5 minutes très longues

JAG et F1 à NDJ. Au fond à gauche, la salle d'OPS

 

Ça se passe à N’Djamena en février 1986 quelques jours après le début de l’opération Epervier. Un petit rappel : en février 1986, le 1/11 avait bombardé la piste de Ouadi Doum, et les Libyens en retour en avait fait de même à N’Djamena avec 1 bombe de 2000kg. Ce jour-là, sur la plate-forme se trouvaient 2 Jaguar, 4 F1C, 1 ATL2, quelques C160 et la base était défendue par des bitubes de 20 mm aidés par un radar de surveillance primaire SNERI qui détectait au mieux à 60 Nm.

La situation était plutôt tendue car il y avait de fréquents affrontements sur le 16 Nord et en tant que commandant en second de l’escadron 1/11 et chef de détachement Jaguar, j’ai dû prendre en ce chaud après-midi de février la permanence de la HADA (haute autorité de défense aérienne). Moi qui étais « mud » à 100% puisque n’ayant fait que du Jaguar, cette prise de permanence constituait une ouverture domaine, mais à priori il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. En fait c’était simple ; j’avais un F1C en alerte en 5 minutes, pilote équipé en salle d’OPS qui en profitait pour faire la sieste sur un lit picot ; les bitubes avaient leur consigne de tir. Seul aspect qui pouvait préoccuper et non des moindres,  était une attaque de la part des Libyens en haute altitude au-dessus de la limite du domaine de tir de notre artillerie sol-air.

L'aéroport militaire de N'Djamena
L’aéroport militaire de N’Djamena

J’étais donc en salle d’OPS avec 2 ou 3 mécanos et un interprétateur photo ; la seule chose qui me chagrinait un peu était de ne pas pouvoir faire la sieste. J’avais bien un petit pressentiment en repensant à la première fois où j’avais pris l’OPO à Toul ; lors du briefing par l’officier descendant qui était mon commandant d’escadron, je l’avais interrogé sur le gros téléphone rouge qui se trouvait dans une caisse en bois logé sous le comptoir. « Ça, c’est le DACUGO. Je ne sais pas à quoi ça sert et de toute façon il ne sonne jamais » m’avait-il répondu. Et je vous le donne en mille, il s’est mis a sonné quand je me suis retrouvé seul, bien évidemment…

La salle d'OPS et le lit Picot à droite
La salle d’OPS et le lit Picot à droite

Vers 3/4 heures de l’après midi au plus fort de la chaleur, le téléphone OPS retentit ;

  • « mon commandant, c’est le SNERI et c’est pour vous ».
  • Oui, j’écoute
  • 2 chasseurs à 40 Nm, cap sur N’Djamena, altitude estimée 30 000 ft, vitesse 0,9 de mach
  • Je me mets à hurler : SCRAMBLE !!! et je mets un grand coup de pied dans le lit picot du pilote d’alerte
  • Et ce n’est que maintenant que vous les avez en contact ?
  • Non, mais on voulait être surs….
  • Et bien maintenant vous en êtes certains ! répondis-je furieux.

« Dada » le pilote de F1C a fini de se réveiller alors qu’il courrait déjà vers l’avion, et par habitude je lance le chrono. En raisonnant simple, ils sont là dans moins de 4 minutes alors qu’il en faut 5 pour mettre le F1C en l’air.

  • Mon commandant c’est encore le SNERI
  • Oui j’écoute (avec quelques décibels de mieux)
  • Le leader accélère…

Pas de doute : 2 avions, ça ne peut être qu’une patrouille de chasseurs Libyens. Un coup d’œil sur le chrono : ils seront vertical dans 3 mn / 3 mn 30 et il n’y a plus rien à faire. Pas de sirène, pas d’abris, et le temps que l’info se propage l’affaire sera pliée. Si les timings sont respectés, Dada sera airborn une minute après le passage et le temps qu’il décolle et accélère, (si la piste est encore en état), ça va faire un bon 12/15 Nm arrière ; même en prenant mach 1,2 ça va prendre un peu de temps. Eh bien voilà, tout est dit ; je sors de la salle d’OPS, histoire de voir où en est Dada. Un autre coup d’œil sur le chrono ; verticale estimée dans 3 mn. Ce n’est pas possible, j’ai regardé ma montre il y au moins 5 minutes.
Et me voilà sur le parking ne voyant pas vraiment ce que je pouvais faire, sinon attendre de voir les avions… ou les bombes. Il y a des moments pendant lesquels, on ne sait pas trop pourquoi on raisonne de la sorte, mais je me suis dit que « tant qu’à faire autant profiter du spectacle et regarder les bombes tomber. »

Mon regard n’arrête pas de faire des aller-retours entre le chrono et l’avion de Dada. Ce n’est pas possible, ils m’ont mis la version slow motion du film…, ça n’en finit pas.

On m’appelle au téléphone (super, ça va faire passer au moins 30 secondes !). « Les avions viennent de disparaitre de l’écran à cause du cône mort. »

Je ressorts pour voir Dada rouler à fond la caisse ; je ne sais plus trop, mais je crois qu’il a mis la PC pour prendre le virage du taxiway. Et le chrono qui ne veut toujours pas avancer. J’ai beau regarder en l’air, je ne vois rien et je n’entends aucun bruit d’avion.

Cà y est ! Dada va s’engager sur la piste, et avec un peu de chance prendre une bombe…

Nouvel appel du SNERI « ils sont sortis du cône mort et on vient de les récupérer en éloignement ».

OK ; vous dites au F1 que la mission est annulée et qu’il peut rentrer.

Cette décision a été longuement commentée et bien sûr discutée. Quoi ? Vous les avez laissés partir ? Oui, je les ai laissés partir car à mon sens ils ne constituaient plus une menace et suivant mes calculs qui se sont avérés exacts, le F1C aurait été « short pétrol » lorsqu’il aurait intercepté les avions. Oui, mais il aurait pu en abattre un voire les deux. Certainement, sauf qu’après enquête, il s’est avéré que ces deux avions étaient en fait des avions de ligne civils transportant des pèlerins se rendant à La Mecque. On aurait eu l’air instruits s’il avait fallu les abattre ou les arraisonner à N’Djamena ! Je dois reconnaitre aussi que ça ne coutait rien « d’aller voir », ne serait que pour calmer la frustration de Dada. Ces 2 liners avaient en fait ignoré l’interdiction de survol de la base de N’Djamen ; leurs altitudes de vol n’étant pas les mêmes, au premier contact radar, celui qui volait plus haut (et donc plus vite) venait juste de doubler l’autre. Et le fait que la distance entre les deux augmente, a été pris pour une accélération du premier c’est-à-dire du leader.

Je ne sais plus si cet « incident » a eu une incidence quelconque, mais il avait bien mis en évidence la vulnérabilité du dispositif Français face à une attaque aérienne. Quelques temps plus tard, un C5 de l’USAF a amené deux batteries HAWK assurant ainsi une couverture haute altitude de N’Djamena. Décision judicieuse, car ce seront ces HAWK qui abattront le TU 22 Libyen qui était venu attaquer la base quelques mois plus tard.

TU 22 abattu dans le ciel de N’DJAMENA

TU 22

A N’Djamena, le 7 septembre 1987, il est 6h50. Alors que se prépare la relève des équipes sur le site HAWK, le sillage blanc d’une patrouille de Mirage F1 en mission de protection aérienne raye le ciel azuré. Au sol, le radar Centaure vient de détecter un écho suspect. Faisant cap au sud, un aéronef non identifié, après avoir survolé le Niger en empruntant un couloir de circulation aérienne, a soudainement bifurqué au-dessus du Nigeria, et survole maintenant le Cameroun à grande vitesse. Il semble venir droit sur la capitale tchadienne. Aussitôt l’alerte générale est donnée ; les deux F1 se ruent pour intercepter l’appareil inconnu. Chaque seconde compte.

6h51.

Le chef de patrouille annonce un « contact radar » avec un avion volant à très grande vitesse et à moyenne altitude. La confusion avec un avion civil, lequel serait incapable d’atteindre cette vitesse à cette altitude, est impossible. Au même moment, après avoir reçu le compte rendu d’accrochage de l’objectif par l’unité Hawk, les contrôleurs au sol constatent la non réponse de l’inconnu aux diverses interrogations IFF habituelles. L’appareil est classé hostile. Toutefois, l’avion ne survolant pas encore l’espace aérien tchadien, l’ordre de tir n’est pas donné aux Mirages.

Aux abords du lac Tchad, à cheval sur les frontières du Niger, du Nigeria, du Cameroun et du Tchad, l’appareil muet met brusquement le cap vers N’Djamena. Estimant que les Mirages F1 ne pourront l’intercepter à temps, tous les systèmes antiaériens se tiennent prêts. Les derniers doutes sont levés lorsque les caméras de télévision du système de tir des Crotale identifient un Tupolev 22 libyen.

Quelques instants plus tard, l’avion franchit la frontière tchadienne et entre dans le volume de responsabilité des batteries de missiles Hawk. Conformément aux procédures, les F1 français reçoivent l’ordre de « dégager ».

6h59.

L’ordre de tir est donné. La cible est alors à 8 nautiques de la batterie Hawk. De son centre de contrôle, l’officier de tir, le lieutenant Aznar, commande au peloton Bravo de faire feu. Bravo tire, mais le missile ne part pas ! Aussitôt, le lieutenant Aznar commande le feu au peloton Alpha qui exécute et rend compte : « missile parti ». Quelques secondes plus tard, l’écho  « disparaît » des écrans de contrôle ; l’objectif est détruit avant d’avoir réussi son attaque. C’est la première fois depuis la seconde guerre mondiale que la France abat un avion en vol.

Atteint de plein fouet par le missile Hawk, le TU 22 libyen se brise en plusieurs parties, dont les débris enflammés s’écrasent à quelques centaines de mètres du Camp Dubut, où était cantonné le détachement Hawk. Frappé avec ses soutes ouvertes, les bombes à fragmentation qu’il emportait sont éjectées de l’appareil sans avoir été complètement armées. Une seule bombe fuse au sol, heureusement sans éclater ni causer de victime.

La reconstitution de la trajectoire du TU 22 montra, par son alignement sur une série de châteaux d’eau parfaitement visibles du ciel, qu’il s’apprêtait à bombarder les installations majeures du dispositif Epervier à N’Djamena. L’examen des débris, malgré le pillage par la population, permit de confirmer qu’il s’agissait bien d’un TU 22 dont l’origine adverse était incontestable.

Tel est le récit du tir de la batterie Hawk que vous pouvez retrouver sur le site 7 septembre et dont je remercie l’administrateur qui m’a permis de reproduire tous les documents qui s’y trouvent. Je joins aussi une vidéo, qui à travers le témoignage des principaux acteurs, retrace ce qui s’est passé ce jour ; certes, elle est un peu longue, mais elle a surtout le mérite de faire savoir ce qui s’est réellement passé car  des âneries, il s’en est raconté !

 

 

Constat à l’amiable

Accident LBV

 

Décembre 1981  Libreville ; en face du parking du détachement de 4 Jaguar se trouve celui des C 130 de l’Armée de l’Air Gabonaise. Lors d’une journée porte ouverte, un mécanicien Gabonais fait visiter le C130 sur lequel il travaille habituellement comme pistard. Visite des plus normales avec passage dans la soute et puis dans le poste de pilotage. La discussion doit tourner autour de ses compétences et certainement pris par l’ambiance le mécano décide de montrer qui « c’est Raoul » en mettant les moteurs en route…

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de cales de parking et qu’il faut un certain temps pour faire monter la pression du circuit de frein (les transporteurs complèteront). Après avoir mis les 4 moteurs en route, l’avion commence à avancer et lorsque le pilote improvisé actionne les pédales de frein, c’est mou et ça ne répond pas ; et là direction les 4 Jaguar que le C 130 se percute. Choc, stupeur, mais ce brave homme qui a de la suite dans les idées garde son sang froid et enclenche les « reverses » pour se dégager… Deux Jaguars sont découpés à l’endroit puis à l’envers.

Vue générale
Vue générale

Au bilan les 2 Jaguar ont été réformés car complètement cassés. Quant au héro du jour, il a été bien évidemment puni et dégradé lors d’une séance publique au cours de laquelle le président Bongo s’est chargé lui même d’enlever les galons du coupable. On m’a raconté cette cérémonie, mais comme je n’étais pas présent je suis incapable de faire la part des choses entre ce qui s’est passé réellement et le folklore local. Bref, c’était l’Afrique patron !

Au résultat !
Au résultat !
Le C130 a aussi souffert
Le C130 a aussi souffert
Irrécupérable
Irrécupérable

Un commissaire à Épervier (part 2)

Mess à N'Djamena

 

La semaine dernière, vous aviez pu découvrir les « aventures » d’un commissaire au début de l’opération Épervier.

Cette semaine, suite et fin des pérégrinations.

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Un commissaire à Épervier (part 1)

Visite Capillon NDJ

 

Le commissaire dont il est question n’est pas policier mais aviateur et il appartient au corps du commissariat des armées. Pour faire court il est responsable des aspects financiers, logistiques et juridiques dont on ne peut pas dire que ce fut le souci des responsables lors de déclenchement d’opérations type Épervier, Manta,… Pour resituer le récit de DEL FABRO, puisque c’est de lui dont il s’agit, le COMELEF, le colonel Pissochet, célèbre pour ces colères que j’avais subies pour certaines à Toul, avait un compte à régler avec les commissaires. Il le fit très bien en mettant aux arrêts de rigueur (pour un motif futile dont je fus témoin) et renvoyant par vol bleu en France le commissaire en place au début de l’opération. Le corps du commissariat mit un moment à s’en remettre et il lui fallu presque 2 mois à désigner son remplaçant qui arriva début avril ; pendant ces 2 mois, l’absence d’un commissaire se fit cruellement sentir. Pour vous donner une idée de la situation je vous joins un extrait de son récit ;

« Nous avons deux bonnes heures avant que je te présente au Comelef car le rapport quotidien à lieu à 18 heures, me dit-il. Aussi je veux en profiter pour te parler librement. Sur le plan de la logistique, nous manquons de tout. Le magasin d’habillement est vide. Idem pour le matériel. Pour les subsistances, nous n’avons pas encore de circuit de ravitaillement fiable, nous parons au plus pressé au jour le jour. A Moussoro, nous abattons des chameaux pour manger de la viande. Nous manquons cruellement de capacité en froid positif, quant au négatif, mieux vaut n’en point parler. J’ai demandé le détachement de deux frigoristes de l’ERCA, ils arriveront en principe par le prochain avion avec ce qu’il faut pour remettre en état le vieux matériel Manta. Sur les plans administratif et financier, s’il n’y a pas de catastrophe, c’est encore le western. »

Le récit de DEL FABRO comporte une cinquantaine de pages et c’est la raison pour laquelle, je vous le propose en 2 parties. Pour ceux qui ont fait les débuts Epervier, ça rappellera beaucoup de choses et pour les autres, vous aurez une idée des conditions de vie des personnels au début de l’opération et aussi et surtout « les miracles » que peut réaliser une personne animée du sentiment de vouloir faire avancer le système.

 

 

 

 

 

 

 

 

LES DEBUTS D’EPERVIER

 

Avril-Septembre 1986

 

Marc DEL FABBRO

 

 

                                                                                              Arma virumque cano (Virgile, Eneide)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : Il s’agit là d’une vision personnelle d’une histoire bien réelle. Si les faits sont exacts et tirés des notes prises au jour le jour et des archives écrites et photographiques de l’auteur, le choix des faits rapportés est éminemment subjectif et les opinions et jugements  émis n’engagent que lui.

 

Les clichés en illustration sont ceux réalisés par le SIRPA Air.

 

 

 

LES DEBUTS D’EPERVIER (avril-septembre 1986)

 

 

 

Le 14 février 1986, des aviateurs français atterrissaient à  N’Djamena. Ils volaient au secours du grand humaniste Issène Habré, menacé par les troupes de  Goukouni Oueddei armé et soutenu par feu le démocrate libyen Mouhamar Khaddafi. L’enlèvement, quelques années plus tôt et par le même Issène, de l’ethnologue Françoise Claustre puis l’assassinat du Commandant Galopin venu négocier sa libération, les atrocités qu’il avait commises contre les opposants et une partie du peuple tchadien étaient, une fois de plus, pudiquement passés par profits et pertes. Le 16 février, les avions français détruisaient, près de la frontière libyenne, la base aérienne de Ouadi Doum. Quelques jours plus tard, en représailles,  deux avions libyens bombardaient N’Djamena, manquaient la base française mais provoquaient une catastrophe nationale en détruisant la brasserie de bière GALA située en bout de piste. Ces événements signaient le départ de l’opération Epervier.

 

Elle se distinguait des précédentes  car, au grand dam de nos camarades terriens, elle était placée sous le commandement et la maîtrise d’oeuvre de l’Armée de l’Air. Depuis les opérations Limousin (1968), Bison (1972), Tacaud et Manta, l’Armée de Terre considérait en effet le Tchad comme la chasse gardée des Troupes de Marine et, malgré la perte irréparable de l’usine de bière, aurait volontiers remis le couvert.

 

Le fait que le Chef d’état-major des armées, de surcroît ancien Chef d’état-major particulier du Président de la République en exercice  fût un officier général de l’Armée de l’Air n’était probablement pas totalement étranger à cette dévolution, même si la réussite très relative (pour être indulgent) de la lourde et coûteuse opération Manta, terminée seulement quinze mois plus tôt, ne plaidait pas en faveur de la reconduction d’un commandement biffin.

 

Le sous-directeur personnel de la DCCA me contacta fin mars pour me demander si j’étais toujours volontaire pour partir au Tchad comme adjoint commissariat du Comelef. J’avais vingt-quatre heures pour répondre.

