient stupéfaits d’avoir perdu notre leader, mais on allait se ressaisir pour les missions suivantes. Nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à décoller dès le lever du jour pour continuer les missions, en utilisant des munitions plus performantes, et aussi pour retrouver l’épave du Jaguar.

Localisation de l’épave (1re tentative)

Le 26 janvier, la mission de localisation de l’épave du jaguar du capitaine Croci était ordonnée. Je me devais de la retrouver dans ce désert immense. Ce fut la mission F222 et le lieutenant-colonel Cocault m’accompagnait. Nous décollâmes vers 15h00, avec pour tâche de finir le travail de la veille et, si possible, de localiser précisément l’épave du Jaguar. Après un ravitaillement sur le C160 Transall, nous progressâmes vers le nord mais nous ne fûmes malheureusement pas en mesure de voir quoi que ce soit. Pendant la nuit, un vent de sable s’était levé dans la région de Toro Doum, et le nuage de sable resté en suspension nous empêchait de voir le sol. On ne pouvait pas localiser le dispositif libyen, ni la zone du crash.

Atterrissage sans visibilité

 (La F223 dans un brouillard de sable) Le 27 janvier, je décollais en n° 2 du capitaine Guerin. Nous avions l’ordre de tirer sur l’ennemi sans sommation. Après avoir ravitaillé sur un Transall, nous avons remonté la piste à partir de Toro Doum. Nous étions armés de bombes Beluga, qui peuvent être larguées à très basse altitude. Nous avons suivi leurs traces jusqu’à Kiri-Kide (025 de N’Djamena pour 620 km) sans trouver de véhicule, puis nous avons fait demi-tour. Pendant ce temps, un vent de sable s’était levé sur N’Djamena et la visibilité horizontale était en dessous des minima. Comme il n’y avait pas de rampe d’approche pour identifier l’entrée de piste par mauvaise visibilité, les pilotes restés au sol eurent l’excellente idée d’utiliser des miroirs héliographes. Dès qu’ils entendirent le bruit de nos avions, ils se précipitèrent pour se placer de part et d’autre de l’entrée de piste, face au soleil. Ils firent scintiller leurs miroirs héliographes dans notre direction pendant notre approche en longue finale sans GCA (ground controlled approach). On s’était alignés à 1500 pieds avec le VOR-DME (VHF omnidirectional range & distance measuring equipment). On descendait à 300 ft/minute en comptant les nautiques restants. On ne voyait absolument rien. En courte finale, vers 300 ft sol, nous avons aperçu les éclats lumineux des héliographes dans le halo de la brume de sable et pu localiser assez tôt l’entrée de piste pour nous aligner et nous poser. Cela nous a évité un déroutement aléatoire sur un terrain éloigné, mais c’était passé de justesse. Le 28 janvier, aucune mission ne put être effectuée à cause de la tempête de sable sur N’Djamena. Le 29 janvier, je déclenchai trois missions de reconnaissance, mais elles revinrent bredouilles. La troupe des rebelles avait complétement disparu.

                         – La F225 : capitainne Kerfriden et aspirant Maurin Serge.

                         – La F226 : sous-lieutenant Wurtz et capitaine Planet sur Toro Doum.

                         – La F227 : lieutenant Le Gall et commandant Mandrile sur Iriba.

Miroir pour guider
Miroir pour guider
Eclats miroir vus de l'avion
Eclats miroir vus de l'avion
Parking N'Djamena pendant Manta
Parking N'Djamena pendant Manta

Localisation de l’épave (2e tentative)

Le 30 janvier, l’Armée de terre envoya deux hélicoptères Puma dans le sud de la palmeraie de Toro Doum, avec à leur bord des commandos, un médecin et un spécialiste GE (guerre électronique). Ils avaient pour mission de rester en retrait, hors de portée d’ennemis éventuels et d’attendre que les Jaguar confirment la position de l’épave pour venir récupérer le corps et la partie sensible des équipements électroniques. Je décollai une nouvelle fois avec le lieutenant-colonel Cocault. Ce fut la mission F228, deuxième mission de reconnaissance pour repérer l’épave du Jaguar A81. On savait qu’on allait devoir résoudre un gros problème. On n’était pas certains de pouvoir précisément localiser l’épave à cause des tempêtes de sable des trois derniers jours. Arrivés sur place, ce n’était plus le même paysage. Tout avait été balayé et les dunes avaient changé de place et d’aspect. La zone de crash était pratiquement invisible. J’ai dû refaire plusieurs fois les mêmes trajectoires et passes de tir pour localiser l’épave. J’ai réussi à la repérer à la troisième tentative grâce à l’image des trajectoires que j’en avais gardée (cap et timing). Je me rappelais globalement du paysage et j’ai fait abstraction des dunes. Dans le même temps, je me rembobinais le film dans ma tête, (le comportement bizarre du Jaguar du capitaine Croci et son crash). Cela m’avait marqué et c’était gravé dans ma mémoire, comme ça l’est encore aujourd’hui. J’ai envoyé les coordonnées des débris au QG de N’Djamena puis j’ai demandé à l’Atlantic de ploter la position et de guider les hélicoptères sur la zone de l’épave. Nous sommes restés en alerte à proximité jusqu’à ce que les hélicoptères arrivent sur place. Le lieutenant-colonel Cocault raconta plus tard que, sans ma mémoire, on aurait eu beaucoup de difficultés pour désigner la zone de crash car les débris étaient à peine perceptibles dans l’étendue du désert. Tout au plus quelques anomalies difficilement perceptibles à la surface du sable.

Fin de nos missions tchadiennes le 13 février 1984 J’avais effectué 22 missions de guerre + 1 vol de contrôle, 13 RVT dont 6 sur C160 et 7 sur KC-135, 39h35 de vol, 9 AMV (atterrissage par mauvaise visibilité) et volé avec plusieurs types d’armements.  

L'épave de l'avion
L'épave de l'avion
L'Atlantic et les Jaguar
L'Atlantic et les Jaguar
Les F1C au parking
Les F1C au parking

Début de l’opération MANTA (1983 – 1984)

Cne CROCI et Cne LEBALLE

Au cours de l’opération MANTA, le 25 Janvier 1984, le Capitaine CROCI trouvait la mort aux commandes de son Jaguar en attaquant une colonne de rebelles dans le nord du Tchad à Toro-Doum. 

Le capitaine Guérin, autre pilote du détachement de l’EC 4/11 et témoin privilégié avait relaté cette triste affaire dans 2 articles précédents : Toro-Doum, au cœur de l’opération MANTA (1/2) et Toro-Doum, au coeur de l’opération MANTA (2/2). 

Ici, je vous propose le témoignage, avec l’aimable autorisation de l’AEA  (l’Association des anciens élèves de l’Ecole de l’Air), du Capitaine LE BALLE, équipier de Croci lors de cette mission.  

