Pierre LE GLOAN as des as sur Dewoitine 520 (2/3)

       Suite de la première partie consacrée à la vie de Pierre Le Gloan jusqu’à l’armistice que vous pouvez retrouver sous le lien https://www.pilote-chasse-11ec.com/pierre-le-gloan-as-des-as-sur-dewoitine-520/

        Je rappelle que cet article est publié avec l’aimable autorisation de David MECHIN son auteur et journaliste au “Fana de l’Aviation”. Vous pouvez également visionner sur le même sujet la vidéo https://youtu.be/QLlkOBY_RCg?si=JjqKu7Xp5HYzQCEJ

Honneurs post-armistice

        Le 20 juin 1940, le GC III/6 au complet décolle du terrain de Perpignan-Salanque pour traverser la Méditerranée et se poser sur le terrain d’Alger-Maison blanche, comme nombre de formations de l’Armée de l’air.

        Le sergent Michał Cwynar, pilote polonais de l’unité témoigne dans ses mémoires que « Notre adjudant Le Gloan, courageux et les pieds sur terre qui avait abattu six avions italiens en compagnie d’un autre jeune officier, disait ne rien avoir à faire avec le gouvernement de Vichy. Ils refirent le plein de leur Dewoitine, préparant en apparence un vol vers Malte ! Il s’agissait d’une tromperie délibérée ! Les Français ne voulaient pas que nous, les Polonais, nous puissions connaître leurs intentions réelles… » Les Polonais quittent le groupe le 24 juin 1940, le jour où ce dernier est desserré sur Constantine et où entrent en application les clauses de l’armistice. Difficile de prendre le témoignage de Cwynar au premier degré : le gouvernement de Vichy n’existe pas encore stricto-sensu (il ne s’installera à Vichy que début juillet, le maréchal Pétain y recevant les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940). D’autre part, plutôt que de tromperie délibérée, ce sont plutôt les clauses de l’armistice qui clouent les appareils français au sol, certains voyant leurs parties mobiles démontées sur ordre des commandants de base. Toujours est-il que cet écrit témoigne du fait que Pierre Le Gloan est toujours animé par l’esprit de se battre…

       Les clauses de l’armistice ne présagent rien de bon pour l’armée de l’air promise à une rapide disparition, mais le drame de Mers-El-Kebir où la flotte britannique tire le 3 juillet 1940 sur des navires français va amener les Allemands à revoir leurs projets initiaux et finalement autoriser le maintien d’une armée de l’air d’armistice pour permettre au gouvernement de Vichy de protéger l’Afrique du Nord et ses possessions coloniales. Les réservistes sont néanmoins démobilisés et quelques formations dissoutes ; le GC III/6 est pour sa part maintenu et revient s’installer le 12 juillet 1940 à Alger-Maison blanche. Le Journal Officiel va publier durant l’automne 1940 les citations à l’ordre de l’armée correspondant aux victoires aériennes remportées durant la campagne de 1940, Pierre Le Gloan se voyant officiellement crédité de 11 victoires aériennes, promu au grade de sous-lieutenant et décoré de la croix de chevalier de la légion d’honneur. Selon le témoignage du mécanicien Joseph Bibert, les victoires et les honneurs n’ont pas rendu plus facile à vivre le pilote breton, qui, conscient de sa valeur, s’inspire de l’exemple du commandant André Chaînat en faisant décorer son Dewoitine 520 n°277 d’une bande d’as tricolore à l’arrière du fuselage. Il sera d’ailleurs le seul as de la campagne de 1940 maintenu dans l’aviation d’armistice à procéder ainsi.