 

Fier que mes éminentes qualités aient enfin été reconnues et fait pressentir pour ce poste, je rappelai le soir même. Je m’aperçus, un peu désappointé, qu’elles n’y étaient pour rien: le commissaire primitivement envoyé au Tchad n’était resté que quelques jours et son successeur n’assurait qu’un court intérim.

 

Bref, on envoyait celui que l’on avait sous la main. J’appris également que je ne partirais pas pour la durée normale de quarante-cinq jours mais que, compte tenu de la période des congés et des problèmes de disponibilité consécutifs aux affectations d’été, je ne serais pas relevé avant septembre. Je m’étais cru homme providentiel, je n’étais qu’un bouche-trou. Mon amour propre en prit un vieux coup.

 

Je devais prendre des consignes. La deuxième région aérienne (Villacoublay) était en charge du support de l’opération. C’est le Commissaire Colonel Macquignon, adjoint du Commissaire Général Estrangin directeur régional, qui coordonnait l’ensemble du support logistique et financier. Je connaissais très bien ce dernier. Son accueil fut chaleureux et amical. Le Commissaire Colonel Macquignon m’était inconnu. Je découvris un homme bienveillant et calme, qui faisait face avec sérénité à une situation difficile et compliquée.

 

Il faut se replonger dans le contexte pour comprendre. L’opération avait été  déclenchée sans préavis aucun. Du jour au lendemain, un millier d’hommes, des avions, des moyens techniques (radars, batteries anti-aériennes, canons et missiles) avaient été projetés sur deux sites (N’Djamena et Moussoro), totalement démunis du support indispensable à leur mise en œuvre. Pas de mess ; pas de moyens de conservation froid ; pas de circuit de ravitaillement en vivres ; une eau à peine potable à cause d’un château d’eau piégé au départ des libyens ; une alimentation électrique aléatoire et sporadique ; pas de logements aménagés ; aucun équipement vie ; évidemment pas de climatisation alors qu’on se trouvait au plus fort de la saison sèche ; un service médical embryonnaire ; quelques rares véhicules ; des sanitaires réduits à leur plus simple expression…  Les trois premiers jours, les militaires avaient dormi à l’extérieur, la tête sur le sac, s’étaient nourris des rations de combat avec lesquelles ils étaient arrivés et vêtus avec le paquetage sommaire qu’ils avaient apporté.

 

Ce n’était pas tout : la situation politique française était loin de faciliter les choses. Quelques jours après l’arrivée des militaires français, le premier gouvernement de cohabitation était entré en fonction et avait hérité du bébé. Les deux têtes de l’exécutif se regardaient en chiens de faïence, chacune attendant l’autre au tournant. Dans ces conditions, aucune directive claire relative à la conduite des opérations n’était à attendre des autorités politiques et le CEMA devait naviguer à vue.

 

Enfin et surtout il s’agissait d’une première pour l’Armée de l’Air qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu la maîtrise d’oeuvre d’une telle opération et pour le Commissariat de l’Air qui se trouvait en première ligne. Cela peut paraître invraisemblable à nos jeunes camarades qui, dix ans après leur sortie de l’école, ont quasiment tous participé à une ou deux opérations extérieures, généralement en coopération internationale, en bénéficiant d’une logistique musclée, ravitaillés par convois routiers et gros porteurs Antonov, ayant à leur disposition des kits et check-lists où tout est programmé. Nous n’avions absolument rien de tout cela : un cargo DC8 (20 tonnes) par semaine, un Transall (5 tonnes) 2 fois par semaine, quelques camions en provenance de Douala, pour l’ensemble de l’opération, opérationnel et logistique confondus…

 

Il avait donc fallu parer au plus pressé avec les moyens du bord, c’est à dire, pour reprendre une expression familière aux aviateurs, « avec la bite et le couteau »,  sachant que si, en principe, chacun était muni de la première, rares étaient ceux qui avaient songé à inclure le second dans le paquetage.

 

La priorité, qui allait évidemment à la « survie » du personnel et aux moyens d’entamer les opérations militaires, avait relégué au second plan la mise en place d’une administration digne de ce nom. Les paiements se faisaient en liquide, les formalités réglementaires étaient réduites à leur plus simple expression, le bordel administratif et financier généralisé. Il n’y avait pas de bureaux, pas de machines à écrire, pas de formulaires, pas de registres, pas de coffre, pas de locaux autres que des bâtiments pillés ou en ruines. Les seules liaisons avec la métropole se faisaient par télex et par téléphone Syracuse. L’ordinateur, Internet et le  téléphone portable étaient encore dans les limbes.

 

Le Commissaire Colonel Macquignon avait donc quelques soucis. Il m’expliqua calmement la situation, fit le point et résuma en quelques phrases ce que serait mon travail : assurer au Comelef les moyens de son action, veiller à l’amélioration des conditions de vie du personnel, et faire mon possible pour établir une administration et des finances conformes à la réglementation. J’aurais, pour ce faire une large autonomie et une sous délégation du ministre. La 2ème RA me soutiendrait au maximum. Enfin, un personnel de qualité serait affecté en la personne d’un adjoint officier des bases expérimenté et de deux officiers (dont un commissaire lieutenant) plus un adjudant-chef affecté aux tâches de vérification et de contrôle.

 

Je fus également reçu par le Directeur Central en la personne du Commissaire Général Burdin qui confirma ces instructions et, sans me dissimuler les difficultés de la tâche, m’assura que le service tout entier serait à mes côtés.

 

Je dois dire que tous tinrent parole.

 

En conclusion, tout ceci ne respirait guère l’optimisme. A en croire ces hauts responsables du service, j’allais tomber dans une apocalypse administrative doublée d’une pétaudière inconfortable, commandée par des furieux qui se souciaient de la bonne administration, de la gestion et de la régularité des comptes comme de leur première tenue de campagne.

 

Je n’ai jamais attaché beaucoup d’importance à ce qu’on pouvait me dire de mes futurs emplois, car j’ai toujours pensé que mieux vaut découvrir les choses par soi-même et se fier à son propre jugement. En attendant mon départ, je continuai donc à dormir du sommeil du juste. Je mis toutefois à profit les quelques jours qui restaient pour lire attentivement le brûlot (« Opération Manta ») que le Colonel Arnaubec, sous le pseudonyme de Spartacus, avait consacré à la précédente intervention française. Sous le nom de l’esclave révolté, cet officier de l’Armée de l’Air en poste à l’état-major en 1983 et qui avait été mon commandant des promotions à Salon, dénonçait les errements, les stupidités, les insuffisances, les fautes, les manquements voire les détournements qui avaient caractérisé cette opération. Quelques-uns de ces personnages étaient encore en place, y compris l’attaché militaire au Tchad, dont il faisait un portrait féroce. « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté », chante Guy Béard. Arnaubec fut donc exécuté sur l’autel de la vérité et y perdit ses étoiles. Il y gagna l’estime de beaucoup et le fait de pouvoir se regarder dans la glace sans rougir. Dans cette histoire, tout le monde ne peut pas en dire autant.

 

Je partis un peu après la mi-avril. A mon départ de Taverny, il neigeait. A mon arrivée à N’Djamena vers 14 heures, il faisait 45°. A l’ouverture de la porte du DC8, un air brûlant et suffocant fit irruption dans la cabine En posant les pieds sur le sol, je ressentis la chaleur du goudron à travers les semelles de mes chaussures. C’était mon premier séjour en Afrique.

 

J’avais voyagé assis à côté d’un officier du 15ème régiment du Génie de l’Air, le   LtCl CAZALAA, petit, mince, vif et doté d’un sympathique accent du sud-ouest. Lorsque nous nous fûmes présentés, il manifesta un enthousiasme étonnant : il était heureux de me rencontrer car nous allions devoir travailler ensemble et il comptait sur moi. Interloqué, je lui demandai en quoi je pourrais l’aider. Il m’expliqua qu’il devait, avec son régiment du génie, refaire la piste de l’aéroport et l’élargir pour la mettre aux normes 747. En effet, les gros porteurs avaient les réacteurs extérieurs qui traînaient en dehors de la piste et, au décollage, ils avalaient poussière et sable ce qu’ils appréciaient assez peu. Je me rappelai alors ce qu’expliquait Arnaubec dans son bouquin : lors de la précédente opération, on s’était contenté de couler à grands frais un simple ruban de goudron sur le sable de part et d’autre de la bande de roulement. Au premier décollage de 747, les réacteurs avaient soufflé le goudron qui avait décollé en même temps que l’avion. L’affaire avait été étouffée,  mais les millions envolés n’avaient pas été perdus pour tout le monde. Quoi qu’il en soit, mon colonel génial et aéronautique comptait sur moi pour trouver les cailloux nécessaires, les acheter et les acheminer jusqu’à la piste, son rôle étant de les répartir solidement de part et d’autre d’icelle avant de les recouvrir de bitume. Un peu inquiet, je lui demandai s’il en fallait beaucoup : non, finalement assez peu, à peine plus de quinze mille tonnes, mais d’une qualité très spéciale qu’il faudrait faire homologuer par un laboratoire métropolitain. Il allait donc falloir carotter dans différents endroits du globe terrestre pour déterminer quel était le produit ad hoc, passer le marché, puis transporter le tout à N’Djamena. Peut-être faudrait-il d’ailleurs aller chercher les cailloux assez loin car au Tchad, on trouve surtout du sable. Enfin, sans nul doute, je me débrouillerai à merveille, n’est-ce pas ?

 

Après quelques instants de silence consacrés à traiter in petto toute la strasse commissariale qui s’était bien gardée de m’informer de la chose de divers qualificatifs qui s’écrivent avec une initiale suivis de points de suspension, j’assurai mon interlocuteur de ma totale disponibilité. Je n’avais jamais de ma vie passé un marché, j’ignorais tout de la procédure et de la réglementation car à ni à la fac ni à Salon je n’avais ouvert un manuel de marchés publics. J’étais sensé savoir et je ne savais rien. C’était un début en fanfare. Mon affirmation dut néanmoins paraître convaincante car mon interlocuteur rasséréné poussa un soupir de soulagement qui ne fit que m’inquiéter davantage.

 

A ma descente d’avion, je fus accueilli par mon prédécesseur Eric Minnegheer, toujours aimable, avec l’humour et la distanciation distinguée qui lui sont habituels et en font le plus agréable des camarades.

 

Il faisait une chaleur infernale. Il me fit monter dans sa voiture de service (une somptueuse 4L) et, après avoir récupéré mon paquetage, m’emmena prendre un jus de fruit glacé dans un bar rustique situé au bord du Chari, sous de grands arbres où régnait une très relative fraîcheur.

 

« Nous avons deux bonnes heures avant que je te présente au Comelef car le rapport quotidien à lieu à 18 heures, me dit-il. Aussi je veux en profiter pour te parler librement. Sur le plan de la logistique, nous manquons de tout. Le magasin d’habillement est vide. Idem pour le matériel. Pour les subsistances, nous n’avons pas encore de circuit de ravitaillement fiable, nous parons au plus pressé au jour le jour. A Moussoro, nous abattons des chameaux pour manger de la viande. Nous manquons cruellement de capacité en froid positif, quant au négatif, mieux vaut n’en point parler. J’ai demandé le détachement de deux frigoristes de l’ERCA, ils arriveront en principe par le prochain avion avec ce qu’il faut pour remettre en état le vieux matériel Manta. Sur les plans administratif et  financier, s’il n’y a pas de catastrophe, c’est encore le western. Mon adjoint ne vaut rien, mais il part la semaine prochaine et tu auras du personnel de pointe en remplacement. Les choses vont donc s’améliorer, mais, soyons clairs, il y a du travail. Pour faire face aux besoins logistiques, notamment en matière de subsistances, j’ai commencé à discuter avec le représentant d’Air Afrique, un ivoirien, ancien de l’école du commissariat, et avec les commerçants libanais locaux, afin d’affréter un avion-cargo par semaine, moitié eux, moitié nous. Cela nous permettra de nous ravitailler en frais et surgelé à partir de Rungis dès que nous aurons la capacité de stockage en froid. Il n’en faut rien dire au Commissariat pour l’instant, ils feraient les pieds au mur. Tu as une délégation du ministre, sers t’en et mets les devant le fait accompli. C’est le seul moyen de s’en tirer Si je le peux avant mon départ, je signerai le contrat  moi-même. Quant aux chambres des sous-officiers et des hommes du rang, elles sont situées dans des bâtiments ouverts à tous vents et dans lesquels on a simplement installé lits de camp et moustiquaires, sans aucun meuble de rangement. Le Comelef est un caractère, mais il est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Si tu fais l’affaire, tu pourras compter sur lui, sinon, tu seras viré avec des jours d’arrêt : ici, il est surnommé « le boulanger du désert » à cause des pains… Je pars dans trois jours, donc tu auras le temps de faire le point et je te montrerai tout ce qui est important.  Pour ce qui est du site de Moussoro, la situation est bien pire, mais on ne peut pas tout régler à la fois. Ah, autre chose : Ici, il fait très chaud, on fait de la viscosité mentale, alors ouvre un cahier et note tout. Tu verras, c’est un bon conseil ».

 

 

 

 

 
  

 

 Deux heures plus tard, Minnegheeer me présenta au Comelef, le Colonel Hector PISSOCHET. Quoiqu’ affecté à Taverny, je ne l’avais jamais rencontré et le connaissais seulement de réputation. Son accueil fut courtois, rapide et carré. Il était manifestement sur la réserve et attendait de voir venir. Son adjoint, avec lequel il partageait un bureau spartiate situé dans une baraque Fillod qui servait de PC  était le Colonel PEIFFER. Le commissaire et le médecin chef cohabitaient dans un bureau situé à quelques mètres, dans la même Fillod.

J’assistai le soir même au rapport quotidien et l’on me présenta aux cadres de l’opération. Rapport d’une vingtaine de minutes, où l’on allait directement à l’essentiel, sans fioritures, sans perte de temps, et où le Comelef donnait des ordres clairs, précis… et d’exécution immédiate.

 

Les trois jours suivants furent consacrés à la visite du dispositif et Minnegheer fut un mentor impeccable. Il me montra tout ce que je devais voir, m’expliqua tout ce que je devais savoir, souligna tout ce qui devait être fait, me présenta les correspondants Tchadiens et étrangers, civils et militaires, privés et fonctionnaires, avec lesquels j’aurais à travailler et surtout me mit en garde contre ce et ceux  qui pouvaient poser problème ; bref, il fut parfait. J’étais un peu noyé, mais, comme il me l’avait conseillé, je notais tout et m’en portai bien. Je lui dois beaucoup.

 

Je découvrais un monde nouveau, à des années lumières de mon quotidien. L’Afrique, la chaleur, les odeurs, les gens, les mentalités, les habitudes, la plus extrême pauvreté, les maisons détruites, les traces des combats en ville, la corruption généralisée, la nonchalance, la résignation….

 

Finalement, les choses ne se présentaient pas si mal: bien sûr, tout ou presque restait à faire, mais Minnegheer avait clairement identifié les problèmes et lancé des chantiers. Il fallait donc poursuivre et foncer pour achever ce qui avait été commencé avant de développer ces nouveaux projets ; cela avait au moins le mérite de laisser un peu de temps sans se poser de questions.

 

Trois jours après le départ de mon prédécesseur, les nouveaux cadres arrivèrent et la moitié de l’équipe fut relevée (le séjour était limité à 45 jours compte tenu des conditions de vie et la relève avait lieu par moitié toute les trois semaines).

 

La relève était à la hauteur. Je reçus une équipe de cadres qui, très vite, se révéla optimale. Elle se composait du Capitaine Guy FONTARNOUX (adjoint), du Commissaire Lieutenant Philippe ROUSSELOT (subsistances), du Lieutenant Jaime ESCORIHUELA (matériel, hébergement, habillement) qui avait temporairement quitté son poste de chef de cabinet du Directeur central.

 

Ceux qui les ont connus comprendront qu’il s’agissait d’une équipe de luxe, alliant intelligence, dynamisme, débrouillardise et bonne humeur. Leurs remplaçants furent ultérieurement les  Capitaines MORISSET puis VIGILANT et les commissaires Lieutenants ESQUE puis FRANCOIS qui furent aussi bons.

 

Le plus : ces trois-là se connaissaient très bien et s’entendaient de même, se comprenant d’un simple regard, ayant entre eux des automatismes de travail et une confiance mutuelle totale.

 

Le quatrième larron était l’adjudant-chef Jean Pierre MEUNIER. Il m’était affecté comme sous-officier commissariat, chargé de la vérification. Ce fut la cheville ouvrière qui permit la remise en conformité de toutes les procédures administratives et comptables. Jeune en âge, flegmatique devant l’imprévu, doté d’un humour très british, connaissant à fond l’administration et la comptabilité, (finances, personnel, matière…), en quelques semaines, sans avoir l’air d’y toucher et avec le sourire, il mettra fin au far-west administratif en passant de service en service, sans que j’aie à intervenir sinon pour approuver  ses compte rendus quotidiens et lui apporter un appui constant.

Et surtout, ils avaient deux qualités essentielles : l’humour et la loyauté. Travailler avec eux, même dans les conditions difficiles que nous connaissions, était un véritable plaisir.

 

Pour exercer mon commandement, je me tins de manière stricte aux règles élémentaires : écouter beaucoup, parler très peu, réfléchir seul, commander clairement et par écrit en respectant la voie hiérarchique, ne jamais donner d’ordre inexécutable, laisser mes subordonnés agir dans leur domaine de compétence et ne pas intervenir à tout propos mais venir toujours à leur aide en cas de difficulté, contrôler l’exécution des ordres et susciter l’initiative et la réflexion de chacun.