Scramble au 4/11

Nous sommes à Bordeaux, le 5 août 1983 et le 4/11, en alerte FAR, décolle avec 6 Jaguar, destination N’Djamena, (Tchad). L’opération Manta commence. Dans un premier temps nous atterrissons à Dakar, pour arriver à N’Djamena 15 jours plus tard, le temps nécessaire à la logistique pour nous accueillir dans de bonnes conditions. Arrivés sur place le 21 août, aucun comité d’accueil n’était là, excepté nos mécanos. On se serait posé sur une base secrète au milieu de nulle part que ça aurait été la même chose. Le peu d’avions que le Tchad avait étaient en très mauvais état et les bâtiments de la base aérienne étaient assez délabrés. Il y avait tout à reconstruire. La ville elle-même ressemblait à une ville fantôme. Les rues étaient désertes et presque plus un bâtiment ne tenait debout. Nos logements étaient très spartiates : lits picots sans couverture ni drap. Nous dormions à plusieurs par chambre, sans climatisation et sans placard. Certains d’entre nous dormaient à la belle étoile pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Les bâtiments et les dortoirs étaient très insalubres. Nous avons été obligés de les nettoyer nous-mêmes avec les moyens du bord.

Nous avons néanmoins débuté les opérations comme prévu. Le 25 août 1983, j’effectuais ma première mission (F003) de reconnaissance. Quelques jours plus tard, les premiers Mirage F1 arrivaient. Ce fut la bonne entente avec le 1/5 et on effectuait les opérations en binôme Jag-F1.

Une mission difficile

On a continué les opérations jusqu’à la relève du 20 septembre. Au total, j’avais effectué sept missions de guerre, dont une qui aurait pu mal se terminer, quatre ravitaillements et 13h25 de vol. Celle qui aurait pu mal finir était un vol expérimental (F037) avec deux lance-roquettes LAU51 (72 roquettes) et deux lances leurres Alkan 531 sous les ailes. C’était une mission Reco vers Berdoba en haut-bas-haut avec deux ravitaillements (c’était au nord-est de N’Djamena pour 530 nm, soit 950 km). Le retour était prévu en passant par Koro Toro (dans le 045 de N’Djamena pour 300 Nm, 550 km). Le deuxième ravitaillement devait se faire au-dessus de Koro Toro et le C135 devait s’y trouver à l’heure H+95 minutes, H étant l’heure de notre décollage de N’Djamena. L’expérimentation devait vérifier que la consommation réelle correspondait à celle inscrite dans le manuel qui indiquait une consommation d’environ 50 kg/minute à 440 kts en TBA (très basse altitude). En configuration habituelle le Jaguar consomme environ 35 kg/minute. En principe, à Berdoba on aurait dû avoir 3100 kg de carburant restant mais on avait déjà ce pétrole à 50 nm de l’objectif. On consommait beaucoup trop. Je décidai d’annuler la Nav BA vers Oum-Chalouba pour monter en altitude et rejoindre directement le Boeing qui devait se trouver vertical Koro-Toro. On a donc commencé à monter au cap 270 en silence radio comme prévu. Après quelques minutes de vol en montée, le Breguet Atlantic de la Marine rompit le silence radio pour nous demander où on allait. Le Breguet Atlantic nous voyait au radar ainsi que le Boeing C 135. Il nous informa qu’au cap 270 où nous allions, nous ne pouvions pas rejoindre le Boeing, qui, lui-même, était au sud-ouest de Koro Toro. Il était très loin de notre position et ce n’était pas prévu. Le Breguet Atlantic décida de nous guider. Je reçus l’ordre de prendre le cap 250 et le Boeing reçut l’ordre de prendre la cap 070. En volant à 7 Nm/minute chacun, cela nous faisait une vitesse de rapprochement de 14 Nm/minute. En 15 minutes on devait être en position derrière le Boeing avec 1200 kg restant. Grâce aux marins qui firent un guidage remarquable, j’arrivai directement sur le panier du Boeing avec environ 1000 kg de pétrole restant. Je restai dans le panier un peu moins d’une minute pour laisser la place à mon n° 2 qui, lui, resta un peu plus longtemps pour prendre 2 tonnes de pétrole, (à 600 kg/ minute de débit). Quand il dégagea, je me remis en observation pour reprendre moi-même 1,5 tonne de pétrole. Une fois fait, je décidai de revenir en HA vers N’Djamena. On avait eu chaud. L’équipage du Boeing a bien réagi mais pourquoi n’avait-il pas été au point de rendez-vous comme prévu ? Le soir, au bar, on a bu un bon coup tous ensemble pour oublier cette affaire. On ne voulait pas faire de vagues pour une histoire qui s’était bien terminée.

Le 20 septembre nous rentrions à Bordeaux, et le 2 octobre on recommençait à voler en France. Mais la partie africaine n’était pas terminée car nous allions y retourner le 26 décembre 1983 pour un détachement de 45 jours.

Jacques Pilote Jaguar 4-11 1983
Jacques Pilote Jaguar 4-11 1983
DETAM 4/11 - MANTA
DETAM 4/11 - MANTA
Manta Salle OPS N'Djamena
Manta Salle OPS N'Djamena

Deuxième détachement

Le 26 décembre 1983, nous partions pour N’Djamena en civil à bord d’un Boeing d’UTA. On relevait le 2/11 qui nous accueillait à bras ouverts le 27 décembre au matin. Cette fois-ci, c’était peu plus confortablement qu’en septembre 1983. Ce n’était pas le luxe mais c’était assez bon pour pouvoir dormir et se reposer normalement. Plus tard, on fut logé dans un autre bâtiment, et nous étions deux par chambre. Concernant les opérations, la salle de briefing et les méthodes n’avaient pas changé. Les missions aériennes n’avaient également pas changé mais, cette fois-ci nous avions la possibilité de ravitailler en vol derrière un C160 Transall. C’était une première pour nous et ce fut une fantastique expérience. C’était très facile de ravitailler derrière un Transall et cela nous a ouvert des possibilités de secours au cas où nous ne pourrions pas nous poser. On pouvait faire décoller le Transall très rapidement pour ravitailler en urgence des avions devant se dérouter. On n’était pas là pour s’amuser : nous avions mis deux avions en alerte à 30 minutes jusqu’au 25 janvier. Les 26, 27 et 28 janvier, tous les moyens disponibles étaient en alerte à 30 mn. La météo était assez clémente mais il y a eu quelques vents de sable qui vinrent perturber nos opérations. Les vols étaient en majorité des reconnaissances à vue réparties sur deux axes le long de la « ligne rouge » que représentait le 15ème parallèle. – À l’est, l’axe Abéché, Biltine, Arada, OumChalouba. – À l’ouest, l’axe Salal, Koro Toro, Toro Doum.

Prise d’otages à Ziguey

 Le 24 janvier, les Libyens et des rebelles tchadiens franchirent la ligne rouge et attaquèrent de fort de Ziguey. Ils prirent des soldats gouvernementaux en otage et se replièrent vers le nord en enlevant également deux coopérants belges de Médecins sans frontières. Vers 16h30, les opérations déroutèrent notre patrouille de Jaguar (la F216) (capitaine Croci et moi-même en n° 2) qui venait de décoller pour une mission différente. L’ordre avait été relayé par l’Atlantic en route vers cet des kalachnikovs pointées vers le ciel. En fin de matinée, après confirmation que Ziguey avait bien été attaqué et sur ordre du gouvernement, une opération aérienne fut planifiée pour localiser, identifier et intercepter la colonne des rebelles en fuite.