        Les Dewoitine s’ornent également d’une flèche tout le long du fuselage, premier marquage distinctif imposé par la commission d’armistice qui impose également un nombre d’heure strictement limité par pilote et par mois. Les jours s’égrènent donc dans une grande monotonie, à peine interrompue par le déménagement du GC III/6 à Casablanca le 28 octobre 1940 avant de revenir monter la garde à Alger-Maison blanche le 21 janvier 1941. Alors que l’inaction gagne les pilotes français d’Afrique du Nord, plusieurs d’entre eux sont alors tentés par le passage en dissidence, c’est-à-dire rallier la France Libre du général De Gaulle et préparent une évasion via Gibraltar. L’adjudant Constantin Feldzer, pilote de chasse ayant remporté une victoire aérienne sur Bloch en 1940 au GC III/10, est l’un d’eux et prépare un départ en bateau avec quelques amis. A l’automne 1940 il cherche à amener avec lui d’autres volontaires qu’il tente d’aller débaucher parmi les célébrités de l’aviation qu’il peut croiser sur la plage d’Alger ou dans les bars de la ville. Il témoignera ainsi dans le magazine « Icare » (n°65, 1973) : « Il y avait Le Gloan aux 6 (sic) victoires, qui était lui aussi avec une fille magnifique : il voulait bien partir à condition qu’on lui donne des garanties… » Il complètera son témoignage dans ses mémoires parues (« On y va ! », Ed. Axis, 1987) en précisant : « Le Gloan a dit oui mais… ; Goujon dit oui si… Guillaume est d’accord, à moins que… D’autres (…) sont méprisants ou « Maréchal nous voilà ». »

       On peut donc déduire de ces témoignages que Pierre Le Gloan n’est pas particulièrement un ardent partisan du régime du Maréchal mais qu’un élément tout à fait privé le retient sans doute de partir : il entame en effet une liaison avec Mme Mireille Fischer (née Izem), une jeune femme de 28 ans ayant une petite fille d’un précédent mariage, et qu’il épousera en 1943. Le général Jean Bergeret, secrétaire d’état à l’aviation du gouvernement de Vichy, a d’ailleurs parfaitement compris que les liens familiaux limitent les velléités de passages en dissidence de ses pilotes et a autorisé les épouses restées en France à venir rejoindre leurs maris en Afrique du Nord avec leurs enfants…

Le chemin de Damas

       Alors que débute l’année 1941 surviennent des évènements à l’autre bout de la Méditerranée. En Irak, un coup d’état voit l’arrivée au pouvoir le 3 avril 1941 du dirigeant nationaliste Rachi Ali Al-Gillani qui reverse le Régent pro-britannique et appelle à l’aide l’Allemagne, laquelle au mois d’avril est engagée dans l’opération « Marita » qui voit l’invasion de la Yougoslavie et de la Grèce. Les troupes britanniques présentes en Irak se retrouvent encerclées dans la garnison d’Habbaniya mais très vite une expédition militaire est montée à partir de la Palestine, la « Habforce », qui va traverser le désert pour venir à son secours et assez rapidement reprendre le contrôle militaire du pays en conjonction avec d’autres troupes de l’empire britannique débarquées à Bassorah le 18 avril.

       Le gouvernement du Reich n’a guère les moyens d’apporter une aide immédiate aux insurgés irakiens. Il va demander au gouvernement de Vichy que dirige alors l’amiral Darlan d’aider les insurgés en leur cédant des armes et munitions stockées dans les états du Levant, c’est-à-dire au Syrie et au Liban qui sont deux pays administrés par la France depuis 1919. Darlan s’exécute de bonne grâce, pensant saisir une opportunité de montrer sa bonne volonté aux Allemands pour espérer renégocier les clauses de l’armistice. Il accepte également que des avions de la Luftwaffe transitent par les aérodromes de Syrie pour venir apporter un appui aérien aux insurgés irakiens.