 

Vis à vis du Comelef, j’adoptai des règles simples : ne rien dissimuler, rendre compte systématiquement de toutes les actions entreprises et de l’exécution des ordres reçus, exposer  les problèmes et difficultés rencontrés et les solutions mises en œuvre pour y faire face, exposer les motifs et raisons de mes décisions et surtout lui ficher la paix avec tout ce qui ressortissait à mon niveau de compétence.

Je découvris rapidement, après une période où je me sentis observé de près, que le Comelef n’était pas le fou furieux que certains m’avaient décrit. Comme chef, il faisait penser à Clemenceau. Cet homme était un bloc. Doté d’une détermination et d’une énergie extraordinaires, il écoutait toujours ce qu’on lui disait,  analysait très vite et décidait de même. La décision prise, il exigeait alors une exécution immédiate, sans réticence aucune, toute tergiversation déclenchant une colère jupitérienne et cataclysmique. Ceci bien compris, c’était un homme très fin, avec un « cœur gros comme ça », se considérant en charge et responsable de chacun de ses hommes. Je l’ai vu agir dans des circonstances où l’homme se révèle  dans sa vérité et je l’en ai toujours admiré. Qualité rare, ses ordres donnés il laissait agir ses subordonnés mais ne les abandonnait jamais sans aide devant un problème qu’ils ne pouvaient résoudre d’eux même. J’y reviendrai.

 

J’ai adoré travailler sous ses ordres. Je ne veux pas dire par là que c’était de tout repos, mais avec un chef de ce type, on peut sans crainte aller au bout du monde, et c’est tout naturellement que l’on réalise des choses dont on se serait cru incapable. On se sait soutenu et l’on y va. Cette confiance se répercute alors naturellement à tous les échelons. Il fut remplacé plus tard par le Colonel Claude GAUTIER qui, dans un style différent, moins explosif,  fut également un patron remarquable. Le CEMAA, il faut le dire, mit à la tête de l’opération ce qu’il avait de mieux.

 

L’organisation était la suivante : le Comelef commandait l’ensemble du dispositif interarmées. Il disposait d’un chef d’état-major et d’adjoints spécialisés dont un adjoint commissariat. A ce titre, je relevais directement de lui. Les différentes composantes Terre, Marine et Air relevaient chacune de leurs chefs respectifs, tous placés sous les ordres du Comelef. La composante Air, située sur la base principale de N’Djamena (Base KOSSEI) avait à sa tête un commandant de plateforme, commandant de la base. J’exerçais également les fonctions de commissaire de base. J’avais donc une double subordination. Cela aurait pu être complexe, mais en réalité c’était très simple : la forte personnalité des deux Comelefs successifs assurait l’unité de commandement sans avoir à se poser de question. Les militaires de l’Armée de Terre étaient stationnés au Camp Dubut, voisin de la base, enfin il y avait un détachement à Moussoro, chargé de la veille radar.

 

Il me faut dire un mot de l’unité et de sa place dans le dispositif. La LOG (c’est ainsi qu’était désignée mon service) était composée de 4 officiers dont deux commissaires, d’une bonne trentaine de sous-officiers répartis entre le matériel, l’hébergement, la finance, la restauration, le service des achats et le détachement de Moussoro. Un seul sous-officier ancien et expérimenté par service, tout le reste étant des jeunes, voire très jeunes, dynamiques et ardents. S’y ajoutait une agence postale mise en place par la poste aux armées comprenant un capitaine et deux sous-officiers. Le personnel était exclusivement masculin car, à cette époque reculée où le principe de parité ne nous avait pas encore ébloui de sa lumière, on considérait que les femmes n’avaient pas leur place en opérations. Cela peut paraître à nos jeunes une monstruosité pithécanthropique mais nous avions des excuses, étant issus d’une génération où un auteur, pourtant très progressiste comme Paul Guimard n’hésitait pas à écrire « Pour se détendre, les hommes font la guerre et les femmes font les courses » et où les parents expliquaient aux enfants que c’était aux filles de mettre le couvert et aux garçons de descendre les poubelles.  Heureusement, les choses ont bien changé et les mères de famille ont maintenant le droit de s’étriper sur les champs de bataille et d’y larguer  des bombes à fragmentation, ce qui contribue grandement à leur épanouissement personnel et constitue une indéniable avancée de la civilisation.

 

Enfin il fallait compter environ trois cents tchadiens, recrutés, gérés, payés, employés aux tâches les plus diverses, manutentionnaires, aides en cuisine, hommes de ménage et d’entretien, lavandiers (chaque homme changeait deux fois par jour de tenue : le linge sale récupéré dans un sac plastique au pied de chaque lit à sept heures du matin était rendu lavé, repassé et plié dans le même sac disposé sur le même lit à 13 heures le même jour).

 

Mon prédécesseur avait eu la bonne idée de réquisitionner un grand bâtiment dans lequel, à l’exception du mess, tous les services étaient installés : administration, finances, poste, habillement, matériel, logement, magasins, achats. L’accès en était aisé et le regroupement des services facilitait le travail.

 

Le rôle de l’unité dans le dispositif épervier était essentiel. Dans un pays dévasté par plus de vingt ans de guerre, situé à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole, pourvoir à la vie d’un millier d’hommes, restauration, habillement, logement, les gérer sur les plans administratif et financier, leur consentir des avances de solde, ravitailler et mettre en place toute la logistique nécessaire à la vie et aux opérations, passer des contrats, effectuer tous les achats locaux…. le tout dans des conditions de vie très difficiles et dans des locaux en ruines qu’il fallait rénover par soi-même avec les moyens du bord, n’était pas une sinécure.

 

Nous avions cependant plusieurs atouts : contrairement à ce qui m’avait été dit avant mon départ, le principal était l’importance que le commandement -et au premier chef le Comelef- attachait à l’administration et à la logistique sans lesquelles, disait-il, le Général Eisenhower n’aurait jamais réussi les opérations militaires de 1944-45. Cette importance se traduisait bien sûr par une grande exigence mais aussi par la conscience de nos difficultés, un soutien sans faille, un appui constant auprès des autorités centrales et par l’attention portée à notre travail. C’est ainsi que le Comelef, son chef d’état-major ou le commandant de base venaient souvent en personne, dans le bâtiment de l’unité, se rendre compte de ce qui s’y faisait. Chaque fois que nous terminions la réfection des locaux, lorsque nous créâmes les chambres, la bibliothèque, le cinéma de plein air, le magasin-foyer, les aménagements divers, ils vinrent inaugurer les installations en présence du personnel qui constatait ainsi l’intérêt porté à leur travail et leurs réalisations.

 

Ensuite, le personnel était jeune et disponible H24, 7 jours sur 7. Pas de famille, pas de sorties, pas  ou peu de loisirs. Tout était à créer, chacun y allait de son idée et de son initiative,  ce qui était motivant car toute idée pour améliorer le système était très bienvenue. 

 

C’est ainsi que, la journée de travail terminée ou pendant les moments creux, chacun se transformait en menuisier, maçon, électricien, plombier, peintre… Nous avions hérité, comme tout le monde d’ailleurs, de bâtiments pillés, ruinés, portes, fenêtres, fils électriques et sanitaires arrachés. Il fallait tout remettre en état. Le service des achats écumait donc toutes les ressources locales et celles du Cameroun voisin, pour ramener vaille que vaille ce qui nous était indispensable et le distribuer selon les besoins. Pas une journée ne passait sans qu’un commandant d’unité ne m’adresse une liste de fournitures indispensables qui correspondaient à des besoins réels et urgents. Il n’était pas question de dire non, seule une  question de priorité pouvait différer -et seulement différer-  la satisfaction des demandes qui visaient en premier lieu à améliorer les conditions de vie et de travail.

 

Enfin, l’unité était extrêmement bien considérée par l’ensemble du personnel de l’opération. Nous étions en effet ceux par qui les choses deviennent possibles, ceux qui pouvaient répondre positivement aux demandes de tous ordres pour satisfaire aux besoins divers et ils étaient nombreux. Tous étaient conscients de nos efforts et nous en savaient gré. L’ambiance de l’unité s’en trouvait littéralement dopée et je peux dire sans exagération que nous travaillions dans la joie, chacun mettant ses talents particuliers au service de tous.

 

La journée commençait à 6 heures. On déjeunait vers 13 heures et on se reposait jusqu’à 16 heures 30 à cause de la chaleur. Le rapport quotidien de commandement avait lieu à 18 heures précises. A 18 heures 30 je tenais mon propre rapport avec mes officiers et les chefs de services. Ce rapport, qui durait moins de trente minutes et se tenait debout dans le hangar du magasin d’habillement, était public, c’est à dire que pouvait y assister (sans intervenir) l’ensemble du personnel  de  l’unité disponible. A l’issue, un rafraîchissement était servi (l’alcool était interdit sur l’ensemble du casernement) et chacun pouvait discuter quelques minutes librement sans formalisme aucun. Cette méthode, qui m’avait été proposée par Fontarnoux, était excellente : chacun était informé de la vie et des problèmes de l’unité et savait quels étaient les objectifs. La conversation qui s’ensuivait permettait d’échanger librement des informations, de prendre conscience des difficultés, de récolter idées et suggestions, de profiter de l’intelligence de chacun. Le dimanche était un jour de travail un peu allégé, mais le rapport était maintenu.

 

Ces horaires (hormis ceux des rapports) étaient théoriques et souvent à rallonges. Lorsqu’un avion arrivait la nuit, il fallait accueillir l’équipage, le loger, le nourrir. Toutes les trois semaines, la moitié de l’effectif de l’opération (plusieurs centaines d’hommes) était renouvelée. Les opérations d’incorporation se déroulaient le plus souvent la nuit. C’est pourquoi mes hommes dormaient sur des lits picots situés sur leur lieu de travail, mess, magasin d’habillement, services administratifs.

 

Pénétré de la pensée de Saint Augustin pour qui « un minimum de bien être est nécessaire à la pratique de la vertu », je décidai rapidement d’y créer des chambres dignes de ce nom pour en faire un véritable lieu de repos et non plus de camping sauvage. On y aménagea des chambres collectives (avec cloisonnement individuel) munies de sanitaires et douches, dotées d’armoires d’un frigo et d’une fontaine d’eau fraîche. Le Comelef vint inaugurer la première. Il en fut satisfait et imposa cette formule à l’ensemble des unités qui se trouvaient astreintes à un service permanent. Les cadres (officiers et sous-officiers supérieurs) étaient logés dans des fillods aménagées en chambres à deux lits. J’avais une chambre que je partageais avec un commandant du 13ème RDP. Nous nous voyions assez peu car le plus souvent, lui dormait dans des endroits lointains, dans le désert de l’autre côté de la frontière libyenne,  et moi en ville, dans une maison mise à ma disposition par des expatriés français, ce qui me permettait de recevoir commodément les personnes extérieures à l’opération avec lesquelles j’avais à travailler, sans le faire savoir urbi et orbi. En fait, je n’utilisais ma chambre que pour la sieste de l’après-midi et lorsque je devais partir en avion dans la nuit ou très tôt le lendemain matin.

 

Le problème immédiat qui se posait avec le plus d’acuité était celui de la restauration et de la conservation des denrées. Il fallait servir chaque jour un millier de petits déjeuners, de déjeuners et de dîners. En outre, compte tenu des horaires de travail, un casse-croûte devait être distribué à une très grande partie du personnel. Enfin quatre à cinq mille bouteilles d’eau devaient être distribuées chaque jour compte tenu de la chaleur (les militaires du génie de l’air consommaient au minimum six bouteilles par jour et par personne…). Le pain était fabriqué sur place par un boulanger tchadien qui avait construit un four en terre. Le pain, très bon, était cuit sur des tôles ondulées et il fallait fournir un minimum de 400 kg de farine/jour.

 

La matière première arrivait par plusieurs circuits :

  • des achats locaux aux producteurs Tchadiens : achats en petites quantités et de qualité très inégale (viande de bœuf à bosse, poulets (dits poulets bicyclettes), salades… Achats indispensables, plus pour faire tourner l’économie locale que par véritable nécessité, compte tenu des faibles quantités ;
  • des achats en France, amenés par bateau à Douala puis par camion à travers le Cameroun (1700 km de mauvaises routes et de pistes inondables six mois sur douze) Délai entre commande et arrivée : environ 6 semaines. Concernait surtout le boîtage, la farine, l’épicerie, l’eau ;
  • Des achats au Cameroun, à un fournisseur devenu traditionnel lors des opérations précédentes, pour les légumes et fruits, pris sur place à Ngaoundere par rotation d’un transall. Qualité très insuffisante, beaucoup de déchets, prix élevés. Délai entre commande et arrivée sur place : 10 jours ;
  • Des achats aux commerçants libanais établis au Tchad, rapides mais à des prix stratosphériques.

Il fallait donc organiser le circuit de ravitaillement de manière stable, fiable et à un coût raisonnable. Je tenais tout spécialement à maintenir les achats aux producteurs tchadiens pour des raisons évidentes d’impact direct sur l’économie locale. Ces achats ne pouvaient être que marginaux et occasionnaient plus de travail que les achats groupés à l’extérieur, mais il fallait encourager la production locale. Deux impératifs furent fixés : la qualité devait être au rendez-vous et les prix raisonnables. On vit donc de plus en plus de petits producteurs venir vendre quelques cageots de salades de fruits, des poulets vivants… et être payés sur le champ.

 

Le circuit de ravitaillement par bateau/camion à travers le Cameroun fut bien entendu maintenu, devint régulier et planifié. Ce circuit économique en prix permettait de ravitailler les grosses quantités d’eau, de farine, tout le boitage et l’épicerie.

 

Début mai, Rousselot et Fontarnoux me firent constater que le fournisseur de Ngaounderé, un exploitant agricole français expatrié qui, à chaque opération française au Tchad, se fabriquait des génitoires en métal précieux et avait tendance à considérer l’armée française comme une vache à lait,  passait les bornes : sa livraison était d’une qualité inadmissible : légumes flétris, fruits tachés… bref, la moitié à fiche en l’air.

 

 

Mes deux officiers me dirent alors qu’il devait être possible de trouver d’autres fournisseurs à Douala. Je les y expédiai toutes affaires cessantes. Deux jours plus tard ils revinrent enthousiastes : Ils avaient découverts, par l’intermédiaire d’un transitaire français, un exportateur camerounais qui envoyait en France fruits et légumes. Nous fîmes donc une expérience en ramenant un transall bourré jusqu’à la gueule de produits frais qui se révélèrent d’une qualité irréprochable et à un prix sans commune mesure avec ceux pratiqués à Ngaoundere. Je me fis donc un plaisir d’envoyer le premier fournisseur sur les roses lorsqu’il se manifesta faute d’avoir reçu la commande habituelle. Par la suite, nous ravitaillâmes également du poisson. Une liaison aérienne hebdomadaire fut organisée avec Douala. Ce mode de ravitaillement nous permit d’améliorer immédiatement la qualité et la variété des repas.

 

 

 

Le meilleur restait à venir. La veille de son départ, Minnegheer avait pu signer avec  Air Afrique le contrat qu’il avait négocié. Cela nous garantissait, chaque semaine, un minimum de 10 tonnes sur un DC8 cargo à un prix intéressant (de l’ordre de 15 F/kg s’il m’en souvient bien). Mais avant de mettre en œuvre ce contrat, il nous fallait une capacité et froid positif et négatif bien supérieure à celle que nous possédions. Le commissariat nous avait envoyé deux frigoristes. Ces sous-officiers se mirent au travail et tout le vieux matériel Manta demeuré sur place fut progressivement remis en état. Un atelier de préparation froide fut créé grâce à un groupe de réfrigération et nous eûmes, en quelques semaines, une capacité froide dont nous n’aurions pas osé rêver à mon arrivée.

 

Le premier DC8 cargo se posa à N’Djamena début juin. Il transportait une douzaine de tonnes de produits alimentaires frais et surgelés en provenance de Rungis. Le lendemain, le repas de midi comportait crudités, steack frites, yaourts aux fruits ou camembert, et cerises…

 

Le contrat passé avec Air Afrique était, il faut le dire, une idée de génie de mon prédécesseur. Elle contribua de manière déterminante à la normalisation de la situation du service de restauration. Le succès de cette initiative fit taire les critiques attendues, cependant, son caractère novateur suscita bien des réticences. Je compris, lors de mes échanges téléphoniques avec les autorités de la 2ème RA (le système de communication satellitaire Syracuse était depuis peu en service) qu’on ne voyait pas sans regret et un peu d’amertume l’externalisation, avant que le terme ne fût à la mode, d’une mission de transport logistique au profit des armées. C’était plus la nostalgie de ce que le Général de Gaulle appelait « la splendeur de la marine à voile » qu’une critique explicite ; ce regret, exprimé de manière diffuse, n’en était pas moins réel. J’eus conscience d’avoir abandonné une glorieuse tradition et un peu trahi le dogme de l’autarcie des armées. Les choses ont bien changé depuis. Si je  n’avais eu conscience qu’il n’était pas possible de violer impunément davantage les idées admises depuis des lustres, j’aurais volontiers affrété la totalité de l’avion et fait transporter par la compagnie civile non seulement les denrées alimentaires, mais aussi tout le matériel et l’habillement… Cela nous aurait considérablement facilité les choses… et serait revenu infiniment moins cher au contribuable que le transport par Transall. Mais enfin, c’était déjà très bien comme cela.