Toro Doum : début des hostilités

Le 25 janvier 1984, tôt le matin, on envoya deux patrouilles mixtes (deux Jaguar + deux Mirage F1) pour une reconnaissance à vue sur deux zones entre N’Djamena et la ligne rouge. L’une à l’est et l’autre à l’ouest. La première patrouille (F 217), conduite par le capitaine Guérin, décolla vers l’est en direction d’Oum-Chalouba (très loin de Ziguey). La seconde patrouille (F 218), conduite par le lieutenant-colonel Cocault, accompagné des capitaines Kerfriden et Ramade et du lieutenant-colonel Raynal, décolla à 8h pour une reco sur Ziguey et pour remonter la piste vers Toro Doum. Les pilotes repérèrent des traces assez nombreuses à Ziguey et continuèrent sur Toro Doum. À 5 Nm de Toro Doum, ils aperçurent des véhicules ensablés ainsi qu’une vingtaine d’individus. Les photos prises montrèrent que ces personnes avaient des intentions hostiles. Sur l’une d’elles, on voyait des combattants avec des kalachnikov pointées vers le ciel. En fin de matinée, après confirmation que Ziguey avait bien été attaqué et sur ordre du gouvernement, une opération aérienne fut planifiée pour localiser, identifier et intercepter la colonne des rebelles en fuite.

 

La base de N'Djamena pendant MANTA
La base de N'Djamena pendant MANTA
Survol d'un camion en panne
Survol d'un camion en panne
Manta Patrouille mixte Jaguar - F1C
Manta Patrouille mixte Jaguar - F1C

La découverte des rebelles

À 13h05 une troisième patrouille de deux Jaguar (F 219), conduite par le capitaine Croci et moi-même, fut déclenchée. En remontant la piste de Ziguey à Toro Doum, on découvrit une colonne d’une vingtaine de véhicules composée de poids lourds, de camions-citernes et de batteries de ZSU 23/2 accompagnée par une troupe d’environ 200 individus. Au premier passage, je transmis les coordonnées au Breguet Atlantic, et je demandai les instructions de tir. En attendant, on fit trois passages photos dans le sens de la colonne avec le doigt sur la queue de détente. La jauge descendait à vue d’œil. À l’issue des trois passes, le pétrole était plus bas que le minima et il devenait urgent de rentrer ou de rejoindre un tanker. Il n’avait malheureusement pas été planifié et je dus me résoudre à mettre le cap sur N’Djamena en HA sans avoir fait feu. Ce n’est qu’à mi-parcours que l’ordre de tir nous parvint. Mais c’était trop tard. On n’avait vraiment plus assez de carburant pour revenir sur Toro Doum. Si l’autorisation de tir avait été reçue à temps, le problème aurait été vite réglé. On avait eu le bénéfice de l’effet de surprise et la colonne bien alignée aurait été un objectif facile pour un tir canon. On aurait pu faire un beau carton et la suite des événements aurait été bien différente. Ce fut bien dommage, surtout pour le capitaine Croci. Pendant qu’on revenait en HA, une effervescence inhabituelle s’était installée en salle d’opérations. L’alerte que nous avions lancée avait déclenché des appels téléphoniques à répétition et ça discutait de partout. Un appel téléphonique du quartier général (camp Dubut) ordonna de scrambler la quatrième patrouille de la journée. Il ne restait qu’un Jaguar et deux Mirage F1 de disponibles. Les pilotes furent vite désignés. Leader : capitaine Guerin sur Jaguar avec le capitaine Ramade et le capitaine Blanc sur Mirage F1. Ils prirent les avions dans la configuration du moment (OPIT pour le Jaguar), (OPIT+OMEI+deux Magic pour les F1). Les ordres n’étaient pas évidents à interpréter. Le colonel Caisso, de la Fatac (Force aérienne tactique) insistait auprès du commandement Manta pour avoir des ordres clairs et précis. Fallait-il tirer ou non ? Le flou dura une dizaine de minutes. Finalement, sans instructions précises, les pilotes partirent aux avions et ce n’est qu’après avoir commencé à rouler qu’ils eurent l’ordre du Comelef. « Autorisation d’ouverture de feu pour tir d’intimidation à côté et au nord des éléments reconnus ennemis pour retarder leur progression. » À notre retour, nous avons visionné les photos prises au cours de la mission et on voyait très bien un individu épauler une arme qui ressemblait à un missile sol-air SA 7.

La première attaque

 À 15h15, la patrouille F220 (les Veto « N ») décolla. Le capitaine Guerin et les deux F1 montèrent au cap Nord pour rejoindre le KC 135 en provenance de Libreville. Après le ravitaillement, ils mirent le cap sur Toro Doum au moment où ils reçurent un contre-ordre: « Vous n’avez plus l’autorisation de tir. » Ils continuèrent la descente vers l’objectif. Arrivés en TBA, ils virèrent par la gauche au cap 270 à 450 kts et 300 pieds en échelon à 1500 mètres pour chaque équipier. Sans ordre de tir, le premier passage ne fut fait que pour prendre des photos à l’Omera 40. L’ennemi avait eu le temps de se disperser et de se cacher sous les arbres de la palmeraie de Toro Doum. Il marqua sa présence en tirant avec du SA 7 et du ZSU 23/2. Dès son premier survol, le capitaine Guerin entendit sur la fréquence « leader, break missile »! Il tira sur le manche et vira très serré à droite. Son n° 2 le suivit. Après 90° de virage, il aperçut derrière lui un nuage noir qu’il attribua à l’explosion du missile. Pendant ce temps son n° 3 avait fait la même manœuvre mais à gauche.

L’ordre de tir

Le leader rendit compte au PC volant du Breguet Atlantic qu’ils venaient de se faire tirer par un missile. Ils reçurent alors l’ordre de « riposter sans toucher le véhicule des otages ». Ils se placèrent en formation d’attaque l’un derrière l’autre et commencèrent la première passe canon. Un 4×4 Toyota apparut droit devant lui, juste au milieu de sa glace frontale et, comme au champ de tir, il amena le réticule dessus et commença le tir. Une trentaine d’obus suffirent pour toucher la cible. Il effectua la ressource au milieu d’une explosion entourée d’une multitude de débris. Avec son n° 2, qui le suivait, il enchaîna la deuxième passe sur un axe d’approche décalé par rapport au premier passage. En dégageant vers l’est, il découvrit un gros camion près d’un arbre. Dans le même temps, ses équipiers lui annoncèrent qu’ils n’avaient plus de munition. Comme il ne voulait pas laisser filer le camion avant de quitter la zone, il décida de faire une dernière passe sur un axe nord-sud. Lors de cette dernière passe, il se trouva pile dans l’axe du camion de munitions quand il commença à tirer. Il vit les traces et impacts de ses OPIT remonter de l’arrière vers l’avant du camion puis les attaches de ridelles se détacher les unes après les autres. De sa place de n° 3, le capitaine Blanc voyait parfaitement l’ensemble des scènes. Il raconta que ça allait être chaud car ils ne bénéficiaient plus de l’effet de surprise. Il vit son leader piquer sur un camion. Il fut entouré de panaches noirs dus à la riposte adverse. Il vit le n° 2 qui plongea en tirant une rafale appuyée sur un camion-citerne qui explosa. Lui-même s’aligna sur un véhicule et vit des nuages noirs autour de lui. Il volait très vite (500 kts) et suivait ses obus grâce aux traceurs. Ses OMEI explosèrent dès le contact avec le sable mais ses OPIT ricochèrent plus haut que son F1. Il perçut des claquements autour de lui : c’était la riposte adverse, mais son regard était focalisé sur son viseur et le sol qui se rapprochait. Il finit sa longue passe et retourna sur l’objectif. De la fumée s’élevait de Toro Doum. Chaque avion essuyait les tirs nourris des canons antiaériens et il vit un obus anti-aérien exploser devant son viseur. Ayant épuisé tous ses obus, il dégagea pour rassembler les autres avions de la patrouille qui, eux non plus, n’avaient plus de munitions. À l’issue du dernier dégagement, le leader rassembla la patrouille et reprit le cap sur N’Djamena. Pendant la montée ils croisèrent la patrouille suivante (les Veto P) et sur la fréquence de travail inter pilotes il contacta le leader (le capitaine Croci) pour lui décrire la zone d’intervention. Il l’avertit que la position était fortement défendue et qu’il devrait facilement repérer l’objectif car un camion-citerne était en train de brûler au milieu de la palmeraie. Il recommanda également aux pilotes de F1 de ne pas se tétaniser sur la queue de détente afin de ne pas tirer tous leurs obus inutilement. (à suivre)