       Les premiers d’entre eux, maquillés avec des marquages irakiens, se posent le 11 mai 1941. C’est un Casus Belli pour les Britanniques dont les appareils ont tôt fait de détecter le manège : dès le 14 mai trois bombardiers Bristol Blenheim Mk IV escortés de 2 Curtiss Tomahawk (P-40) attaquent le terrain de Palmyre. La tension monte à la frontière entre les possessions britanniques et les états du Levant, et Vichy va obtenir de la commission d’armistice d’y déployer des renforts aériens pour y épauler les maigres effectifs présents sur place, composés initialement d’un groupe de chasse (GC I/7 sur Morane 406) et d’un groupe de bombardement plus d’autres unités dotées d’appareils anciens. Le sort tombe sur le GC III/6, désormais dirigé par le commandant Alain Geille, qui le 17 mai 1941 est informé qu’il est désigné pour partir pour la Syrie. Les préparatifs commencent aussitôt : récupérant quelques chasseurs sur d’autres unités pour compléter son effectif, 26 Dewoitine ainsi que quatre Potez 650 et un Farman 223 transportant les mécaniciens et de l’outillage quittent Alger-Maison blanche le 24 mai pour débuter un périple à travers la Méditerranée qui les amènera à faire escale à Tunis, puis Catane (en Sicile), Brindisi, Athènes et Rhodes. Les Dewoitine du groupe, qui ont reçu de la peinture jaune sur leurs empennages et leur casserole d’hélice, vont ainsi se poser sur des aérodromes de la Regia Aeronautica qu’ils ont combattue il y a à peine un an… A Athènes ce sont des appareils de la Luftwaffe qu’ils côtoient : le pays vient d’être envahi par l’Allemagne comme l’atteste le grand drapeau à croix gammée flottant sur le Parthénon que vont visiter les pilotes lors de leur courte escale. Pierre Le Gloan y aurait fait une curieuse rencontre : un officier allemand, pilote de bombardier, demande à le rencontrer. Ils se serrent la main devant les yeux ébahis des pilotes français : il s’agissait du pilote du Dornier 17 que Le Gloan avait descendu avec le S/Lt Robert Martin le 23 novembre 1939. Ce pilote aurait à l’époque reçu au fort de Verdun où il était emprisonné la visite de ses vainqueurs qui lui auraient apporté une bouteille de Champagne. Vainqueurs et vaincus d’hier vont fêter leurs retrouvailles le soir dans un restaurent d’Athènes… (Voir Fana n°287, article de Rémi Baudru « Quand l’Armée de l’air partit en Syrie combattre la RAF »)

       Le voyage du GC III/6 se termine quand les 25 Dewoitine (l’un a brisé son train sur le terrain de Catane) du groupe se posent sur le terrain Rayak le 28 mai 1941, rejoignant leurs camarades du GC I/7 sur Morane qui dans la matinée ont abattu un Bristol Blenheim près d’Alep. La tension est à son comble avec les Britanniques : trois jours plus tôt (le 25 mai) le War Cabinet britannique a décidé l’invasion des états français du Levant pour y chasser l’administration de Vichy. Une décision que l’évolution des évènements justifie de moins en moins, car d’une part l’insurrection en Irak se termine le 31 mai avec la signature de l’armistice avec les insurgés, et d’autre part les avions de la Luftwaffe et de la Regia Aeronautica venus leur prêter main forte ont complètement plié bagage et quitté le Levant le 6 juin 1941.

        Non dénuée de motifs impérialistes, l’invasion est néanmoins maintenue et débute le 8 juin 1941. Les premières troupes britanniques, auxquelles se joignent celles de la France Libre, vont franchir la frontière de Palestine selon trois axes de progression – le long de la côte du Liban vers Beyrouth, le long de la plaine de la Bekaa vers Rayak et sur le territoire Syrien de Deraa à Damas où combattront les Français Libres dans une sorte de guerre civile où des Français vont s’affronter les armes à la main. Le GC III/6, qui de Rayak a depuis le 28 mai réalisé plusieurs missions de couverture et de décollages sur alerte, va réellement affronter les appareils de la Royal Air Force.

Combats en Syrie

       Dès l’aube du 8 juin 1941, le sous-lieutenant Pierre Le Gloan décolle à la tête d’un groupe de six Dewoitine pour gagner un terrain avancé près Damas d’où ils vont réaliser plusieurs sorties. A midi, l’as breton décolle avec le S/C Mertzisen pour une mission de protection d’un Potez 63.11 du GR II/39 envoyé reconnaître la région d’Izra. Ils découvrent une colonne motorisée ennemie et les deux chasseurs français la mitraillent. Tandis que son équipier est touché par la DCA légère et doit se poser sur le ventre, Le Gloan, après avoir rejoint le Potez pour continuer de l’escorter, repère un Hurricane qui effectue une mission de reconnaissance. Il se place adroitement et l’abat d’une rafale en bordure du terrain de Damas, entraînant dans la mort son pilote, le Flt Lt J.R. Aldis (Hurricane Z4364, du A flight du N°208 Squadron). Retournant à Rayak en fin d’après-midi avec seulement quatre Dewoitine car un second appareil s’est écrasé en vrille au décollage, il découvre que la base a été mitraillée par les chasseurs de la Royal Air Force dans la matinée, incendiant un Dewoitine et en endommageant cinq autres.