 

Comme annoncé par mon prédécesseur, j’eus quelques difficultés avec l’attaché de défense auquel il m’avait présenté et contre qui il m’avait fort judicieusement mis en garde. Il appartenait à l’espèce rimapithèque vulgaris qui est, avec le plasmodium falciparum, vecteur du paludisme, une des plaies endémiques des pays tropicaux. Celui-ci, qui appartenait au sous-genre des cons péremptoires, avait pour obsession de m’imposer de passer exclusivement par son intermédiaire pour tout ce qui était achats, marchés, relations avec l’administration locale…, bien sûr exclusivement dans notre intérêt et pour nous éviter les déboires dus à notre inexpérience. Il avait l’intelligence et la culture d’une borne kilométrique, en était resté à la conception de Jules Ferry sur la mission civilisatrice de l’homme blanc et  m’avait exposé que, pour mettre fin à la chaotique situation tchadienne, la seule solution serait le retour à l’administration directe,  les théories de Lyautey et le discours de Brazzaville n’étant qu’utopies de progressistes impénitents. Son adjoint était un capitaine de la même espèce, sous-genre des cons verbeux, exposant, à la  manière pompeuse et ampoulée d’un  notable de préfecture de  la Troisième République, des considérations aussi plates que son électro-encéphalogramme. L’un ou l’autre m’appelait chaque jour pour me recommander tel ou tel fournisseur ou prestataire de service avec qui il fallait absolument travailler.

 

Bien entendu, je disais oui à tout et n’en faisais qu’à ma tête.

 

L’attaché de défense ne fut pas long à s’en apercevoir. Lorsqu’il commit l’erreur de m’envoyer une note écrite me recommandant un fournisseur et m’intimant de traiter avec lui, je m’empressai de le faire recevoir par le Cre. Ltt. Rousselot. Il lui proposa à la vente tout un stock de conserves grand format qu’il avait, par je ne sais quelle entourloupe, récupéré au départ de Manta. Ces boites, stockées depuis près de deux ans dans des conditions faciles à imaginer,  étaient bombées, oxydées et de toute évidence impropres à la consommation. Rousselot me démontra sans peine qu’il ne pouvait être question de traiter avec cet honnête commerçant. Comme j’avais une lettre et que je savais qu’il avait déjà tenté, pour le même motif, la même manœuvre avec Minnegheer qui avait dû alors faire intervenir vigoureusement le Comelef, je décidai de vider l’abcès une bonne fois pour toutes. Je  rédigeai donc un rapport  à son intention en  produisant le mot de l’attaché militaire,   précisant que je me refusais à conclure le marché et demandant des instructions, sans omettre de rappeler son intervention précédente. Afin d’éviter les retombées radioactives, je partis sur le champ en hélico à Moussoro où j’avais des problèmes à régler. A mon retour le lendemain, je trouvai sur mon bureau mon papier annoté par le comelef : « Commissaire, je vous interdis d’avoir désormais la moindre relation que ce soit avec l’attaché de défense. Vous n’irez plus le voir et me rendrez compte chaque fois qu’il vous appellera. Je vous interdis également de traiter avec toute personne qu’il vous recommandera. Vous n’avez pas à répondre à sa demande, je vais m’occuper personnellement de ce monsieur ». J’appris par son adjoint qu’à la lecture de mon rapport les murs avaient tremblé et que l’attaché militaire avait essuyé simultanément ouragan et  séisme, classés tous deux au-delà de leurs échelles de Beaufort et Richter respectives. Après quoi, ajoutait-il, le chef  avait été de bonne humeur toute la journée.

 

De tout mon séjour, je ne vis plus l’attaché militaire et son adjoint, ni ne les eus au téléphone. Je n’en fus pas fâché.

 

L’affaire qui avait nécessité ma présence à Moussoro n’était pas banale. Situé à 280 km au nord-est de N’djamena, Moussoro est la capitale administrative du Barh-El-Ghazal. Il s’agit d’un carrefour caravanier qui regroupe environ trois mille d’habitants. Le fort a été construit sur une hauteur, à quelques centaines de mètres du village, dans les années 1910 au début de la colonisation française, et fait irrésistiblement penser à celui du film Fort Saganne. Moussoro reste dans l’histoire de France pour avoir vu passer la division française libre de Leclerc en route vers Faya Largeau et Koufra début 1941 et avoir reçu le Général de Gaulle qui y prononça un discours en 1942. Une piste d’atterrissage en terre permet son ravitaillement par Transall. Nous y avions mis en service un radar Aladin capable  de détecter avec un préavis suffisant les incursions éventuelles des avions libyens qui venaient bombarder N’Djamena. On y avait également installé un leurre susceptible d’attirer vers lui les missiles anti-radar qui auraient visé l’installation principale, missiles made in France que nous avions eu la bonne idée de vendre aux libyens quelques années plus tôt et qu’ils étaient susceptibles de retourner à l’envoyeur.  Une dizaine de sous-officiers mettaient en œuvre ce matériel et une compagnie, tantôt de troupes de marine, tantôt de légionnaires, y était stationnée  pour protéger ces valeureux aviateurs et leur équipement. Quelques autres militaires de l’Armée de l’Air assuraient le support vie  de l’ensemble. Inutile de préciser que se retrouvaient à Moussoro l’ensemble des difficultés rencontrées N’Djamena à la puissance N. S’y ajoutaient alternativement les exigences habituelles des troupes de marine c’est à dire la bière, ou celles des légionnaires, amateurs de ciment, de planches, de tôles, de clous et autres matériaux de construction qui leur permettaient, à chaque opération, de remettre le fort en état.

 

Se posait également une question particulière dont m’avait entretenu à plusieurs reprises le médecin chef d’Epervier avec qui je concubinais dans notre bureau commun. Ce problème était celui de l’état de santé de ces troupes viriles qui se trouvaient frappées en proportion importante, et dans l’organe même qui faisait leur fierté et l’objet de leurs mâles conversations, par une affection qui provoquait brûlure, douleur, fièvre et difficulté à uriner. Cette maladie se contracte communément lorsque le militaire isolé loin de ses foyers, cherche réconfort et affection dans des lieux que n’atteignent ni la prophylaxie ni les antibiotiques.

 

Cette situation préoccupait fort notre Diafoirus en chef, qui disposait certes de l’arsenal thérapeutique nécessaire, mais était désarmé pour lutter contre la cause première des ravages provoqués par le tréponème, c’est à dire la nature humaine. Lorsqu’il m’en informa, je répondis simplement que la chose n’était pas nouvelle puisque les troupes de l’autre François (celui de Marignan) s’étaient trouvé confrontées à la même difficulté pendant les guerres d’Italie près de cinq siècles auparavant. Cela ne l’avait guère réconforté. « Je ne comprends pas, ajoutait-il, comment des individus pourtant dotés d’un cerveau en ordre de marche peuvent, sans aucune précaution, aller tremper le biscuit alors qu’ils connaissent les risques auxquels ils s’exposent ». Ce à quoi je répondais invariablement que si le Créateur, dans Son Infinie Bonté, avait doté l’homme d’un pénis et d’un cerveau, il avait omis de le munir d’une capacité sanguine suffisante pour permettre à ces deux organes de fonctionner simultanément. Cette explication théologico-médicale avait le don de l’énerver prodigieusement.

 

Il y avait un second sujet d’inquiétude, connexe au premier. Chaque soir, un minimum d’une douzaine de clampins faisaient le mur et se baladaient dans Moussoro à la recherche de l’âme sœur. L’état sanitaire des militaires prouvait qu’ils la trouvaient sans peine. Nous n’étions donc pas à l’abri d’une malaventure causée par un frère, un mari ou un parent vengeur de l’honneur familial. Quid alors des conséquences médiatiques qui auraient pu aller jusqu’à remettre en cause l’opération elle-même ?

 

Le seul remède efficace connu depuis qu’il y a des villes de garnison est bien connu. Ce sont les établissements spécialisés où les militaires peuvent épancher leur trop plein d’énergie, les lupanars pour appeler un chat un chat. Il y en eut en France comme hors métropole. S’ils avaient, depuis la guerre disparus stricto sensu du territoire national comme d’ailleurs l’ensemble des maisons closes, la pratique en avait perduré au dehors. Il y en avait eu en Indochine, en Algérie et lors de toutes les opérations extérieures là où étaient stationnées les troupes. Au Tchad, les dernières dataient de Manta, et il y en avait encore une à Moussoro deux ans plus tôt. C’est, il faut le dire, le seul moyen réaliste de régler le problème médical et celui de l’ordre public, la surveillance sanitaire et l’encadrement disciplinaire s’effectuant sur place.

 

J’étais donc soumis à une pression de plus en plus forte, tant de la part du médecin chef que du chef de détachement qui, à chacune de mes visites, se livrait à des allusions de plus en plus transparentes et qui, je le compris assez vite, allait, si je ne m’en occupais pas moi-même, faire n’importe quoi.

 

Inutile de dire que j’étais très embêté. D’une part, il y avait quand même un problème de légalité qui n’était pas mince, et d’autre part, une question plus politique : en cas d’indiscrétion, si par exemple un entrefilet était paru dans la presse métropolitaine sur le fait que l’armée française avait renoué avec la tradition du Bordel Militaire de Campagne, je me serais retrouvé très vite tout seul et tout nu, et je doute fort que mon Directeur Central et le commandement m’eussent voté les félicitations du jury.

 

Je tergiversai tant que je pus mais il arrive un moment où, comme l’écrit Dante dans le chant qu’il consacre à la mort d’Ugolin, « Piu che l’ dolor potè l’ digiunio » (plus que la douleur, le jeûne fut puissant ; vers par lequel Ugolin, enfermé avec ses enfants dans une tour hermétiquement murée, justifie qu’il finisse par les dévorer).

 

Je me résolus donc à franchir le pas. J’allai voir le chef de village qui accueillit mes  circonlocutions embarrassées sans étonnement aucun et me mit tout de suite à l’aise. Pour créer la structure ad hoc, il fallait, me dit-il, contacter Fatimé de Gaulle, qui se trouvait être la présidente, pour Moussoro, de la Ligue pour la Promotion et l’Emancipation de la Femme Tchadienne. Ni le nom ni la fonction ne s’inventent… Cette accorte personne avec qui je me mis en relation aussitôt, se trouvait être la fille d’un ancien soldat de la division française libre qui, comme souvent au Tchad, s’était fait appeler du nom de son idole et l’avait transmis à ses descendants. Nous négociâmes l’implantation des locaux dans une concession comportant plusieurs maisons en terre entourées d’un mur du même métal et dotée d’un frigo à pétrole pour les boissons fraîches. Les tarifs furent négociés de même, à savoir 1500 CFA la secousse, terme local qui éclaire bien la nature de la prestation offerte. Le personnel fut sélectionné par Madame la Présidente et il me fut demandé d’agréer le choix après essai, proposition que je déclinai poliment, mon adjudant-chef Meunier m’ayant déclaré avec son flegme britannique « mon commandant, laissez la faire, ça n’a aucune importance,   une bite n’a pas d’oeil », qui est une vérité frappée au coin du bon sens.

 

Tout le monde fut satisfait de cet arrangement. Le médecin assurait une visite bimensuelle et, me disait-il, avec le traitement prescrit, une omission éventuelle n’aurait aucune incidence sur la sécurité sanitaire du dispositif ; le commandant du détachement avait établi un roulement par élément de section ; l’ordre public de la bourgade ne risquait plus d’être compromis ; les troubles de santé disparurent ; le personnel  féminin du bouzbir et, au-delà, l’ensemble de la communauté moussorienne trouvait là une contribution financière appréciée ; deux sentinelles en armes postées à l’entrée de la concession assuraient la sécurité chaque soir, ce qui était quelque peu surréaliste. Une soirée était réservée aux militaires de l’armée de l’air. Avec mon adjudant-chef, je fréquentai moi-même  à plusieurs reprises cet établissement que j’avais baptisé « Centre Culturel Marthe Richard ». Pour une question de prestige (le chef doit s’élever au-dessus des contingences) et aussi pour des motifs plus personnels je bornais ma consommation à celle des boissons fraîches. Je dois dire que ce furent des soirées extraordinaires au sens premier du terme. On s’asseyait en cercle en plein air, dans la nuit, à la lueur des lampes à pétrole, avec Fatimé et ses donzelles, nous buvions une bière ou un coca et discutions agréablement. Les jeunes filles étaient gaies, d’une gentillesse inaltérable et certaines plutôt jolies. Nous restions une heure ou deux puis rentrions au camp, sortions les lits picots en plein air et nous endormions sous un ciel plein d’étoiles d’une pureté absolue, propice aux méditations pascaliennes sur la place de l’homme dans le silence éternel des espaces infinis.

 

Sans que je n’en parle jamais de manière explicite, le commandement de l’opération fut évidemment informé et ferma pudiquement les yeux, probablement soulagé. Se trouva également vérifié l’axiome que m’avait enseigné un commandant de la mission d’assistance militaire à qui je m’étais ouvert du problème et qui m’avait dit : « Avec les troupes de marine, il faut satisfaire en priorité aux besoins de deux organes : l’estomac et les testicules » (c’était un garçon fort bien élevé, qui, en dehors de sa profession militaire exerçait les fonctions de diacre à la cathédrale).

 

Quant à moi, vingt-cinq ans plus tard, je m’interroge encore et traîne  un petit caillou dans ma chaussure, le scrupulum latin. Ai-je bien fait ? Sur le plan du droit, évidemment non.  Sur celui de la morale non plus. Quel était le degré de consentement des jeunes filles ?  Pourtant qu’aurais-je pu faire d’autre ? L’argument selon lequel j’avais choisi le moindre mal est détestable, il peut couvrir (et il l’a fait parfois) les pires ignominies. Alors ? Qu’en diraient nos jeunes commissaires qui tiennent maintenant, sur les opex, des postes de conseiller juridique ? Comment les choses se passent-elles de nos jours, car sauf à changer l’homme, à quoi je ne crois absolument pas, je reste persuadé que le problème continue à se poser. Me reviennent alors les paroles du graduel de la messe de requiem : « in memoria aeterna erit justus, ab auditione mala non timebit » (le juste sera gardé en mémoire et ne craindra rien du jugement). Je n’étais pas, à l’époque, certain d’être le juste en question. Je ne le suis pas davantage maintenant. Ce qui est fait est fait, qui veut me juger le fasse.

 

Depuis son arrivée, mon compagnon de voyage, le Génie de l’Air, n’avait pas non plus manqué de travail. Ses troupes bouchaient les fissures de la piste avec du bitume fondu, par des températures qui au soleil dépassaient les 60 degrés, et lui-même arpentait le nord Cameroun à la recherche d’une carrière dont les cailloux auraient pu convenir à son élargissement. Après plusieurs semaines de vaines recherches, l’administration centrale l’informa qu’un carottage s’était révélé positif. Il m’apprit la nouvelle un soir au rapport et me demanda de l’accompagner chez le propriétaire de la carrière pour conclure le marché. Je m’étais auparavant fait sérieusement briefer par le payeur de l’ambassade afin d’obvier à mon ignorance en la matière, mes deux années à Salon ayant davantage été consacrées à   lutiner les jeunes provençales et à l’étude comparative des restaurants de la région qu’à celle des marchés publics (à ce qu’on m’a dit, ces temps sont heureusement révolus et les élèves commissaires, devenus enfin sérieux, suivent un enseignement de très haut niveau, ce que je n’ai bien entendu aucun mal à croire).

 

Nous nous rendîmes donc en hélicoptère chez l’entrepreneur en question. Il habitait dans un trou perdu à plusieurs centaines de kilomètres, dans la région de Wasa au Cameroun, à l’écart de toute agglomération et route entretenue, au pied de grandes collines, dans une bâtisse sur pilotis qui ressemblait un peu aux maisons coloniales des Antilles. Lorsque nous arrivâmes, vers dix heures du matin, nous découvrîmes un vieil espagnol affalé dans une chaise longue, sur la terrasse, devant une table basse où était posée, dans un seau à glace, une bouteille de champagne rosé déjà bien entamée. Il était entouré de trois jeunes camerounaises très légèrement vêtues (la chaleur sans doute), la plus âgée devant avoir quinze ou seize ans et dont les seins qu’on faisait plus que deviner sous le tee shirt trop petit, avaient non seulement la forme d’obus mais aussi manifestement la fermeté.

 

Nous apprîmes rapidement qu’il s’était expatrié au Cameroun à la suite d’un malencontreux séjour dans les rangs de la division SS Azul qui, au côté des allemands, villégiaturait sur le front de l’est vers Léningrad en 1942-43, séjour  qui l’avait conduit à maintenir une distance prudente avec les tribunaux de la vieille Europe.

 

Il avait créé son entreprise d’extraction de marbre et de ballast depuis une trentaine d’années sans être jamais retourné au pays. Il en cultivait visiblement la nostalgie. Triste et long comme un jour sans pain, notre espagnol neurasthénique, en exil avec ses jeunes camerounaises, caressait les plus noirs desseins.

 

Lorsque nous lui eûmes exposé notre intention, il nous amena sur les lieux d’exploitation pour nous montrer, nous dit-il, « sa petite industrie ». Sur le trajet, les vers de Hugo chantaient dans ma tête « c’était un espagnol de l’armée en déroute… et qui disait à boire, à  boire par pitié ».

 

La « petite industrie » de l’espagnol était effectivement petite mais n’avait d’industrie que le nom. A quelques kilomètres de sa maison, au bout d’un chemin raviné de fondrières et à peine carrossable en 4×4, dans une saignée ouverte à flanc de colline, une douzaine de camerounais faméliques et misérables tapaient sur des rochers avec masses et barres à mines. On se serait cru dans le sud profond d’avant la guerre de sécession, et l’on n’aurait pas été surpris  d’entendre ces pauvres hères chanter « Old Man River », chaînes aux pieds.

 

Il nous fallait quinze mille tonnes de ces cailloux, et il nous les fallait à N’Djamena avant que la saison des pluies ne rendît les pistes  impraticables ce qui laissait seulement quelques semaines… Alors que je pensais par devers moi «là, on est vraiment dans la merde» j’entendis mon camarade Dugénie murmurer « on n’est pas sorti de l’auberge ». A la formulation près, nous étions du même avis.