Fort de Ziguey
Fort de Ziguey
Camion citerne à Toro-Doum
Camion citerne à Toro-Doum
Camion munition - Toro-Doum
Camion munition - Toro-Doum

Attaque de la piste de Ouadi-Doum, il y a 35 ans

Les bombes dans la piste de Ouadi-Doum

Récemment, on a célébré les 30 ans de la première mission de la campagne aérienne de la guerre du Golf ; à l’instar de ce que j’ai publié pour cet événement « La guerre du Golfe, c’était il y a 30 ans« , pour le 35ème anniversaire de l’attaque de la piste de Ouadi-Doum, je vous propose 2 articles qui sont en ligne sur ce site. 

Le premier, « Attaque de la piste de Ouadi-Doum, 1ère partie », décrit le contexte dans lequel cette attaque a eu lieu ; concept géo-politique, l’agitation qui a précédé,… beaucoup d’éléments dont j’ignorais l’existence quand je suis arrivé à Libreville le 11 Février en tant que chef d’un des 3 détachements Jaguar que l’escadron 1/11 assurait. On allait régulièrement faire des photos de la piste de Ouadi-Doum et constater que les travaux avançaient bien, mais j’étais loin de me douter que la France avait décidé  d’intervenir sous une forme plus expéditive. Je me souviens notamment du premier briefing que j’ai fait au tout début du détachement. Mon discours était simple ; on était parti pour un séjour tranquille dans des conditions confortables, qui ne présentait pas beaucoup d’intérêt opérationnellement parlant mais qui ne devait pas se transformer en « vacances » style aéroclub de luxe au club Med. Le Gabon est constitué essentiellement de forêts, les vols étaient plutôt monotones et étaient agrémentés de temps en temps par un passage sur les terrains de Port Gentil ou de Lambaréné. J’avais à peine commencé de parler qu’un mécano est venu m’interrompe :

–  « Chef, on vient de recevoir un message de Bangui.

–  Oui, je verrai ça plus tard.

–  Vous devriez regarder tout de suite c’est un message classé immédiat (qui imposait un accusé de réception dans les minutes qui suivaient son arrivée) ».

Ce message demandait à ce qu’on amène le plus rapidement possible 2 avions à Bangui.

–  « Il y a encore des gens à Bangui qui s’énervent pour rien ; je vais aller voir ce qui se passe et de toute façon, je suis de retour ce soir ».

En fait, l’agitation était bien réelle car la situation militaire était très tendue (preuve des combats sur le 16 Nord au Tchad) et a certainement poussé le pouvoir politique à donner le feu vert à l’attaque de la piste de Ouadi-Doum. Militairement parlant, elle représentait une véritable menace et son attaque  était en préparation depuis plusieurs moi, ce que j’ignorais totalement… 

Le Sofitel de Libreville où logeait le détachement
Le Sofitel de Libreville où logeait le détachement
La plage de Libreville

 

Le deuxième article « Attaque de la piste e Ouadi-Doum »  est le récit de la mission par un des pilotes . Trente cinq après, les souvenirs qui restent sont bien différents de ceux qu’a laissé l’attaque du terrain d’Al Jaber en Irak ; ici, tout s’est passé comme prévu (comme dans le livre), l’attaque a duré moins d’une minute et l’arrivée en très (très) basse altitude, soleil dans le dos n’a laissé aucune chance aux défenses anti-aériennes pourtant présentes en force sur la base. 

Après l’attaque de la piste le 16 Février 1986, l’ensemble des détachements de Libreville et Dakar se sont retrouvés à N’Djamena pour les débuts de « l’Opération Epervier » 

Le "Sofitel" de la base de N'Djamena
Le "Sofitel" de la base de N'Djamena
La "plage" de N'Djamena
La "plage" de N'Djamena

Quelques photos de l’évènement 

Guerre du Golfe ; 30 ans après le capitaine Hummel se souvient

Le capitaine Hummel devant le A 91

Il y a 30 ans, le capitaine Hummel faisait partie de la première patrouille des 12 Jaguar qui ont attaqué le terrain d’Al Jaber et qui a ramené son avion le Jaguar A 91 après avoir été touché par un missile sol/air SA7. Son avion est désormais visible au Musée de l’Air au Bourget et samedi dernier, une cérémonie inaugurale et commémorative s’y est tenue ; à cette occasion, le capitaine Hummel a accepté de revenir sur cette mission en accordant un interview à Xavier Méal journaliste au « Fana de l’Aviation ». 

30 ans après, le capitaine Hummel devant le A 91
30 ans après, le capitaine Hummel devant le A 91

Xavier que je remercie très vivement m’a autorisé à publier cet entretien que vous pouvez retrouver dans le dernier numéro du Fana qui revient de manière plus complète sur cette première journée de la campagne aérienne de la guerre du Golfe. 

Le Fana de Janvier 2021

 

Le 17 janvier 1991, alors que débute l’opération Tempête du désert (Desert Storm), 12 “Jaguar” de la 11e Escadre de Chasse furent lancés à l’assaut de la base d’Al Jaber, au Koweït, prise par les troupes irakiennes. Cette mission, menée à très basse altitude, faillit tourner à la tragédie pour de nombreuses raisons. Quatre “Jaguar” furent touchés : un par des armes de petit calibre qui affectèrent les commandes de vol, un dont le pilote fut atteint à la tête par une balle de kalachnikov, un dont un réacteur prit feu, un dont le réacteur droit fut mis hors d’usage par un missile SA-7 et dont le second réacteur fut par rebond également endommagé. Ces quatre avions purent être ramenés au sol par leurs pilote respectifs. Dans le cas du “Jaguar” touché par un missile, le capitaine Jean-François Hummel, nom de code “Mamel”, eut à piloter un avion sous une double épée de Damoclès : les flammes de l’incendie du réacteur le menacèrent constamment pendant presque une heure faisant planer la menace d’une éjection. Le sort en décida autrement. Aujourd’hui spécialiste en management de transition, après un parcours atypique, Jean-François Hummel nous livre ses réflexions sans filtre sur ce moment intense de sa vie, alors que le “Jaguar” qu’il pilotait ce jour-là, il y a 30 ans, a inauguré au musée de l’Air et de l’Espace, au Bourget, ce 17 janvier

Dans l’action ce 17 janvier 1991

Le désert ne présente pas énormément de points de repères.
A un certain moment, un de nos points de virage était un croisement de méridiens, parce qu’il n’y avait rien au sol. On comptait beaucoup sur les systèmes de navigation très rudimentaires dont nous disposions. Il s’agissait d’un système de navigation Doppler. Le calculateur intégrait une certaine dérive de vent et pouvait se recaler sur une trace au sol relativement différenciée – forêt, relief…
Sur le désert, il y avait une dérive inhérente semblable à celle à laquelle on était confronté lors des attaques à la mer – toujours très problématique en “Jaguar”.
Sur le désert, il y avait le même problème que sur la mer, l’effet de brume et la saturation de l’atmosphère avec les fumées.

La centrale de navigation du Jaguar dérivait – je ne sais plus trop… –  d’environ peut-être un nautique à l’heure ; et un nautique dans le désert fait que l’on passe à côté de la cible sans la voir lorsque l’on vole à très basse altitude.

Cela a été un facteur anecdotique d’une réelle portée. On n’avait pas l’habitude de ces missions à très, très basse altitude. Or l’ordre de vol du jour était : Attaque du terrain d’Al Jaber, 480 nœuds, 250 pieds.
C’était la règle de la Force aérienne tactique à l’époque, on n’avait pas le droit de descendre sous 250 pieds ; à tel point que les jours précédents, dans une zone du sud, on s’était entraîné véritablement à 12 avions pour faire ce changement de formation qui nous permettait de passer d’une phase Approche à la phase Attaque. On devait tous être dans une position précise parce qu’on avait des objectifs qui nous étaient attribués à chacun, et ces objectifs, sur le papier, sur les photos de renseignement, nous obligeaient à être, en fonction de l’armement emporté, dans une certaine position, et cette position n’était pas celle que nous avions lors des phases d’approche.
Le dernier virage vers l’objectif, il fallait le faire à l’altitude la plus basse possible, donc autorisée à 250 pieds, faire nos croisements pour ne plus bouger, à 1’, 1’ 30” de l’objectif.

Les Saoudiens nous avaient laissés de grandes zones où nous nous entrainions véritablement. Et la première des choses dont nous nous étions rendu compte, était que la configuration que nous adoptions lors des entrainements à basse altitude en métropole – avec un étagement positif de l’équipier par rapport au leader – nous faisait perdre systématiquement de vue les autres avions, parce qu’un Jaguar couleur sable sur fond de sable…
Nous avons dès lors commencé à transgresser les règles, car on se rendait bien compte que cela n’allait pas passer : il fallait que le leader des deux formations soit plus haut et que les équipiers croisent en-dessous… chargés, avec le souffle des avions, cela posait quelques problèmes. On a commencé à s’entraîner comme ça. Et petit à petit, on a commencé à se dire que 250 pieds c’était très haut, trop haut, donc nous avons commencé à descendre. Comme ça jusqu’au 14 janvier, je crois.
Marc Ambert était le commandant des forces aériennes sur place, son adjoint était Komajda ; ce dernier avait voulu faire un des derniers vols d’entraînement, il en était revenu tout blanc et avait décidé de nous mettre tous à pied. Tous les soirs on avait un grand briefing sous une tente affectée à cela, avec les gens des Mirages 2000 et des F1 CR – ce soir-là, Komajda a annoncé que les pilotes du 2/11 étaient interdits de vol jusqu’à nouvel ordre… et là, cela a jeté un froid… car l’ultimatum expirait le lendemain. Nous étions interdits de vol alors que nous avions été désignés pour la première mission. Cela témoignait d’un manque de capacité d’adaptation culturelle.

Quand l’Irak envahit le Koweït en 1990, je rappelle que l’on sortait tout juste de l’effondrement du mur de Berlin, et toutes nos missions – notamment au 2/11, mais plus largement dans la FATAC – étaient tournées vers l’Est. Toutes nos missions étaient des missions de pénétration tout temps, au 2/11 nos missions étaient l’assaut antiradar.
Nous partions avec nos avions de préférence la nuit et par mauvais temps, nous traversions les Vosges, l’Allemagne. On s’arrêtait à la frontière tchèque ou polonaise…et là, on se retrouvait projeté…

Le 2/11 était un escadron de guerre électronique, notre mission était d’ouvrir la voie pour les bombardiers nucléaires, on nettoyait le train des radars, on faisait du brouillage et les bombardiers nucléaires arrivaient derrière. Ce 17 janvier 1991, on se retrouvait projeté sur un théâtre en autonomie totale sans cette notion d’intégration à une force multinationale.

On a découvert en 1991 l’intégration du Renseignement. Eric Florentin, qui était alors l’officier Renseignement du 2/11 à Riyad ou KKMC [King Khalid Military City] à l’époque, devait  faire les poubelles des Américains pour essayer de nous donner des informations tactiques – sinon nous n’aurions rien eu…