 

De retour chez l’industriel, devant une nouvelle bouteille de champagne rosé, nous expliquâmes quels étaient nos besoins, et dans quel délai il fallait que la marchandise soit rendue à plusieurs centaines de kilomètres de là. Cela ne l’émut pas outre mesure. Il se contenta de nous dire « je vais embaucher ». Nous insistâmes sur les quantités et délais. Il se contentait de répéter « je vais embaucher » en remplissant les verres.

 

En vol vers N’Djamena, il nous fallut nous pincer pour comprendre que nous ne vivions pas un mauvais rêve. Pourtant, quelques jours plus tard, nous dûmes constater qu’une noria de véhicules improbables qui, dans une vie antérieure, avaient dû être des camions et qui, dans leur état présent auraient donné des envies de suicide à un fonctionnaire de l’administration des mines, se présentaient en une file ininterrompue au pont de Chagoua qui, sur le Chari, joint le Tchad au Cameroun.

 

Le plus invraisemblable de l’affaire fut que, trois mois plus tard, la piste était bel et bien terminée.

 

Le premier gros porteur à en décoller, un C5A Galaxy de l’US Air Force, piloté à notre grand étonnement par un équipage exclusivement féminin, était venu livrer à l’armée tchadienne des lance-roquettes russes BM 21 rachetés aux égyptiens (c’est l’Afrique…). Avec Dugénie, nous assistâmes au décollage, lui, pâle comme un mort et moi un peu crispé mais cependant rasséréné à l’idée qu’en cas de destruction de la nouvelle bande de roulement il serait fusillé un peu avant moi. Le décollage eut lieu pleins gaz, l’avion s’éleva…et la piste resta en place. Vingt-cinq ans plus tard, elle y est encore. Les cailloux étaient les bons. Nous eûmes droit aux félicitations de la chef d’antenne de la CIA venue assister aux opérations, une grande fille sympathique  prénommée Lorraine, malheureusement dotée d’un physique très éloigné de celui d’une James Bond girl.

 

En matière de logistique, je me trouvais confronté parfois aux demandes les plus surprenantes. Un soir, après le rapport, je fus abordé par le chef du détachement marine (ce détachement se composait d’une quinzaine de marins qui armaient un Bréguet Atlantic). Les marins sont, chacun le sait, un peu particuliers. Leur demande l’était tout autant : ils avaient urgemment besoin d’un WC chimique. De leurs explications quelque peu confuses je retins qu’il leur semblait peu digne et convenable de poser leur maritime postérieur sur un chiotte utilisé par le tout venant de l’armée française, à savoir tout ce qui ne portait pas veste bleue à deux rangées de boutons.

 

Dans un premier temps, j’eus très envie d’envoyer la marine française au bain qui, après tout, est son  élément naturel. Un instant de réflexion me fit pourtant entrevoir la possibilité d’un marché moralement condamnable  mais qui pouvait se révéler intéressant. Je fis donc miroiter au marin la possibilité de satisfaire son souhait certes légitime mais non prioritaire au regard des exigences de la mission, en contrepartie d’un vol de longue durée sur son aérodyne peint en gris. En principe, la chose était interdite  suite à un accident aérien qui avait, il y a peu, coûté la vie à plusieurs membres du Bagad de Lann-Bihoué. Cette interdiction concernait tous ceux qui n’avaient pas de fonction à bord, m’indiqua-t-il, mais si j’acceptais de figurer sur la feuille de mission comme observateur, alors la chose devenait possible. Le deal malhonnête fut donc conclu sur ces bases car je m’arrange  fort bien avec ma conscience qui est bonne fille.

 

Je fis simplement rajouter un WC chimique à l’état hebdomadaire envoyé à la 2ème RA  et l’édicule nous fut livré par le premier avion sans autre forme de procès.

 

Après un passage par garage où je le fis peindre en gris, orner d’une cocarde tricolore traversée  par l’ancre de marine et après avoir fait inscrire au pochoir sur ses quatre faces les mots «  Honneur, Patrie, Valeur,  Discipline » je le remis solennellement au chef du détachement au cours d’une émouvante cérémonie à l’occasion de laquelle je prononçai quelques vibrantes paroles soigneusement choisies et librement inspirées de l’Oceano Nox du Père Hugo (O combien de marins…). De peur que la bouteille de champagne ne puisse se briser sur les cloisons plastiques de l’esquif défécatoire ce qui porte malheur, nous dûmes la boire. Dur métier.

 

 

C’est ainsi que je devins, je le crois, le seul commissaire de l’air a avoir effectué en tant qu’observateur, une mission de guerre sur Bréguet Atlantic, valorisant ainsi sans aucun scrupule mes annuités de retraite.

 

Pour le trésorier, l’urgence était d’avoir enfin un coffre-fort. J’ai déjà indiqué que les paiements se faisaient pour la quasi-totalité en numéraire. Le DC8 de l’Estérel nous apportait chaque semaine une mallette de billets que le trésorier réceptionnait et sur laquelle il veillait nuit et jour car il dormait (mal) dans son bureau. Le pauvre homme n’en pouvait plus et  j’avais droit à des doléances quotidiennes. Dès que la situation logistique fut moins tendue, je commandai donc à regret le coffre-fort en question,  sachant que ses 1500 kg représentaient le quart de la charge utile d’un Transall sur la distance.

 

Quelques jours plus tard, Fontarnoux m’informa de l’arrivée non pas d’un, mais de deux coffres.  Si le premier fonctionnait normalement, il nous fut impossible, même après intervention des armuriers pourtant spécialisés dans la mécanique de précision d’ouvrir le second. A l’évidence, on avait gaspillé en pure perte 1500 kg de charge utile. Le trésorier était soulagé, car il avait quand même un coffre utilisable, Fontarnoux s’amusait de la sottise, quant à moi j’étais fou de rage.

 

Alors que je méditais le message sanglant que j’allais envoyer à l’Etat-Major, le patron de l’unité des canons antiaériens me donna l’occasion de me défouler. Au rapport du Comelef, il demanda à tous les commandants d’unité de bien vouloir lui confier tous meubles métalliques hors d’usage, plaques de tôles irrécupérables, bref tout ce qui pouvait servir de cible à ses canons. Je l’interrogeai pour savoir s’il était intéressé par un coffre-fort de 1500 kg et je vis à la lueur de son œil que la réponse était évidente.

 

Je procédai donc à la réforme administrative du coffre, le classai dans la catégorie « à détruire sur place » puis demandai au canonnier en chef de venir récupérer l’objet. Le transport sur le champ de tir ne fut pas une sinécure mais le spectacle de l’exécution du coffre à laquelle je ne manquai pas d’assister en valait la peine. En effet, je pus constater que, faute de clé ad hoc, un coffre-fort de 1500 kg s’ouvre facilement à l’aide d’un bitube de 20. Ensuite, curieuse exception aux lois de l’aérodynamique, grâce au canon, le même coffre, dont la traînée est pourtant supérieure à la portance vole très bien, et enfin, malgré son poids et en absence de course d’élan, il ridiculise n’importe quel champion olympique de saut à la perche.

 

De retour à mon bureau, je pus assouvir ma vengeance. Je rédigeai un long message « j’ai l’honneur de vous rendre compte… » relatant la réception du coffre inutilisable, ma décision inévitable de réforme et les modalités de la destruction qui en était la suite logique. Je fis part  également des commentaires (dont ceux-ci-dessus ne donnent qu’une faible appréciation) que m’inspirait son exécution et terminai en précisant que, face aux canons, le coffre-fort du Commissariat de l’Air avait fait preuve d’un stoïcisme digne de l’antique. Pour parfaire le tout, je n’adressai pas directement le message à la DRCA mais l’envoyai sous couvert du CO-AIR de façon à ce que les plus hautes autorités en aient connaissance et qu’il y ait des retombées. Apparemment il y en eut puisque la vacation téléphonique suivante avec le responsable du matériel de la DRCA secoua quelque peu le câble hertzien. A défaut de me faire des amis, je m’étais débarrassé de ma colère, ce qui est excellent pour le teint et bon pour le moral.

 

 

 

 

Le personnel du service de restauration vivait l’enfer, ou plutôt en enfer. Le mess mixte était installé dans un bâtiment en dur et les cuisines dans un hangar attenant, quatre murs surmontés d’un toit en tôle. La chaleur épouvantable qui y régnait naturellement était accrue par les cinq roulantes type Marion qui fonctionnaient à l’essence. Elle était telle que des phénomènes de vaporisation de l’essence se produisaient en amont des brûleurs provoquant retours de flammes et allumages explosifs. Des hommes étaient quotidiennement victimes de malaises et les passages d’un jour ou deux sous perfusion à l’infirmerie étaient fréquents. Cependant, un soir, après le rapport, alors que je m’entretenais de cette question avec quelques-uns des cuisiniers, un caporal-chef me demanda « mon commandant, pourquoi n’avons-nous pas des Rosières au lieu des Marion, le problème serait résolu et il nous suffirait de deux roulantes au lieu de cinq ? ». A ma question de savoir ce qu’était une Rosières, il ouvrit des yeux un peu effarés par une ignorance indigne d’un officier supérieur, commissaire de surcroît, et me répondit qu’il s’agissait du tout dernier modèle de cuisinière roulante de campagne, qu’elle fonctionnait au fuel et non pas à l’essence, qu’elle était d’un fonctionnement sûr, pratique, qu’elle ne dégageait aucune chaleur par rapport aux Marion,  que ce matériel existait dans les entrepôts des ERCA et que les cuisiniers qui avaient eu l’occasion de les tester en rêvaient la nuit.

 

J’interpellai aussitôt Fontarnoux, Rousselot (en charge des subsistances) et Escorihuela (matériel) en leur indiquant que je venais d’avoir une idée lumineuse, qu’eux-même auraient dû y songer depuis longtemps mais on n’est pas aidé et il faut penser à tout soi-même, bref pourquoi n’avions-nous pas des Rosières au lieu de ces Marion dangereuses et dépassées ?

 

Je vis immédiatement à leur tête qu’ils me pensaient mûr pour l’asile, catégorie malade nécessitant mesures de contention et  traitement médicamenteux massif.

 

Puis mes trois officiers m’expliquèrent lentement, à voix douce et persuasive, comme s’ils s’adressaient à un enfant légèrement déficient intellectuellement à qui il faut bien détailler les choses pour qu’il les assimile, que la vie était plus compliquée que je ne le pensais. Certes, ce matériel existait, il répondait parfaitement à nos besoins, son utilisation était de nature à résoudre tous nos problèmes, mais il ne fallait pas songer à en obtenir sous peine de se faire inutilement du mal.  Il s’agissait de cuisines roulantes de dernière technologie, un petit bijou de matériel de campagne, il y en avait seulement trois ou quatre dans chaque ERCA car elles étaient très chères et on les y conservait précieusement. Une ou deux fois par an, au cours d’un exercice et en présence des plus hautes autorités béates d’admiration, on les sortait de la naphtaline pour la formation du personnel, on en profitait pour faire quelques photos que l’on faisait paraître ensuite dans le bulletin de liaison du commissariat puis, après un cantique d’action de grâce (Merveille, mes yeux ont vu merveille…), on les rentrait dans les entrepôts pour qu’elles ne soient pas souillées par la concupiscence de ceux qui auraient pu en avoir besoin. Les commissaires chargés du matériel, les officiers, les sous-officiers qui en avaient la garde auraient préféré céder leur propre fille plutôt que se séparer de leurs roulantes qui, lorsqu’ils en parlaient, faisaient rosir leur joues et allaient jusqu’à provoquer, du moins chez les plus jeunes, une discrète érection. Leur conclusion était simple : je pouvais toujours demander, jamais je n’aurais les Rosières.

 

C’est là que je commis une erreur d’appréciation majeure.

 

Non pas que je ne fisse pas confiance à mes officiers ni que j’ignorasse la propension innée des garde-mites à considérer qu’on leur arrachait les yeux chaque fois qu’ils devaient se séparer de quelque chose, mais l’intérêt qu’il y aurait eu à nous donner satisfaction me paraissait tellement évident qu’un refus me semblait inconcevable.

 

En quoi j’eus bien tort.

 

D’autant plus qu’il aurait été facile d’obtenir satisfaction en appliquant  une méthode qui avait précédemment fait ses preuves. Quelques semaines auparavant, nous avions conçu et dessiné à N’Djamena, les plans d’une armoire démontable en bois et cornières d’acier qui permettait à la fois le rangement des effets personnels et l’établissement d’une séparation entre les lits picots des chambrées de sous-officiers, assurant ainsi un peu d’intimité et de tranquillité à chacun. Ces meubles, connus depuis sous le nom d’ »armoires type Epervier » étaient fabriquées par l’ERCA d’Evreux. Pour obtenir ce résultat sans perdre des semaines en négociations épuisantes, j’avais envoyé à Paris le lieutenant Escorihuela porteur des plans du meuble et d’une lettre personnelle et manuscrite à l’intention du Directeur Central, court-circuitant ainsi tous les échelons de la hiérarchie. La méthode avait remarquablement fonctionné puisque nous avions reçu les premières livraisons à peine trois semaines plus tard.

 

Devant les mises en garde justifiées de mes officiers, j’aurais dû employer la même méthode et je suis bien certain que nous aurions obtenu satisfaction sans coup férir, la décision « d’en haut » s’imposant sans difficulté « en bas ».

 

Mais, exception fâcheuse à mes principes, j’agis sans réfléchir et passai simplement commande des Rosières dans l’état hebdomadaire récapitulatif adressé par message à la DRCA.

 

La semaine suivante, comme sœur Anne, je ne vis rien venir. Le matériel commandé était là, à l’exception des Rosières. Aucune explication.

 

Je renouvelai donc ma demande en la justifiant et en insistant sur l’importance et l’urgence du problème. Je me mis ainsi tout seul dans la nasse.

 

Quelques jours plus tard je reçus la réponse. Comme l’avaient prévu mes officiers, ma demande avait provoqué une levée de boucliers à la division « matériels » de la DRCA et au niveau de l’ERCA. Tout ce qui avait son mot à dire dans le domaine du matériel était vent debout. Une réponse à mon message fut donc préparée, dans laquelle il était démontré que les roulantes Marion étaient particulièrement adaptées à la situation tchadienne, que les problèmes rencontrés étaient dus à une mauvaise utilisation, qu’en aucun cas les Rosières ne pouvaient convenir et que seule mon ignorance -excusable au demeurant- pouvait expliquer ma demande incongrue. Le refus qu’on m’opposait n’était donc pas une fin de non-recevoir injustifiée mais bien un service que l’on me rendait pour m’éviter des déconvenues ultérieures cuisantes (si j’ose dire). Cette réponse fut présentée au Directeur Régional Adjoint à qui l’on expliqua que j’avais perdu tout sens commun. N’étant pas lui-même un spécialiste, il signa les yeux fermés.

 

C’était fichu. Après ce refus, il m’était impossible de passer à l’échelon supérieur, c’est à dire au niveau du Directeur régional ou du Directeur Central que j’aurais mis dans la situation impossible de désavouer leurs subordonnés, et pire de m’opposer le même refus qui, cette fois, serait devenu définitif et irrémédiable.

 

Pour bien marquer le coup et aussi afin de leur mettre un peu « le nez dedans », j’envoyai à la DRCA par l’intermédiaire du CO-AIR un message d’engueulade justifiant les raisons de ma demande par  l’acuité des problèmes rencontrés, démontrant que le matériel demandé était de nature à permettre leur résolution et, in cauda venenum, indiquant que j’étais, sur place, mieux à même de cerner et définir les besoins de mes services que les états-majors lointains. Pour terminer, je signai de mon nom dans le corps du message pour être bien sûr que l’on ne se trompe pas sur l’identité du rédacteur et l’envoyai de suite de crainte de ne plus en avoir le courage si j’attendais un peu.

 

La première réaction fut celle du Comelef, croisé devant la photocopieuse du secrétariat (nous avions en tout et pour tout UNE photocopieuse pour l’ensemble de l’opération). Un double de tous les messages émis et reçus lui était présenté chaque jour et il avait donc suivi les péripéties de l’affaire. Alors que je me faisais le plus discret possible compte tenu de la teneur plus que limite de mon envoi précédent, je reçus dans le dos une claque monumentale suivi d’un « Alors, Commissaire ! On s’éclate » ? jubilatoire et tonitruant.

 

La seconde fut celle du Directeur adjoint de la DRCA qui, je le compris rapidement au téléphone et malgré la distance, n’était pas content du tout et estimait que je n’avais pas à traiter les gens de la sorte.

 

Deux jours plus tard, un vendredi, le Comelef déboula dans mon bureau pour m’annoncer que nous recevrions le dimanche suivant le CEMAA en petit comité pour une visite surprise et confidentielle. Il arriverait par le DC8 de l’Estérel tôt le matin et repartirait à midi. Pendant ces quatre heures, outre les visites protocolaires aux autorités tchadiennes, le Colonel Pissochet voulait absolument lui montrer une chambre de pilote et le service de restauration. Pour la première, Escorihuela devait l’attendre à 11 heures devant un bâtiment d’hébergement et pour le second, je devais  être prêt un quart d’heure plus tard  sur les marches du mess. « Vous voudrez lui parler de vos Rosières, je suppose… ? Ce sera le moment, vous aurez un quart d’heure ».

 

Je prévins donc Escorihuela d’avoir à se tenir prêt et lui précisai qu’il serait seul pour la visite des chambres. Il n’était pas timide, son poste à la direction centrale l’avait habitué à la fréquentation des officiers généraux, il connaissait le CEMAA et je lui faisais entièrement confiance.