Dans l’enfer d’Al Jaber…

J’ai vu plein de missiles partir du sol, mais pas celui qui a atteint mon avion.
A ce moment-là, on était extrêmement tendus pas parce qu’on nous tirait dessus, mais parce que le leader ne trouvait pas l’objectif et que tout le monde était largué derrière. Au moment où on devait virer et changer de formation, on ne l’a pas fait et alors que nous devions voir l’objectif là, on le voit ailleurs. On est alors extrêmement tendu et on se dit : Comment on est passé au travers ? On ne peut pas repartir comme ça, on cherche comment rattraper les choses, et on cherche presque individuellement… Il n’y a plus de patrouille, il n’y a plus rien. A chacun son objectif. Il faut qu’on trouve quelque chose, est-ce qu’on va sur le terrain, mais là… ? C’est ce que j’ai essayé de faire à ce moment-là, quand j’ai vu le terrain, j’y suis allé et là, un mur de feu qui s’est… C’était rien comparé à ce que l’on avait vu avant. Quand on est arrivé aux abords du terrain d’Al Jaber, tout le monde avait été réveillé par les avions qui étaient passés en vrac dessus, et là, tout s’est illuminé et on s’est dit “Là, ça ne passe pas…”. Ce n’était même pas la peine d’essayer. C’était un vrai mur, il y avait probablement un canon tous les 50 cm qui tirait, des éclats de lumière partout, c’était terrible. A ce moment, on ne sait plus vraiment où on est, le terrain est là, mais après qu’est-ce qu’il y a autour, on n’a pas de carte, on n’a rien. Quand cela est arrivé, je venais de prendre un cap « pour voir »… il y avait des traces au sol je me souviens. On cherchait à tirer sur des batteries anti-aériennes, des choses qu’on allait trouver… des objectifs d’opportunité. C’est à ce moment-là, quand on cherchait, que c’est arrivé. Cela se passait très, très bas. Sans doute en dessous de 50 pieds… il y avait des lignes électriques, on est passé par réflexe en dessous des premières, puis, en passant au-dessus, on voit tout – mais on est à quoi… à peine 100 pieds. Les départ des canons, des ZSU-23-4 et autres… Ces canons anti-aériens, en temps normal, tirent de courtes rafales, mais là les Irakiens les avaient modifiés pour qu’ils tirent en continu tant qu’il y avait des obus dans les caissons, à tel point qu’on voyait des tubes fondre… cela formait des murs de ferraille partout, c’est très noir… puis sont venus tous les autres obstacles… il fallait passer en dessous, donc descendre sous les lignes électriques que l’on voyait dans le désert… et là, d’un coup, un grand choc, l’avion bascule à 90° et l’aile de l’avion est passé, pour moi, à un mètre du sable. L’avion a été complètement chaviré. L’avion était sur la tranche, et j’ai donné un coup de palonnier, pas un coup de manche… l’avion s’est redressé comme ça péniblement. Je venais de tirer mes bombes de 400 kg freinés, car on ne pouvait pas les tirer en dessous d’une certaine altitude, afin qu’elles puissent être armées par le biais d’une petite hélice devant qui doit prendre au préalable une certaine vitesse de rotation ce qui nécessite un certain temps de balistique. L’avion venait d’être allégé. Le missile a explosé et a endommagé toute la partie arrière droit de mon réacteur droit. Je pense que si j’avais dégauchi avec le manche, cela n’aurait pas marché. Je n’ai pas analysé le missile tout de suite et je ne savais pas dans quel état était l’avion. Ma première réaction a été un coup de haine… il y avait des véhicules devant sur lesquels j’ai tiré tous les obus de mes DEFA 30 mm. Je ne m’en souviens pas, c’est quelque chose que j’ai vu après quand on a développé le film de ma caméra. Cela a été ma première réaction, un sentiment qu’on avait violé mon intimité dans l’avion… on avait été pris à partie et il fallait réagir. J’ai tiré en continu, pas en rafales comme on le fait normalement… j’ai dû vider tous mes caissons de munitions. Tout cela a peut-être duré 30 secondes.

Dans un premier temps, je ne me suis pas rendu compte que toutes les alarmes hurlaient car j’étais focalisé sur le fait de tirer. J’ai percuté l’extincteur du réacteur en feu… sans savoir qu’il était tombé dans le désert quelques secondes auparavant… et en fait sur ce moteur-là, il n’y avait plus d’indication de température. Mais il y avait bien un incendie. L’explosion du missile avait produit un trou qui faisait une connexion avec le compartiment de l’autre réacteur qui tournait, mais avec le kérosène qui brulait dedans, et lui était très, très haut en température.

La première étape que j’ai franchie est celle de la décision de rester dans l’avion. J’ai repris le dessus et maitrisé l’avion. Il vole. On vient de larguer quelques tonnes de bombes et on leur a tiré dessus quelques obus, cela n’est pas vraiment l’endroit pour s’éjecter, on est en territoire ennemi. Et après c’est trop tard. On s’est recréé une zone de confiance, et c’est alors compliqué de s’éjecter quand l’avion vole. On se dit OK, et c’est ce que j’ai dit à Bonnaffoux, si les flammes reviennent par l’avant vers la cabine, là il faudra sauter. Mais je n’imagine même pas que l’avion puisse exploser d’un coup, je n’ai jamais vu un avion exploser comme ça… mais déjà on doit sortir de la zone chaude, ce qui prend quelques minutes, et ensuite on va monter. On est à 350 nœuds, sur un seul réacteur, on est en configuration lisse, l’avion est réactif, je n’ai pas de soucis de pilotage. On a pu se rassembler avec le commandant Bonnaffoux après être monté. Et quand il m’a dit que mon avion brulait derrière, on est monté au niveau 120 et là je lui ai dit “Bouge pas, je reviens” et j’ai piqué, à très fortes incidence, pour tenter de souffler les flammes, jusqu’à quelques milliers de pieds d’altitude. Et cela n’a pas marché. Je l’ai rejoint, et c’est là qu’il est resté derrière pour surveiller les flammes. On a rétabli un contact radio avec le reste de la patrouille qui rentrait un petit peu en vrac, et là certains m’ont dit : “Prépare-toi, il faut que tu sautes…” Non, je ne sauterai pas. Sauf si Bonnaffoux me dit de le faire. Si Bonaf n’avait pas été là pour me dire ce qui se passait, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Mais je n’ai jamais été envahi par le désespoir ou l’envie d’abandonner. On fait le choix de continuer parce qu’on sent que ça va passer, parce qu’on maîtrise son environnement.

Quand on était en route vers le terrain de Jubayl, la défense aérienne américaine de l’aérodrome nous a demandé par radio des codes d’authentification qu’on n’avait jamais eu… cela a duré un petit moment, au bout duquel notre réponse a été un truc du genre : “Ecoutez, vu comment on doit brûler et fumer, je pense que vous nous voyez, donc si vous voulez tirer, vous tirez, on n’est plus à ça près, mais on n’a pas vos p… de codes d’authentification.” Le seul regret qu’on a par rapport ça, c’est que les Boeing américains et quelques forces pré-positionnées de l’armée de Terre ont entendu ces dialogues surréalistes et personne ne les a enregistrés. Ils ont été reconstitués avec la mémoire collective.

Jubayl une très grande piste. Et du coup Bonnaffoux s’est posé direct, et j’ai poursuivi un tour de piste raccourci pour me poser face à lui, on avait de la place, mais j’avais un doute sur l’état de mes pneus éventuellement – avaient-ils brulé ou pas ? Les volets sont sortis, le train aussi, les pneus étaient intacts… seul le parachute n’est pas sorti. Et pour cause, il était resté quelque part dans le désert.
Quand on s’est séparé pour se poser, à l’atterrissage, je me suis rendu compte qu’avec la vitesse qui diminuait, les flammes ont commencé à approcher, je les ai vues dans le rétroviseur, et j’ai alors remis les gaz avec le camion des pompiers américains qui suivait tant bien que mal. En arrivant sur la première bretelle j’ai écrasé les freins, et le temps que je coupe tout, que j’ouvre la verrière et que je saute… tombe  à terre, l’avion était déjà sous un mètre de mousse. Il devait me rester 100 kg de pétrole, pas de quoi refaire un tour de piste. Je n’ai jamais vraiment vu le feu. Juste quelques flammes dans le rétroviseur.
Quand on est parti en mission, j’avais mis dans une des poches de mon blouson un cigare que j’avais l’intention d’allumer à la fin de la mission. Quand je suis tombé par terre du poste de pilotage, j’ai vu des flammèches qui sortaient du trop plein dans la queue, et j’ai dit aux pompiers “Attendez !” J’ai sorti mon cigare, et je l’ai allumé avec ces flammèches et je leur ai dit “Maintenant vous pouvez éteindre”. Je tremblais de partout… je me suis éloigné en fumant le cigare. Ils m’ont demandé si l’avion était encore armé, et je leur ai alors expliqué que pour moi, il n’y avait plus rien dedans…  Il a quand même fallu que je leur explique l’avion, que je mette les sécurités sur le siège, et ils ont quand même bourré les canons de paille de fer pour éviter un départ intempestif. On m’a alors emmené dans un endroit de la base où j’ai retrouvé Bonaf…et je pense qu’on ne s’est rien dit. On était dans une sorte de mutisme, le contrecoup. Les Américains ont pris beaucoup de précautions… ils ne savaient pas que les Français étaient dans la guerre, c’étaient des troupes de la Navy, pas de l’USAF. On nous a conduit finalement à l’Amiral auquel j’ai demandé de pouvoir prévenir les Français. Il m’a montré un téléphone, de type point-à-point. C’est Perron, le commandant des forces françaises de l’opération, qui a répondu. Après, on a commencé à discuter avec les Américains, et on a appris des choses, comme l’a raconté Bonnaffoux.

Légion d’honneur

Humainement, cette mission m’a révélé une personne : le président de la République.

Effectivement, les Français étaient « tolérés » dans cette guerre. C’était une volonté politique que l’on soit là-bas. Jusqu’au 10 janvier, l’objectif assigné au Français était une île. Les Américains disaient qu’elle pourrait être une tête de pont pour un débarquement des forces terrestres par la suite. Il y avait peut-être un petit terrain et des infrastructures, je ne me souviens plus, mais cet objectif était complètement décalé du théâtre des opérations… Et c’est Mitterrand qui a dit : Non, non, les Français interviennent, et ils interviennent au cœur de la guerre ; la volonté du président de la République était, peut-être au prix du sang, de positionner la France au cœur de la guerre qui allait se dérouler. J’ai alors ressenti très fort une certaine idée de la France.

Par la suite, Mitterrand a souhaité lui-même me remettre la Légion d’honneur, alors que l’on me proposait la médaille de l’Aéronautique – très belle médaille pour moi. C’est donc le président François Mitterrand qui m’a remis la Légion d’honneur dans la cour d’honneur des Invalides.
J’ai été le premier militaire décoré par le président de la République pour cette opération. Mes camarades l’ont aussi été par la suite. Une vision humaine m’a consacré dans ce rôle là – car on se crée un rôle quand on est militaire. Et ce que je n’ai pas compris parallèlement à cela, ce sont les attitudes de Chevènement, et de Joxe par la suite, et leurs tergiversations politiques, au moment où moi, je sentais du coté présidentiel une cohérence – je ne parle pas des idées politiques, mais du rôle de la France dans ce conflit. Il y avait quelqu’un qui incarnait ce qu’on allait faire et cela est extrêmement précieux.

30 ans après, qu’avez-vous retenu de cet épisode de votre vie où vous avez chevauché la mort ? Comment cet événement a-t-il influencé votre vie ? Est-ce que vous revivez toujours cette mission, est-ce qu’elle hante encore vos nuits, ou pas ? Etes-vous en paix avec cet événement ? En avez-vous tiré des leçons qui vous ont servi par la suite ?

Il y a plusieurs stades de retour d’expérience.
Oui, cette mission, je l’ai revécue assez longtemps – encore que – … six mois après mon retour en France, je me réveillais en sursaut la nuit. C’est quelque chose qui était très présent, mais après, plus du tout – cela s’est arrêté net. Probablement parce que j’ai voulu vivre plein d’autres choses, parce que j’ai eu des opportunités.

On fait partie d’une génération bénie : nous avons vécu deux mondes, celui d’avant 1989, et celui d’après dont nous avons été acteurs – de ce monde qui cherchait à se construire (je ne dis pas à se reconstruire, car là, il y avait un nouveau monde et les gens ne savaient plus à quoi s’en tenir). Il y eu ensuite Samuel Huntington et son livre Le choc des civilisations, la fin du monde tel qu’on le connaissait, l’avènement d’un monde unique, le capitalisme, etc. On allait chercher un mode de pensée, un mode de vie, et surtout on allait vers un équilibre. Il y a un parallèle intéressant avec la crise du Covid-19 : dans le confinement, il y a une zone de sécurité qui se créée – c’est dur, il y a une menace, on est contraint mais on est dans une bulle, et la bipolarité de la guerre Froide, c’était ça. Après 1989-1990, mais aussi le Moyen-Orient, les Balkans, l’Amérique du Sud, etc. et puis tout ça, cette explosion a fait qu’il y avait tout à faire. On est sorti d’une diplomatie « à la papa » pour aller vers une diplomatie de la force ; et ce que j’ai ressenti à ce moment-là, c’est qu’on était la pointe de la lance de cette diplomatie de la force. Je suis complètement antimilitariste dans le sens où, pour moi, il est hors de question de donner du pouvoir politique aux militaires, mais j’ai ressenti alors que le militaire revenait au premier plan sur la scène pour apporter un soutien au monde politique, et à cause de cette vision claire du président, et du rôle très claire qui a été rempli par les forces armées, pour moi ça s’est dessiné comme ça et j’ai été acteur de ça. C’est ce sentiment que j’ai gardé fortement ancré en moi par la suite dans tout ce que j’ai pu construire à l’international. Tous les postes que j’ai eus, ce sont des postes de création, il y avait tout à bâtir, et plutôt dans des ambiances très ouvertes ; l’horizon était très large et c’est ce qu’il me fallait. Ce que j’ai retiré de cette époque, c’est le sentiment d’être acteur d’un monde à construire avec d’autres cultures et d’autres visions du monde que la nôtre. C’est ce qui m’a incité en 2009 à quitter l’institution militaire pour me lancer dans le monde de l’entreprise.

Comment fait-on la paix avec un tel événement durant lequel sa propre vie a été en jeu ?