 

Pour moi, il me fallait montrer ce que nous avions fait tant sur le plan du circuit de ravitaillement en denrées que sur celui de l’organisation. Il me fallait surtout convaincre de l’utilité des Rosières. Je résolus d’improviser cette dernière partie. Chacun le sait, une bonne improvisation commence par s’écrire, s’apprend par cœur et se répète longuement. J’y consacrai donc une bonne partie de mon samedi et le dimanche attendis au mess avec une bonne heure d’avance en compagnie du commissaire lieutenant ESQUE qui venait juste de remplacer ROUSSELOT et avait tout de suite été mis dans le bain. Pour ne pas ajouter à son stress, je ne l’avais évidemment pas prévenu du numéro que j’avais préparé et lui avais simplement demandé de n’intervenir sous aucun prétexte.

 

Le Général Capillon, CEMAA, arriva au mess à la minute près, avec le Comelef et le commandant de base. Il faisait très chaud et c’est devant la fontaine d’eau fraîche du mess que je commençai mon exposé.

Puis je le conduisis dans le hangar des cuisines. Le personnel s’affairait devant les Marion, le service allait commencer dans une demi-heure et la température ambiante soulignait la pertinence de mon propos. Les cuisiniers, qui n’avaient pas été prévenus de la visite, ouvraient les yeux ébahis de papous qui viennent de découvrir une bouteille de coca-cola tombée du ciel.

 
  

Le CEMAA me laissa parler sans m’interrompre, tel Marc-Aurèle écoutant la plaidoirie d’Aelius Aristide à Smyrne, jusqu’à ce que j’en vinsse à évoquer le refus que j’avais essuyé malgré des messages circonstanciés, ce à quoi il répondit simplement « Oh oui, les messages, je suis au courant, ce n’était pas forcément la bonne méthode ». Cela me mit, on s’en doute, pas très à l’aise. N’ayant plus rien à perdre, j’indiquai que je comprenais d’autant moins ce refus que  lorsque nous aurions un accident et des blessés admis au service des grands brûlés de l’hôpital Percy ce qui ne manquerait pas d’arriver, les Rosières nous seraient livrées dans les 48 heures sans aucune discussion.

L’argument frappait au-dessous de la ceinture, mais il avait le mérite d’être efficace et c’est bien la seule chose qui m’intéressait.  Le Comelef suivait sans mot dire, le Cre Ltt. Esqué se décomposait à vue d’oeil. A la fin, le Général Capillon  posa quelques questions et alla saluer le personnel.

 

 

En sortant du mess, alors que je m’apprêtais à saluer le Général, Le Comelef lui dit « Mon Général, je vous ramène à l’avion », puis, se tournant vers moi, « commissaire, vous venez avec nous ».

 

Nous partîmes donc en voiture sur la piste jusqu’au pied de la passerelle et nous échangeâmes les saluts réglementaires. C’est alors que le Colonel Pissochet, serrant la main tendue par le CEMAA lui déclara : « Mon Général, nous avons vraiment besoin de ces Rosières ». Le général répondit simplement « Je m’en occupe dès mon retour ».

 

La porte du DC8 refermée, nous repartîmes vers le PC. Au cours de la conversation, je glissai discrètement un mot de remerciement pour son intervention, ce à quoi le Comelef répondit « je vous ai aidé parce que vous n’avez pas molli ». Un silence puis « dites-moi, commissaire, ces Rosières, vous êtes sûr qu’elles sont si bien que ça ? » « Mon Colonel, je ne suis sûr de rien. Je n’en ai jamais vu et il y a encore trois semaines j’ignorais jusqu’à leur existence. Mais mes gars qui les connaissent m’assurent que c’est exactement ce qu’il nous faut et comme ils sont bons, je les crois ». Rire du Comelef et réponse laconique : « Très bien, de toute façon nous serons bientôt fixés ».

 

J’avais demandé à mes officiers de m’attendre au magasin pour débriefer la visite du CEMAA. J’y retrouvai Fontarnoux hilare et Esque remis de ses émotions entourant un Lieutenant Escorihuela effondré, manifestement au bord des larmes. Avant que j’aie eu le temps de poser la moindre question, il me dit d’un ton lugubre « Mon commandant, j’ai merdé, j’ai lamentablement merdé. J’attendais le CEMAA et le Comelef devant la Fillod des chambres de pilotes. J’avais soigneusement préparé une chambre inoccupée, la première du bâtiment, l’avais entièrement équipée avec deux lits picots faits impeccablement, une armoire avec des vêtements propres et rangés, un bureau avec des livres, j’avais même trouvé un grand poster du Mont Saint Michel que j’avais affiché au mur, bref la chambre modèle. Mais le Comelef est arrivé avec le CEMAA par l’entrée située à l’autre bout du bâtiment. Je me suis précipité vers eux mais ils ont ouverts la première chambre venue et là, c’était l’horreur : Tout était en bordel, les lits pas faits, les vêtements en désordre, des revues porno sur le bureau et au mur,  je te dis pas, des posters représentant un couple à poil, la première le montrant dans la position de la brouette indochinoise et l’autre dans celle du tampon encreur. Le CEMAA se marrait comme un bossu, le COMELEF, tout rouge, avait la fumée qui lui sortait des naseaux. En partant il m’a fait signe deux fois avec quatre doigts déployés. Je suis au trou, je suis au trou. Que va dire le Directeur Central à mon retour la semaine prochaine ? Je suis fichu… »

 

Partagé entre l’envie de rire et l’incrédulité, je lui demandai « tu as bidonné une chambre modèle ?  Mais tu es devenu fou ! Le CEMAA et le Comelef sont des pilotes de chasse,  ils connaissent leurs troupes par cœur. Tu sais bien que dans les escadrons, on n’est pas abonné au Pèlerin Magazine ou à La Veillée des Chaumières et les posters affichés aux murs ne sont pas des photos de Mère Térésa ou de la basilique de Lisieux. Ton truc n’aurait pas tenu deux secondes ce qui aurait été catastrophique. J’aime autant qu’ils aient vu la réalité, ça les aura rajeunis ». « Oui mais le Comelef est furieux et je suis au trou ! » « S’il avait vu ton bidonnage, là il aurait été vraiment furieux et c’est moi qui t’aurais mis au trou. Je viens de passer une heure avec lui et il ne m’en a pas dit un mot. Tu seras au trou quand je t’aurai fait signer le motif et pour l’instant ce n’est pas le cas. Simplement, évite de te montrer au PC et au mess  pendant deux jours, laisse-moi m’occuper du reste et ne t’avise pas de me refaire ce genre de connerie ».

 

L’épilogue de cette affaire fut double. Le lundi matin, le permanencier du téléphone Syracuse vint m’appeler. Le Commissaire Macquignon m’informait que deux Rosières seraient livrées par l’avion du mercredi. Il n’était pas furieux comme je le craignais, mais m’indiqua simplement que, si j’avais bien joué sur ce coup-là, il valait mieux pour moi que le matériel fonctionne correctement car je serais attendu à mon retour par des gens qui ne me voulaient pas que du bien. Les deux roulantes furent effectivement livrées deux jours plus tard et aussitôt mises en service. Elles fonctionnèrent parfaitement à la satisfaction générale, surtout à celle des cuisiniers qui travaillèrent désormais dans des conditions correctes. Un soir, après le rapport d’unité, j’eus droit à leur visite : « mon commandant, on vient vous remercier. On n’y croyait pas, mais quand même, faire venir le CEMAA pour réclamer des Rosières, il fallait le faire… » L’histoire était trop belle et je me gardai bien de démentir. Un peu de (faux) prestige n’a jamais fait de mal à personne…

 

Quant à mon athlète, maladroit bidonneur de chambres, ainsi je l’avais prévu, le Comelef ne m’en dit mot. Mais huit jours plus tard, comme le séjour d’Escorihuela arrivait à son terme, j’apportai au chef une lettre de félicitations à signer, car il l’avait très amplement méritée. Il la lut, me regarda puis me dit tranquillement avec une mauvaise foi parfaitement assumée et un sourire en coin « C’est bien, il a fait du bon travail et je suis content de lui. Je suis heureux que vous ayez changé d’avis au sujet de cette histoire de chambre. Il ne fallait pas en faire tout un souk. Quand je pense que vous vouliez le mettre au trou… Enfin… ». Et il signa la lettre de félicitations d’un large paraphe.

 

17 janvier 1991 ; attaque du terrain d’Al Jaber

Au dessus du désert (f.Schwebel)

 

Il est 11 heures du soir ce 16 janvier 1991 ; il m’est difficile de trouver le sommeil et je ne crois pas que le ronronnement des groupes électrogène qui tourne H 24 soit responsable de cet état de fait.

Cela fait 24 heures que l’ultimatum posé par la coalition à Saddam Hussein a expiré et la tension est perceptible pour chacun. De plus, le fait que j’ai été désigné depuis trois jours seulement comme membre de la première patrouille « taskée» n’est pas fait pour me rendre ma sérénité.

Je ne connais pas trop les 12 pilotes qui composent patrouille ni leur manière de travailler ; enfin, on s’adaptera, mais pour une première mission de guerre, ce n’est vraiment pas le moment.

Le but de la mission est d’attaquer le terrain koweïtien D’Al Jaber ou les Irakiens auraient placé des SCUD.

La patrouille est divisée en deux box de six, l’armement constitué de bombes Bélugas et de 250 kg freinées.

Pour l’heure, il est plutôt question de dormir, enfin d’essayer, et la température glaciale qui règne dans le mobile home n’est pas faite pour arranger les choses ; eh oui, il y a bien la clim, mais on a oublié le chauffage.

À une heure forte tardive je finis par plonger dans les bras de Morphée pour en être chassé presque aussitôt par le hululement lugubre de la sirène d’alerte ; fin des soucis de sommeil, de chauffage aussi puisque l’enfilage en quatrième vitesse de la tenue T3P a vite fait de nous réchauffer. Le message d’attaque de missiles qui accompagne la sirène dissipe nos derniers doutes quant à la véracité de l’attaque.

Le sentiment étrange de voir soudain un ennemi palpable est curieux et rappelle certaine angoisse d’enfance en revivant l’image d’un voisin bourru et antipathique… curieux.

Cet instant de réflexion philosophique est interrompu par le rappel des membres de la première mission en salle de briefing, une petite boule naît au creux de l’estomac…

Les pilotes arrivent un à un, pas vraiment frais ni franchement joyeux car on le serait à moins je crois. Comme le travail ne manque pas, le professionnel reprend rapidement le dessus et chacun s’attelle à sa tâche ; la « SITAC » et le plan de fréquences ont été entièrement modifiés, il faut tout remettre à jour.

Ce travail terminé, le leader enchaîne par le briefing de la mission en insistant sur les derniers changements ; il est régulièrement interrompu par une nouvelle alerte qui précipite tout le monde sous l’escalier du seul bâtiment en dur du coin,… montée régulière de l’angoisse.

On dirait aujourd’hui que les conditions CRM n’étaient pas réellement réunies. Enfin nous partons aux avions et les mécanos en tenue T3P avec le masque sur le visage finissent de planter le décor ; la mise en scène est pas mal pour une première…

Une fois brêlé, je retrouve mon environnement familier, l’angoisse commence à disparaître… La mise en route se déroule presque sans accroc, un seul pilote doit changer d’avion, pas mal pour le JAGUAR.

Je décolle en numéro 4 et une fois « airborn », commence le début des ennuis car je perds mon leader de vue ; je cherche un autre avion, je ne vois personne car la visibilité est diminuée par la fumée des raffineries toutes proches.

Montée d’adrénaline, P… ça commence bien, à ma première mission de guerre je perds ma patrouille, bien joué…

Enfin après quelques secondes qui paraissent bien longues, je retrouve un avion puis le reste de la patrouille… ouf « Let’s go ».

La montée vers le ravitailleur est digne du Jaguar ; heureusement que l’aiguille du vario est fine pour montrer que l’on monte encore ; les avions en Bélugas, dont le mien, rament encore plus.

Les ravitailleurs sont en vue, en avance mais bon, rien de critique car tout le monde trouve sa nounou et parvient, accroché à la PC à faire le plein.

Pour la plupart d’entre nous, le spectacle d’un box de ravitailleurs est nouveau, tout comme à l’époque le fait de ravitailler en virage ; encore une fois le metteur en scène se démène.

Il récidive peu de temps après, puisque une fois séparés des tankers, nous plongeons vers le désert et 10 minutes plus tard nous larguons simultanément nos bidons ; ils rebondissent sur le sable en vaporisant le pétrole restant, là c’est vraiment plus comme dab…

Et il n’a pas fini, puisque le décor qui fait face à nous en abordant le Koweït est étonnant, la fumée des tranchées de pétrole en feu dessine un gigantesque tunnel noir ponctué de lueurs rouges, c’est dantesque.

Nous fonçons dans la pénombre à quelques pieds du sol et à la vitesse max possible soit un petit 480 KT. Les obstacles antichars défilent sous nos ailes, les rares repères attendus ne sont guère visibles, le leader prend le cap du target et là, rien… Coup d’œil au calculo, il me dit que le terrain est à droite et j’en informe le leader. Le n°5 confirme, virage Cap Nord et là, les hangarettes apparaissent enfin.

A la hauteur où nous volons, elles apparaissent immenses, le virage supplémentaire a modifier la formation et l’arrivée sur nos objectifs n’est pas des plus orthodoxes, mais ça marche.

À cet instant je vois l’overun de la piste devant moi se soulever, projeté en l’air par l’explosion d’une bombe de 2000 livres larguée par les F16 nous précédant sur le terrain, «well done !», ils sont restés à l’heure de New York ou quoi ?

Ma réflexion philosophique est assez courte puisque voilà la zone de dispersion, quatre clongs confirment que mes Bélugas commencent à déverser leur changement de grenades à retardement.

Aussitôt je replonge vers le sol, j’ai la vision fugitive du pylône d’éclairage du parking au-dessus de mon avion, à ma gauche un servant de ZPU me regarde médusé, ses canons tournés dans une autre direction…, tant mieux…

Nous filons vers la frontière, le bel agencement de la patrouille a quelque peu souffert du passage sur le terrain et c’est un peu du chacun pour soi.

Soudain, l’enfer se déchaîne, le désert paraît clignoter, illuminé par le départ des coups ; devant moi des flocons gris éclatent, (pas mal Monsieur le metteur en scène), nous en profitons pour descendre encore d’un étage. A ma droite, un trait de feu passe comme un éclair, ah ça c’était un missile…

Les feux d’artifice ne durent que quelques instants, nous repassons les lignes en un éclair, et là une fois en altitude la tension retombe ; j’ai l’impression d’avoir fait la mission de ma vie, et que c’est bon, c’est fini.

Ce moment d’euphorie est de courte durée car l’idée d’y retourner me rappelle à la réalité ; la guerre ne fait que commencer.

Pour le deuxième box, elle n’est pas finie du tout puisqu’ils bénéficient de notre passage annonciateur et la réaction irakienne est plus musclée ; trois avions sont touchés, dont deux sortent des lignes en mono réacteur et se posent sur le premier terrain venu. Un seul avion de notre box est touché, une balle a touché les commandes de vol, ce qui lui voudra un atterrissage des plus scabreux.

Enfin, le n° 12 est le plus chanceux car une balle a traversé son casque en effleurant le cuir chevelu, il est soutenu à la radio par son leader afin de le garder conscient. Il parvient à se poser et deviendra la vedette de l’hôpital saoudien local.

Une fois posé, nous avons des visages étonnants, marqués au plus haut point par ces instants d’extrême tension. Les enseignements de cette mission sont rapidement mis en pratique, car la mission du lendemain comme les suivantes sera effectuée en haute altitude, et plus un avion ne sera touché…. Pour les douze pilotes cette mission restera un souvenir marquant, qui nous a soudés et qui nous permet de nous retrouver tous les ans…

F.Schwebel

Al Jaber pylône d'éclairage (11 EC)
Al Jaber pylône d’éclairage (11 EC)
Tir missile
Tir missile
Al Asha
Al Asha

BANGUI 19XX

RVT C160

Précédemment, je vous ai proposé des récits de missions au cours desquelles il se passait quelque chose de « spécial ». Aujourd’hui le colonel (à l’époque) MORVAN nous raconte une mission type effectuée à partir du territoire de Centre Afrique et qui est représentative de la grande majorité des vols effectués en Afrique. Extrait de la plaquette « les 30 ans » du JAGUAR.

BANGUI 19XX

Témoignage du Colonel MORVAN

Bien qu’il soit à peine 02h00 du matin, il fait déjà chaud alors que nous débarquons de nos véhicules plus tout neufs à l’aéroport de M’Poko. Alors que nos mécaniciens s’affairent sur les avions, nous pénétrons rapidement en salle d’opérations pour nous apprêter : les premiers vols sont prévus dans une heure. Le Monsieur météo local est consulté par téléphone, sa prédiction est sans appel : « s’il ne pleut pas, il fera beau aujourd’hui, .. »

07h30 : après un rapide briefing avec mon équipier, nous partons vers les avions ou moment où le C 160 « nounou 201 » qui doit nous ravitailler en vol tout à l’heure, décolle dans un grand bruissement d’hélices.

Nous sommes accueillis en piste par Moustache, le jovial, volubile et omniscient chef du service, déjà en train d’expliquer aux jeunes mécanos que de son temps, lui, sur F-100… Il s’interrompt à notre arrivée pour résumer à chacun de nous les derniers événements de la vie de nos destriers d’aujourd’hui : le mien aurait des petits problèmes insidieux avec les freins qui chauffent au retour de vol, et plusieurs pilotes ont fait fondre les fusibles (quand les freins sont trop chauds, un fusible dégonfle les pneus avant qu’ils n’éclatent ; cela arrive généralement ou parking quand les freins ne sont plus ventilés par le roulage, et c’est souvent parce que le pilote a freiné un peu trop fort ; cela lui vaut en principe une tournée ou bar des mécanos…).

En équilibre sur le haut de l’échelle, Jacquot le pistard m’aide à me brêler, puis me montre les sécurités du siège éjectable avant de les ranger, et me gratifie d’une tape sur l’épaule avant de descendre l’échelle et de la retirer. L’extincteur à portée de main, il attend mon signal de mise en route : on commence par lancer le Micro turbo, un petit réacteur placé en travers du fuselage entre les aérofreins (c’est pour cela qu’ils sont ouverts, ou sol) qui sert de générateur d’air pour lancer les 2 Adours. C’est parti : le droit, puis le gauche, avec un bruit et des vibrations qui rappellent plus un gros camion diesel qu’une Formule 1.

O8hO0. Nous sommes alignés sur la piste 35 :

– Bangui, Mamba 1, décollage

– Mamba &, clair décollage, température 27°C, vent du 160 pour 6 kt .

Bon, ces éléments nous donnent un contrôle d’accélération de l5 secondes pour 100 kt, 22 secondes pour 140 kt, une Vloff de 185 kt et une distance de décollage de 1580 mètres. Grâce au parachute de queue et au brin tendu 400 mètres avant la fin de bande (destiné à notre crosse), il n’y a pas de problème d’accélération – arrêt en cas de panne moteur au décollage.

Décollage Afrique
Décollage Afrique

C’est le moment d’être attentif ! Un coup d’œil à l’équipier: il est prêt. Je lâche les freins, les manettes des gaz en butée pleine charge PC, puis lui confirme les temps d’accélération. Train et volets rentrés, PC coupée à 330 kt, j’amorce un virage par la gauche pour lui permettre de me rattraper, car il a décollé 20 secondes après moi. Un regard à droite alors que je renverse vers notre premier cap de navigation : il est déjà en place, à 300 mètres de mon avion. Bon petit.

Vol au -dessus du persil
Vol au -dessus du persil

La première partie de la mission est une reconnaissance à vue de l’état de certaines pistes routières après les dernières pluies ; il s’agit également de prendre des clichés à l’OMERA 40 des ponts et des bacs qui les jalonnent. A 450 kt et 250 pieds, nous parcourons les axes prévus: cette première phase du vol ne présente pas trop de difficulté. Un coup d’œil à la montre et un check pétrole me confirment qu’il est temps maintenant de rejoindre le ravitailleur qui nous attend 70 nautiques plus à l’ouest. La montée vers le FL l00 s’effectue rapidement dans un ciel devenu carrément bleu, et nous pourrons apercevoir la « nounou » à près de l0 nautiques.

Il est à l’heure et à l’endroit prévu (qui a dit pour une fois ?)

  • « nounou 201, mamba 1 visuel »
  • « Autorisé à rassembler mamba »

Nous nous rapprochons jusqu’en patrouille serrée sur le bout de son aile droite : vitesse 210kt (il est à fond, lui), volets sortis à 20°, perche sortie; pendant que je règle les trims de mon avion, un gusse dans la cabine du C 160 s’approche du pilote en place droite, me fait des grands signes de la main, puis me montre…une cannette de bière ! (quel humour…de toutes façons , chez moi la bière a du mal à passer à 9H00 du matin…).

– Mamba 1, observation et contact, 2 tonnes, plein complet.

– Autorisé, Mamba.

Je me laisse alors glisser en position d’observation, c’est à- dire derrière le panier, qui oscille mollement ou bout des 28 mètres du tuyau souple, délové depuis une excroissance du logement du train gauche du transallou. Il y a aussi un système de lampes à cet endroit (jaune : c’est prêt, vert : ça coule, rouge: marche pas). L’instant est délicat: il s’agit de rentrer la perche dons le panier le plus proprement possible : on a sa fierté, et puis mon équipier et l’équipage du Transall ne manqueraient pas de relater une éventuelle maladresse, ne me laissant comme solution pour faire taire les ragots que celle de payer ma tournée !

Une fois stabilisé derrière le panier, il faut alors augmenter les gaz pour avancer régulièrement, et aller au contact : schlonkkk ! lampe verte, ça coule. Si on avance trop lentement, le panier risque d’être aspiré par l’entrée d’air et donc de s’écarter de la perche au fur et à mesure qu’on avance. Si on avance trop vite, on risque de tout casser. Par contre, une fois enquillé, la tenue de place est plus facile, il suffit de repousser le tuyau jusqu’aux repères blancs qui sont peints dessus; le plein terminé, on réduit les gaz, et on recule dons l’axe, jusqu’à se désolidariser du panier, en évitant de lui donner un mouvement de fouet.

Ravitaillement en vol d un Jaguar par un Transall NG
Ravitaillement en vol d un Jaguar par un Transall NG

C’est maintenant au tour de mon équipier, et pendant qu’il prend son pétrole, je retourne le remplacer au bout de l’aile droite de la nounou ; tiens, mon copain « houblonophile » de toute à l’heure est de retour derrière le hublot, avec cette fois …un Playboy ! Bon…

Les pleins complétés, nous quittons le tanker pour poursuivre la mission, qui prévoit maintenant un entrainement à l’appui feu avec nos camarades terriens. Après un rapide transit, le contact radio est établi, et je reconnais aussitôt la voix familière de celui qui se décarcasse (celui qui trouve son nom ne gagne rien, c’est trop facile) qui doit nous assigner les objectifs et nous guider. Travail facile, car les objectifs sont des jeeps P4 camouflées sable, et ici les hautes herbes sont …vertes ! On les voit donc d’assez loin. Après 45 minutes d’attaques simulées, le pétrole baisse et il est temps de rentrer ou terrain, pour se poser entre un avion d’aéro-club et un Puma de I’ALAT.

Retour ou parking après un vol de 2h30. Mon no2 est content, car il sait qu’il a fait en vol ce que j’attendais de lui, puisque je ne lui ai fait aucune remarque. Moustache aussi a le sourire en piste, il sait déjà que les fusibles des freins de mon avion n’ont pas fondu…

Une mission au Tchad mouvementée

Abéché Airport

Cet article est tiré de « RES NON VERBA », le bulletin de l’association de  l’Amicale des anciens de la 11EC.    Voler en Afrique n’est pas toujours simple car les aides et moyens aéronautiques dédiés sont moins nombreux et amènent à des situations parfois chaudes. C’est le récit d’une d’entre elle que vous trouverez ci-dessous ; à titre personnel je pense qu’il aurait fallu la publier dans le BSV tellement il y a de choses à dire à ce sujet.

La ville d'Abéché
La ville d’Abéché

Une mission au Tchad mouvementée

En ce mois de janvier, pendant la saison sèche, l’Harmattan souffle sur le Tchad. Venu du nord, ce vent recouvre N’Djamena d’un nuage de poussière qui irrite la gorge et rend par moments la visibilité presque nulle. Cette situation dure depuis plusieurs jours, clouant au sol les Jaguar de la base aérienne de Kossei, venus en détachement de Bangui. Nul ne sait combien de temps cela va continuer ; les pilotes ont épuisé les charmes des dérivatifs et sont impatients de se mettre les fesses en l’air ; ils guettent dans le ciel le moindre signe d’amélioration ; leur frustration est d’autant plus grande qu’au-dessus de cette mince couche, le ciel est clair.

Abonné sur Jaguar depuis plusieurs années, je suis aussi impatient que les pilotes de l’escadron. Cet après-midi-là, vers 15 heures, la visibilité monte peu à peu, le rideau de poussière et de brume se déchire. Des missions de navigation à basse altitude sont prêtes depuis plusieurs jours. Aux avions!…

Deux patrouilles de deux avions décollent à dix minutes d’intervalle pour une mission d’entraînement, en direction du sud où la météo est la plus optimiste.

Je suis le leader de la deuxième. Par précaution, le Transall ravitailleur est en alerte au parking, prêt à mettre en route et à décoller pour donner une resucée aux Jaguar au cas où… Après le rassemblement, on constate que le parfond n’est pas terrible et que les huit km de visibilité requis par la réglementation, sont loin d’être atteints. Je sens que la navigation ne sera pas une promenade de santé. Les balles de coton, taches blanches dans ce décor vert et ocre, paraissent plus grosses que d’habitude. Dans ces conditions, inutile d’insister, on monte au-dessus de la mince couche et on abrège la mission pour revenir au terrain avec du pétrole. Sur la fréquence particulière, la première patouille, qui vient de se poser, nous annonce une dégradation rapide de la visibilité : au milieu de la piste, on n’en voit pas le bout. Le piège se referme sur nous : l’amélioration de tout à l’heure, c’était le trou du couillon et je me suis précipité dedans !… comme un jeune.

Malgré ces conditions je décide de tenter l’atterrissage en patrouille serrée sur ILS*. Je confie la conduite de l’opération à mon équipier, plus régulièrement entraîné que moi ; c’est un excellent chef de patrouille qui a participé aux missions de guerre sur le Koweit et l’Irak. J’ai confiance en lui. Je me mets en patrouille serrée sur son aile droite et je le suis. Pas totalement rassuré, je demande toutefois au Transall de décoller et de mettre le cap à l’est. On descend sur l’axe ILS. De temps en temps, je quitte brièvement des yeux le feu vert clignotant de son bout d’aile et je jette un regard furtif sur l’altimètre et sur le pare-brise, Rien devant…et on a passé les minima. Soudain, j’aperçois le balisage de l’entrée de piste, mais nous ne sommes pas axés et il est trop tard pour faire une baïonnette et se poser ensemble. Le leader me lance : « Deux allez-y, je remets les gaz ».

Je me sens responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons et il n’est pas question de le laisser seul. « Négatif, on reste ensemble ».  Ma décision est prise: on n’insiste pas à N’Djamena, car la visibilité ne s’améliorera plus à cette heure ; on se déroute. Mais où ?

Il commence à faire sombre, les terrains de déroutement du Cameroun sont probablement dans la même situation. Sont-ils encore ouverts ? Dans notre précipitation à partir aux avions, nous n’avons pas étudié au briefing leurs procédures d’atterrissage aux instruments.

Depuis le début de la mission, j’ai fait le choix du déroutement de nuit à Abéché, situé à 400 milles nautiques (700 km) à l’est de N’Djamena. Le Transall, qui est devant nous, nous donnera le carburant nécessaire pour atteindre cette piste en bitume de 2600m de long, construite quelques années auparavant pour servir de base à la défense aérienne, aux prises avec la menace de l’aviation libyenne. Toutefois, pour y avoir atterri plusieurs fois en Transall, je sais qu’un problème majeur se pose: depuis le départ des Mirage F1C, les câbles de l’alimentation électrique du balisage ont été chapardés par la population. Il faudra donc improviser, dans la demi-heure qui vient, un balisage de la piste formé par les phares des véhicules du détachement de l’armée de terre. Qui, en période de relève des commandos de l’air, garde la base aérienne dAbéché ? Je demande aux OPS de contacter en HF le chef de ce détachement de parachutistes ; il faudra aussi récupérer le contrôleur tchadien pour nous faire savoir si la piste est libre et pour nous donner la pression au sol; je demande également d’éclairer le parking avions pour nous donner un point de repère par rapport à la piste.

Quelle folie que d’aller vers la nuit avec tant d’incertitudes!

Le spectre de Séville* me traverse l’esprit quelques instants, ainsi que ma responsabilité à l’égard de mon équipier. Mais le dos au mur, on trouve des ressources insoupçonnées pour atteindre son objectif. La première difficulté est de rejoindre le Transall et de lui prendre suffisamment de pétrole pour pouvoir faire sereinement plusieurs tentatives d’atterrissage. La rejointe au Tacan air-air est laborieuse mais le commandant de bord est un vieux « chibani » qui en a vu d’autres ; ensuite, le ravitaillement se passe bien car en altitude la nuit n’est pas complètement tombée. Plusieurs années plus tard, il m’a appris qu’il s’était posé à N’Djamena avec cinquante pieds de plafond et qu’il n’avait pas suffisamment de pétrole pour se dérouter au Cameroun. Il nous avait donné tout ce qu’il avait.

Nous sommes maintenant en route seuls sur Abéché. J’effectue 45 minutes de patrouille serrée de nuit, exercice dont je n’ai jamais été un grand fana. J’ai le temps de ruminer, qu’est-ce que je fais là ? Je serais mieux au bord de la piscine à siroter un whisky en attendant le dîner. Il n’y avait aucune urgence opérationnelle à se mettre en l’air. Un mot de mon moniteur d’ULM me revient : « le plus difficile en ULM, c’est de savoir rester au sol ». Cette sentence de bon sens s’applique parfois aux avions de chasse… Mon équipier a peut-être les mêmes idées que moi, mais je ne sens aucune inquiétude dans sa voix. Depuis trente minutes, nous n’avons plus de contact radio avec personne. Nos calculateurs de navigation nous donnent des informations concordantes sur notre position; j’en conclus qu’elle est exacte. Un doute de moins. C’est le moment d’amorcer une descente économique vers Abéché. La confiance s’installe. Les premières lueurs de la ville apparaissent timidement au loin, ainsi que le halo du parking. Il nous restera à apercevoir les deux longs alignements de phares le long de la piste et à nous aligner dessus. Le contrôleur est sur la fréquence, il nous donne la météo et la pression. On stabilise l’altitude à 1500 pieds-sol. Toujours aucun visuel sur les véhicules-balises.

Le contrôleur nous annonce alors que les paras ont installé à l’entrée de la piste deux Jeeps phares allumés! Damned, on m’a appris à me poser sans le phare, mais pas sans le balisage !

On est revenu à la période des atterrissages clandestins de la Résistance.

C’est Presque à leur verticale que je les aperçois un court instant. On part au break en patrouille serrée; je les récupère à la vue en vent arrière et je les décris à mon équipier qui m’annonce

« Visuel ». « OK atterrissage individuel ». Il amorce son dernier virage; j’attends environ 30 Secondes pour virer, afin d’assurer l’espacement sur la piste.

« Train sorti- verrouillé – trois vertes ».

Dans l’éloignement, j’ai perdu de vue les deux frêles lumières au bout desquelles nos vies sont accrochées. Pendant ma recherche Pour les retrouver, mes éléments de vol se sont dégradés, et je remets les gaz en branchant la postcombustion, avec l’incidence mètre dans le rouge et l’altimètre proche de zéro. Nouvelle tentative. Je suis soulagé d’entendre mon équipier annoncer « Piste dégagée ».

Je récupère le visuel sur les deux Jeeps et je ne les lâche Plus. L’atterrissage sera un peu dur et surtout avec une divergence avec l’axe de la piste. Après l’arrêt des réacteurs, le Capitaine des paras nous propose de boire le champagne pour nous remettre de nos émotions. Pour moi, il aura un goût amer. Je ne peux pas lui en vouloir de m’avoir compliqué la vie. Je sais que j’ai forcé la main du commandant d’escadrille pour satisfaire mon état de manque et que j’ai ainsi mis en danger la vie des autres pilotes. Circonstance aggravante : le briefing de la mission a été incomplet et nous a forcés à improviser. La mise en place d’un balisage réduit à sa plus simple expression, par des personnels étrangers au milieu de l’aéronautique, en est la conséquence. Et si la vacation radio entre Epervier et Abéché n’avait pas fonctionné tout de suite ? … Quant à dire si l’option choisie était la bonne, aujourd’hui je réponds simplement oui, puisque ça s’est bien terminé. Mais de ce jour date ma devise : « On n’est pas à l’abri d’un coup de pot ». Le retour à N’Djamena, le lendemain fut discret. Au débriefing, on a décortiqué ensemble les erreurs commises, analysé la responsabilité de chacun dans les décisions, discuté de l’option choisie. Devait-on faire savoir cette histoire au BSV*** ? Je n’avais pas souhaité mettre par écrit cette aventure, sous le prétexte qu’il s’agissait d’un concours de circonstances exceptionnel qui n’avait aucune valeur exemplaire. Jusqu’à ce jour, une dizaine d’années plus tard…à N’Djamena.

* Une balise au sol transmet au pilote sa position par rapport à l’axe et à la pente de descente idéale.

** En 1967, six Mystère IV français de la base de Cazaux se sont perdus en allant à Séville et les pilotes ont tous du s’éjecter à court de carburant.

*** Bulletin de sécurité des vols : périodique de l’armée de l’air destiné à sensibiliser les personnels aux problèmes de sécurité aérienne.

Opération Chevesnes au dessus du Liban

Opération CHEVESNES

OPÉRATION CHEVESNES

Cet article tiré de la plaquette des 20 ans du Jaguar, fait suite à celui de Jelensperger qui avait abordé cette mission sous l’aspect « longueur du temps de vol » ( Gloire au Jaguar) . Aujourd’hui Durand, chef de détachement et leader de la patrouille, nous la fait vivre de l’intérieur. Histoire de recaler un peu, le Jaguar n’était pas équipé de pilote automatique tout au plus d’un « conservateur d’éléments (altitude et cap) qui en fait ne conservait pas grand-chose, si bien qu’il fallait tout se faire à la main. On était les rois du trim !

Par le LCL Durand, commandant de l’EC 3/11 « Corse », qui commandera par la suite la 7ème Escadre de chasse de St Dizier.

A l’occasion de ce 20ème anniversaire, le meilleur hommage à rendre au Jaguar est de relater une expérience fantastique qu’il nous a permis de vivre. Près de dix ans ont passés, dont trois loin de l’Armée de l’Air, qui ont gommé les souvenirs mais la trame et les émotions restent encore intactes. Que les participants me pardonnent les éventuelles inexactitudes, et leur anonymat, qu’ils ne méritent pas.