Pour ce qui me concerne, il y a eu le fait de ne pas être blessé, de ne pas être atteint dans son intégrité physique. Je pense que c’est difficile pour une victime d’attentat qui a des séquelles, de se voir ; dans mon cas, quand on se regarde il n’y a aucune trace. Il reste ce qu’on a vécu, le choc émotionnel. En ce qui me concerne, ce qui a été dur pour moi, durant cette période-là, cela a été de me battre sans haine. Avec la volonté, toujours, de se dire qu’on incarne un rôle d’acteur au service du politique, et que de fait cela désincarne quelque part son rôle personnel en tant qu’être humain qui se bat contre un autre être humain. Il y a eu un moment, quand je me suis installé dans l’avion ce 17 janvier, où quelque chose s’est cassé. Jusqu’au moment où j’ai mis les gaz sur la piste ce jour-là, je réfléchissais à la façon de ne pas y aller. C’est tellement énorme cette bosse qu’il faut franchir… Le Jaguar était un avion dont les moteurs étaient fragiles, et je me disais si je mets pleine charge post combustion d’un coup comme ça, il va peut-être y avoir un pompage réacteur… on en est encore là, on est face à quelque chose qui est tellement haut, qu’on ne sait pas comment l’appréhender. Plein de choses se mélangent dans la tête, sa famille, ses enfants, ses amis, qu’est-ce que je fous là… Le fait de s’incarner dans un rôle d’acteur, presque d’une machine, c’est ce qui permet de transcender cette phase-là, et de partir avec une certaine sérénité… une fois qu’on a franchi ce pas, que ce lien émotionnel s’est cassé, il ne revient plus. En tout cas, moi, il n’est pas revenu, ni pendant la mission ni après. J’étais dédié à une mission, à un rôle. Cela m’a permis de travailler psychologiquement sur cet état, en me disant que le seul moyen de continuer à ne pas avoir d’émotion était de me battre sans haine. Ils ne m’ont rien fait personnellement, ce sont les idées qu’ils servent, tout ce que cela représente qui me gêne mais qui me guide dans mon rôle d’acteur pour que cela ne contamine pas le monde que moi j’apprécie et que je veux défendre. Il fallait mettre la pression sur Saddam Hussein. J’ai beaucoup apprécié ensuite toutes les études sur la théorie des cinq cercles de Warden, comment faire infléchir par la puissance militaire un pouvoir politique, et je me suis retrouvé là-dedans, et ça prenait sens de se dire qu’on allait casser les communications pour empêcher d’agir, etc. La puissance militaire au service d’un projet politique, au sens interaction avec la vision d’un monde. J’étais complètement dépassionné par rapport à cette guerre. Mais à tel point qu’après j’ai ressenti un véritable besoin, et je suis retourné 18 mois plus tard à l’état-major pour aider Marc Amberg [commandant de la base d’Al-Ahsa durant l’opération Daguet] à monter l’opération Alice. Et là je me suis vraiment intéressé à l’islam et à ce que ces gens représentaient, justement pour poursuivre ce chemin – l’islam m’intéresse pour ce qu’il est, comme les autres religions, pour bien comprendre les choses, la culture, et ne pas avoir l’impression d’avoir combattu des gens mais d’avoir combattu un pouvoir politique. Je ne me suis pas battu contre des Musulmans, je ne me suis pas battu contre des Arabes, je me suis battu contre le pouvoir de Saddam Hussein. Et ça c’était important. J’en ai retiré, pour tout le reste de ma vie, cette capacité à dépassionner certaines choses, à ne pas prendre les choses personnellement. Par exemple, j’ai accompagné le GIE Rafale à Singapour pour les aider à essayer de vendre le Rafale ; quand on négocie un gros contrat, et quand on n’est pas choisi, et que c’est l’avion américain qui est choisi, ce n’est pas une histoire de moi et ma tête, alors qu’à l’époque l’ambassadeur de France sur place l’avait pris comme un affront personnel, par exemple.
Pour aller plus loin, et sans vouloir mouiller les autres là-dedans, certains sont très conservateurs de ces moments que nous avons vécus et de cette époque. Personnellement, cela fait partie de ma vie, mais cela ne me définit pas. Je ne me résume pas à cet événement. Ce n’est qu’un moment, et c’est pour cela que je ne suis pas très enclin à mettre ce moment-là en avant en permanence. »

Jean-François Hummel est reparti au combat dès le lendemain, aux commandes d’un autre Jaguar.

Propos recueillis par Xavier Méal, rédacteur en chef adjoint du Fana de l’Aviation, auprès de Jean-François Hummel le 26 novembre 2020.

Vous êtes invités à lire l’article “17 janvier 1991, dans l’enfer d’Al Jaber”, publié dans Le Fana de l’Aviation n° 614 actuellement en kiosque, ainsi que l’article “Monument historique !” qui paraitra dans Le Fana de l’Aviation n° 615, en kiosque à la fin du mois de janvier 2021.

 

La Guerre du Golfe ; c’était il y a 30 ans !

Golfe ; c'était il y a 30 ans

 

Le 17 Janvier 1991 une patrouille de 12 Jaguar attaquait la base de Al Jaber en Irak, réalisant ainsi la première mission française de la campagne aérienne de la Guerre du Golfe.

A l’époque, j’étais en stage de ski à Val d’Isère et le 16, comme tous les soirs après manger, on s’était retrouvés devant la télévision pour voir les « Guillaume Durand » des différentes chaines occuper l’antenne avec le peu d’informations dont ils disposaient. Mais ce soir-là, ils nous annoncent que depuis peu de temps les communications étaient brouillées et que l’activité aérienne était plus importante que d’habitude avec notamment le décollage de F15 et de F4. En allant se coucher, j’annonce que c’était pour cette nuit et que ça allait « cogner ». Ma réflexion est tombée à plat et ce d’autant plus qu’un de nos anciens généraux bien étoilés, consultant de la chaine TV, avait dit que toute cette activité n’était qu’agitation destinée à énerver les gens d’en face ; ceux qui me connaissaient m’ont regardé avec crédulité et les autres se sont demandés : « c’est qui celui-là ? ». Celui là était un ancien pilote qui avait passé toute sa carrière opérationnelle sur Jaguar et qui lors d’un stage guerre électronique chez les Américains à Ramstein (car j’étais aussi spécialiste GE) s’était vu exposer le plan d’intervention d’une campagne aérienne : brouillage des communications avec les C 130 « Compass Call », mise en place des avions de supériorité aérienne (F 15 principalement) des supports GE (A6 Prowler et F4G) puis en final les avions d’attaque air / sol ; à quelques détails près, c’est ce que nous avait raconté le commentateur télé.

Sachant qu’en matière de défense sol / air, la menace était bien plus importante que celle qu’on avait rencontré en Afrique, j’étais inquiet pour mes anciens collègues et j’avoue que je n’ai pas très bien dormi, mais très certainement plus et bien mieux que ceux qui allaient affronter les troupes de Sadam. Le lendemain vers 7 heures du matin, je me suis jeté sur la télécommande de la TV ; toutes les chaines ne parlaient que de cette première mission qui avait failli tourner à la catastrophe. La campagne aérienne avait bien démarré dans la nuit et plusieurs Jaguar français avaient été touchés au cours de l’attaque de la base d’Al Jaber. Mais tous confirmaient l’information principale : « tous les avions étaient rentrés ! ».

La guerre du Golfe ne peut pas se résumer uniquement à cette mission, mais il faut reconnaitre que ce fut un moment vraiment spécial pour les participants. Quelques mois après, un des pilotes de la patrouille m’a fait lire le récit de la mission (qui à ma connaissance n’a pas été publié) et un passage m’avait particulièrement marqué. C’était au plus fort de l’attaque ; il volait à 100 ft, devant lui il voyait les traçantes des projectiles des défenses aériennes et il racontait que pour les éviter il était passé dessous et ainsi avait poussé sur le manche malgré le peu de hauteur entre son avion et le sol !

Sur le site j’ai déjà mis en ligne le récit de plusieurs pilotes de la 1ère patrouille :

C’est passé tout prêt pour Charly 

Seul au dessus du désert 

17 Janvier 1991 ; attaque du terrain d’Al Jaber 

La guerre du Golfe ; c’était il y a 25 ans 

Un missile dans le réacteur 

Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour Jean Luc MANSION dit « Schnappy », leader de la patrouille qui nous a quitté l’année dernière et auquel j’avais aussi consacré un article. Tous les ans, à la date anniversaire les pilotes de la première patrouille ont pris l’habitude de se retrouver et cette année pour le trentième anniversaire, Schnappy va leur manquer.