3 janvier 1984 – Un détachement du 1/11 et du 2/11 effectue l’exercice Red Flag aux Etats-Unis. Le 4/11 est à N’Djamena, dans le cadre de l’opération Manta, le 3/11 en revient, en parfaite condition opérationnelle : vol en très basse altitude, rejointe silencieuse et autonome des ravitailleurs Cl35 ou C16O, décollage lourd avec armement réel, tirs de munitions « live » dans le désert, toutes les procédures de guerre sont bien assimilées. Le 3 janvier 1984, les souvenirs intenses de la « ligne rouge » du Tchad occupent encore les esprits : nous avons laissé quelque chose d’inachevé, et d’autres nous ont remplacés. Pour le 3/11 de retour, janvier sera consacré au repas familial avant un départ prochain en Afrique, ou à la routine sur une base trop calme. Le 3 janvier 1984, le téléphone a sonné très tôt, n’y aura plus de vacances pour le 3/11. Le commandant de base tient à nous parler… du Liban. Le porte-avion Clemenceau ne peut pour des raisons techniques assurer sa présence au large de Beyrouth. L’Armée de l’Air prendra le relais du mois de janvier à partir de Solenzara avec une dizaine de Jaguar. Nous sortons quelque peu ahuris du briefing pour découvrir trois Transall prêts à être chargés de munitions réelles. C’est donc vrai, c’est pour nous et tout de suite. Alors le temps s’arrête. N’Djamena se confond avec Toul malgré la grisaille. Les automatismes se remettent en marche pour la constitution de la cellule RAPACE : désignation des pilotes, mécaniciens, choix des avions, des armements, préparation des contre-mesures, des cartes… Une seule directive est donnée : destination inconnue, mission Top Secret. Secret de Polichinelle puisque le journal « Le Monde » dévoilera deux jours plus tard notre mission. Le 4 janvier l’alerte est prise à Zara et les pilotes se familiarisent avec la Corse et la Sardaigne tandis que les mécaniciens stockent les armements. Le 5 janvier à Hyères, nos amis de la 17 F qui ont bombardé la plaine de la Bekaa deux mois plus tôt nous livrent leurs « trucs », cartes, photos et conseils précieux. A 16 h OO, le patron de l’opération CHEVESNE donne à Istres un briefing mémorable aux chefs de détachement Transports, ravitailleurs et Jaguar : quelques semaines auparavant, nous étions tous sans exception à N’Djamena. Le temps se répète.

But de l’opération : effectuer une mission de bombardement au Liban avec six Jaguars. Les objectifs virtuels sont donnés. Seuls trois messages codés des Jaguars intéressent la base : nombre d’avions touchés, nombre d’avions abattus, armement délivré ou non. Le décor vient de tomber brutalement. Ce n’est plus une vague alerte, c’est une préparation de mission de guerre à 16OO NM de sa base. Et pour clore ce briefing, de découvrir l’angoisse de l’Etat-Major : est-on en état de délivrer précisément son armement après trois heures et demi de vol ? Qu’à cela ne tienne ! « 4 Jaguar effectueront un tir de bombes 250 Kg demain matin à Captieux après quatre heures de vol ». Les C135 décollent d’Istres et nous de Zara, il nous faut rapidement « monter » la mission, deuxième édition des missions Tchad. Mon pilote de Fouga, plus gradé, s’impatiente car il n’est pas lâché de nuit, et le crépuscule est déjà loin. Le temps s’accélère. « Ecoute bien, rendez-vous 07 h00 Z, niveau 240, coordonnées X Y (en Méditerranée), rejointe standard, tu me ballades où tu veux et tu me lâches trois heures et demi plus tard à 200 NM plein Ouest de Cazaux. Rejointe radio-radar sur Marsan après le tir. « Ça marche ? ».

Pas de problème. « Sois à l’heure demain ».

Et le lendemain, ça a marché : vol de cinq heures et demi, les bombes au but en passe ops et en patrouille. L’Etat-Major était rassuré sur la crédibilité de la mission et satisfait de ses ouailles. Il ne lui manquait que quelques menus détails qui auraient modéré ses louanges : survol du territoire pendant trois heures avec armement réel (on avait oublié que ce n’était pas autorisé), des cumulonimbus sur Marsan et des parties de cache-cache avec le ravitailleur, d’où des débuts de ravitaillement avec seulement 600 kg restant et « ça a marché » parce que nous sommes certains d’être aguerris, surentraînés et les meilleurs. Nous baptisons ce cocktail du nom de Baraka (eh oui, Charlie) et nous décidons de garder ce nouvel ami tout le mois de janvier. Le décret est approuvé au bar à l’unanimité. Surentraînés nous le sommes puisque le 16 novembre, JR et BRUN ont fait un vol de 07 h 40, et que le 15 Décembre Polo, Patrick, Jean-Michel et Guy ont fait un vol de 10 h20 en biplace. Ce vendredi soir, nous repassons le film de la semaine, envisageons le travail de préparation, l’organisation, le mode d’entraînement et puis vaticinons. Nos idées étaient claires quand le bar fut vide. Le vendredi soir, le temps s’assagit.

La préparation.

Préparation Mission Chevesnes. Wagner-Engel-Durand-Juste-Lascourrèges
Préparation Mission Chevesnes. Wagner-Engel-Durand-Juste-Lascourrèges

La base de SOLENZARA offre des conditions exceptionnelles de préparation et d’entraînement à une « opération chirurgicale ». Protégés des sollicitations quotidiennes par la Méditerranée, rassurés par l’environnement coutumier, isolés et concentrés sur un projet unique, les personnels sont rapidement au maximum de leur efficacité. Par ailleurs, la « contubornalité » crée l’esprit d’équipe, développe connivence et complicité nécessaires aux vols en patrouille en silence radio. Mais c’est au plan tactique que Zara présentait un avantage déterminant : le relief de la CORSE est très similaire à celui du Liban. Ceci saute aux yeux lorsqu’on juxtapose les cartes en relief : barrière montagneuse à l’Ouest avec des vallées encaissées et plaines à l’Est. Ainsi, pour effectuer l’entraînement quotidien proche de la réalité, il suffisait de déterminer des objectifs en CORSE dans un environnement comparable à celui du Liban et des itinéraires d’accès (vallées) ressemblants. A la fin du week-end, les missions étaient prêtes, les cartes tracées. Les pilotes s’étaient répartis en différents groupes de travail, responsables chacun d’une partie de la mission :

– rejointe des ravitailleurs et convoyage aller-retour.

– percée, itinéraire basse altitude aller-retour.

– approche et attaque de l’objectif.

Les grandes nouveautés de ce détachement étaient :

– l’utilisation de cartes en relief, indispensable pour apprendre par cœur un itinéraire tortueux.

– l’inter visibilité, ou comment grâce aux ordinateurs déterminer l’itinéraire le moins vulnérable. L’artillerie sol-air était d’une densité rare, et nos trois officiers de renseignement recevaient chaque jour l’actualisation des positions des sites ZSU ou missiles. Ainsi chaque jour, il fallait vérifier ou modifier nos itinéraires et la préparation était toujours inachevée. Mais elle était suffisamment avancée pour que l’on commence l’entraînement.

L’entraînement.

Les patrouilles de guerre sont formées. Chaque leader a son équipier attitré pour la durée du séjour. Chacun apprend à voler à sa place. Les commandants d’escadrille programme un vol de 6 JAGUAR par demi-journée, dont le profil est toujours le même : décollage, montée FL 200, percée à 1OO NM plein Ouest de la CORSE, pénétration très bas sur l’eau puis dans les vallées en colonne de patrouilles, suivi de terrain jusqu’à un objectif et retour TTBA jusqu’à la côte. La partie « équivalente » est alors terminée et le retour se fait via le champ de tir de Diane pour un tir OPS de 2 ou 3 bombes. Le dernier avion de la patrouille est souvent un biplace qui permet d’emmener un pilote de passage ou d’une autre escadre. A la vue de son visage en retour de mission, nous mesurons les progrès de la patrouille. Car ce qui restera dans les mémoires de tous les participants, ce sont les fonds de vallée, les passages 3/4 dos le long des reliefs, les plongeons dans l’autre versant après l’effleurement des cimes, les largages d’IR (infra rouge), sur l’eau pour connaître l’altitude minimum de tir (ces nouveaux équipements arrivent pour l’occasion). Mais plus les jours passaient, plus nous étions prêts et plus le retour du Clemenceau approchait. Cet entraînement, ces efforts allaient-ils perdre leur sens ?

BEYROUTH

Le 18 janvier à 16 H00, l’ordre tombait : mission de reconnaissance sur BEYROUTH à quatre avions. Mission tactique, quadrillage photo d’un quartier pour l’ambassade de France menacée, et mission politique, démonstration de la présence effective de l’Armée de l’air.

 AMBASSADE DE FRANCE de BEYROUTH
AMBASSADE DE FRANCE de BEYROUTH

Le lendemain, un C 16O décollait très tôt avec des mécaniciens prêts à nous secourir en cas de déroutement de JAGUAR sur l’itinéraire. A 0830, nous décollions de Zara, Lascou, Duduche et Engie, et le spare Wagner qui ferait demi-tour, dès le rassemblement avec les ravitailleurs effectué. Exceptionnellement, la météo était mauvaise et les contrôleurs d’interception en sport. La rejointe IMC fut laborieuse, je rassemblai le deuxième ravitailleur, puis tout revint dans l’ordre : ravitaillements, interception par deux F 14 à 300 NM de BEYROUTH, percée, passage sur le Suffren au large de BEYROUTH, survol de la ville à 12H00 précises avec largage de paillettes et d’infra-rouge, rejointe des ravitailleurs et long , très long retour. Les films étaient rapidement développés et envoyés dans l’heure à PARIS, au ministère. Le Champagne coulait à flot lorsque le C160 des mécaniciens atterrit. Il y avait quatre bienheureux qui revenaient d’une mission de 6000 km ; mission plus simple que celles qui étaient préparées. Mais nous venions de manger la cerise sur le gâteau, la perspective d’une mission réelle s’amenuisait chaque jour.

TRISTE FIN.

Le retour du porte-avions était prévu le 26 janvier. Mais le 25, l’avion de notre ami CROCI était abattu au Tchad. Le dispositif français devait être renforcé. Plusieurs avions quittaient le soir même la CORSE pour ISTRES, et AMOURETTE nous lâchait pour prendre l’alerte le lendemain… à BANGUI. Le « Clemenceau », était en route pour le Liban. Au large de la SARDAIGNE, un défilé de sept JAGUAR, leadé par JEL, lui souhaitait bonne chance. Nos missions ne pouvaient plus avoir le même sens. Le dimanche 29, les sept JAGUAR étaient de retour à TOUL, dans la plus grande intimité. La veille, le retour du Red Flag avait été fêté en grande pompe. Les préoccupations de l’Armée de l’air s’étaient déplacées vers le Grand Sud. L’opération CHEVESNES était déjà un souvenir. Mais quel souvenir !

La relève avec le PA
La relève avec le PA

Epilogue heureux

Ces expériences, Red Flag, Tchad, Liban, ont enrichi l’acquis professionnel et culturel des unités de JAGUAR, puis de l’Armée de l’air. Partagées dans les escadrons, transmises en vol aux nouvelles générations, elles ont élevé leur niveau opérationnel. Les jeunes pilotes de l’opération Chevesnes étaient commandant d’escadron lors de la guerre du Golfe. A notre tour d’être fiers d’eux.

EN OPERATION SOUS LE SOLEIL D’AFRIQUE

Le général Longuet

EN OPÉRATION SOUS LE SOLEIL D’AFRIQUE

Par le Col. Longuet, à l’époque pilote de l’EC 3/11 Corse, qui reviendra à Toul quelques années plus tard en tant que commandant de la 11 ème Escadre de chasse.

NOVEMBRE 1977

L’ordre de mise en place à DAKAR vient de tomber ; nous n’ osons plus y croire après deux mois d’attente entrecoupés de montées en puissance, de retours au calme et de nombreuses mises en place à Istres, de préférence dans la nuit du samedi au dimanche…

Mais cette fois-ci est la bonne et tandis que nous suivons bien sagement le C 135, nous n’imaginons pas que ce convoyage, vécu comme une aventure, deviendra par la suite une mission d’un type presque banal. Nous sommes tous à cent lieues de supposer aussi que notre atterrissage à DAKAR marquera le début d’une présence, ininterrompue jusqu’ à maintenant, d’avions de combat sur le continent africain.

DECEMBRE 1977

Nous sommes régulièrement mis en alerte au gré des attaques du Polisario contre le train minéralier qui relie ZOUERATE à NOUADHIBOU; hors périodes d’alerte, nos missions d’entraînement combinent ravitaillement en vol, guidage par Atlantic, reconnaissance de la voie ferrée et parfois tirs d’entraînement sur des carcasses de véhicules. Nous nous familiarisons avec un univers totalement nouveau : pas de TACAN, pas de VOR mais le seul calculateur du JAGUAR… et surtout la sacro-sainte règle du cap et de la montre ô combien utile pour pallier les quelque 50 petits milles nautiques d’erreur du calculateur en cours de mission.

Pc de l'opération Lamentin
Pc de l’opération Lamentin

LES MISSIONS

Une fois de plus, alerte, scénario habituel, le train a été attaqué ; le Breguet Atlantic a réussi à localiser la colonne du Polisario après son coup de main et la suit sans relâche, discrètement, à 20 000 ft, pendant toute la nuit. En effet, la tactique habituelle des combattants sahraouis consistait à se lancer à l’assaut du train en fin d’après-midi et de profiter de la nuit pour décrocher et regagner leurs bases arrières. Nous recevons l’ordre de décollage aux aurores et éprouvons tous alors le même petit frisson… peut-être enfin le grand moment. Deux patrouilles simples, espacées de 30mn décollent, chacune avec son C 135 ; arrivés à St-Louis de Sénégal, nous avons l’ordre de continuer, à n’en pas douter cette fois-ci, c’est sûr, « nous allons au charbon « . Je dois avouer qu’il s’opère alors un véritable changement de la mentalité du pilote dès lors qu’il y a une finalité réelle ; un curieux mélange au départ d’incrédulité, d’appréhension, le tout très rapidement submergé par une formidable concentration sur l’objectif de la mission.

Un premier ravitaillement en vol, un deuxième terminé à Atar et nous quittons le C 135 : l’aventure commence, nous rallions le Breguet Atlantic qui nous désigne l’ objectif ; aucun problème d’acquisition visuelle, les véhicules roulent en colonne sans se douter de la menace ; un dernier check-cabine, voyants canons allumés et nous dégringolons de 20 000 ft directement en »IN »; c’ est un type de passe canon très inhabituel qui nous a permis de vérifier que les limites avion étaient fort heureusement très largement calculées et, quoiqu’ on dise, le JAGUAR était un avion solide… no comment. Il me faut cependant rappeler les frayeurs que nous avons tous éprouvées au cours des premières passes : un enfoncement impressionnant de l’avion au moment du dégagement ; nous étions plein complet, il faisait chaud et nous avions surtout des distances de tir inavouables, il s’en suivait naturellement des ressources viriles que l’avion exécutait avec beaucoup de réticence. Je me souviens personnellement avoir éprouvé quelques picotements dans les mains très significatifs après l’une de ces passes de tir ; c’était passé vraiment très près.Nous effectuons des norias canons peu académiques ; à l’issue du tir poursuite dans l’axe pour éviter l’artillerie sol-air, puis vent arrière en très basse altitude avec l’obsession de la surveillance mutuelle de nos arrières. Au tout début, les colonnes de véhicules continuaient stoïquement à avancer, ce qui nous facilitait considérablement le travail.Pour les missions suivantes, la colonne éclatait littéralement à l’issue de la première passe, chaque véhicule utilisant alors un art remarquable du camouflage ; l’identification ne pouvait se faire qu’au passage à la verticale et nous avions toutes les peines du monde à ne pas perdre de vue l’objectif au cours de la noria : nous étions en proie à une sorte de  » target fascination  » qui s’exerçait au détriment de la sacro-sainte surveillance mutuelle de nos arrières. Fort heureusement, les défenses sol-air du Polisario étaient en nombre limité et n’avaient pas la sophistication des missiles d’aujourd’hui. Toutefois, certains d’ entre nous sont revenus avec des impacts de petit calibre vraisemblablement occasionnés par des tirs de barrage de kalachnikov ; généralement, ces tirs ne provoquaient aucun dommage grave, sauf une fois,où l’ un d’ entre nous a dû se dérouter en urgence à NOUADHIBOU : une tuyauterie de carburant sectionnée, du pétrole dans la pressurisation et naturellement une panne d’ oxygène et de radio (une fois de plus la loi bien connue de l’ emm…maximum est vérifiée ) ; l’atmosphère devenant irrespirable dans la cabine, le pilote doit éjecter la verrière. Nous avons tous été admiratifs devant les réactions de ce pilote qui n’a jamais cédé à la panique dans des conditions pour le moins marginales.Nos interventions sur zone duraient en moyenne quinze à vingt minutes ; nous étions essentiellement limités par la quantité d’obus.

Restes d'un Mercedes
Restes d’un Mercedes

Une fois le tir terminé, il nous faut rejoindre le C 135. Je dois dire que la tension nerveuse tombe subitement et que nous nous relâchons totalement une fois le Boeing rassemblé : mais tout n’est pas fini, il faut ravitailler une dernière fois pour rejoindre DAKAR. Dans l’atmosphère du retour vers la base, nous effectuons des ravitaillements d’une perfection douteuse… Nous voilà enfin posés après quatre heures de vol environ. A peine au parking, nous recevons à nouveau I’ ordre de décollage, les avions sont réarmés et nous redécollons en début d’après-midi pour une mission semblable à celle du matin. J’ajouterai simplement que compte tenu de l’heure tardive, nous avons découvert sur le tas les joies du ravitaillement crépusculaire, quant à l’atterrissage de nuit à DAKAR, merci au train d’atterrissage du JAGUAR et sa solidité légendaire… il faut dire que nous avions déjà huit heures de vol dans les bras !