       Le lendemain 9 juin, les combats font rage au sol où toutes les colonnes britanniques se heurtent à la résistance farouche des troupes françaises de Vichy. Le long de la côte libanaise, leur progression est appuyée par des destroyers de la Royal Navy que l’armée de l’air tente de bombarder au large du port de Saïda, en y dépêchant 6 Glenn Martin du GB I/39 auxquels se joignent 6 Bloch 200 complètement périmés, raclés dans les fonds de tiroirs des dépôts du Levant et rassemblés dans une escadrille 3/9 créée pour la circonstance. Seuls quatre des six Bloch peuvent atteindre l’objectif suite à des problèmes mécaniques et six Dewoitine du GC III/6 commandés par le sous-lieutenant Pierre Gloan décollent de Rayak à 14h28 pour les escorter, répartis en deux patrouilles dont l’une est dirigée directement par Le Gloan, l’autre par le sergent-chef Monribot. Un groupe de Hurricane protégeant les navires va voir les vieux Bloch 200 et passer à l’attaque. Le rapport d’intervention des Dewoitine, rédigé par Le Gloan et retranscrit dans l’historique du Groupe, raconte la suite des évènements : « 15h25 : le sous-lieutenant Le Gloan voit trois chasseurs Hurricane venant de l’ouest dans le soleil. La patrouille monte et se place dans le soleil. Les chasseurs ennemis foncent sur les Bloch, mais nous intervenons avant l’attaque. La patrouille Monribot reste en protection. Le sous-lieutenant Le Gloan attaque le chef de patrouille anglais et l’abat en flammes, le pilote saute en parachute au large. Le sergent Mequet attaque l’équipier droit. Le troisième anglais poursuit son attaque sur les Bloch, mais ces derniers sont dégagés par Monribot. Le Hurricane disparaît en piqué. Après avoir fait demi-tour, le sous-lieutenant Le Gloan voit un Dewoitine (sergent Mecquet) dans la queue d’un Hurricane. Mecquet dégage, armes enrayées. Le sous-lieutenant Le Gloan attaque cet anglais et l’abat en flammes. Le pilote saute en parachute au large. La patrouille double rentre au terrain au complet. » Il y a cependant un doute sur la réalité de ce rapport, car les pilotes britanniques réussissent à descendre deux Bloch (l’un se pose en mer où son équipage périt, l’autre sur la terre ferme où il survit) et affirment dans leur rapport s’être fait surprendre par les chasseurs alors qu’ils attaquaient les bombardiers. Quoi qu’il en soit, il y a bien eu deux Hurricane du N°80 Squadron de descendus avec leur pilotes tués (Pilot Officer T.P. Lynch et Crowther sur les Hurricane Z6991 et Z4178), constituant les 13e et 14e victoires de Pierre Le Gloan.

       Il affronte de nouveau les Hurricane dans des circonstances analogues le 14 juin 1941, à la tête d’une patrouille double chargée d’escorter des bombardiers LeO 45 partis attaquer des navires britanniques au large de Saïda. Son rapport indique : « Les bombardiers arrivent à 18h15 sur Saïda et prennent la direction de la flotte. Les chasseurs se placent au-dessus du soleil. Avant d’atteindre l’objectif, les LeO 45 sont vivement tirés par la DCA et lâchent leurs bombes loin de l’objectif. Deux chasseurs britanniques plongent sur les LeO mais sont pris à partie par la patrouille S/Lt Le Gloan, S/C Mertzisen. Le S/Lt Brondel, touché par la DCA, va se poser à Beyrouth ; l’avion capote, pilote indemne. De 3500 mètres, en quelques secondes, nous sommes au ras des flots, les chasseurs ennemis voulant se protéger par le feu de leurs bateaux. Le S/C Mertzisen a touché un adversaire : grosse fumée noire. Le sous-lieutenant Le Gloan a sûrement touché le deuxième car ce dernier se contentait d’une stricte défense à 50 mètres au-dessus du bateau. Nous nous dégageons en rase-flots n’ayant plus d’armes. Les ennemis ne poursuivent pas, même peut-être ne sont-ils par rentrés à leur base ». Le résultat de l’affrontement des Dewoitine contre les Hurricane est cette fois-ci bien plus mitigé, puisque l’appareil de Brondel a bien été touché par le Hurricane du F.O. Dowding qui s’en verra attribuer la victoire. Le Gloan et Mertzisen, qui rentrent avec leurs appareils quelque peu troués, ne se verront pas confirmer leurs revendications, aucun chasseur britannique n’étant perdu dans l’affrontement.

Dewoitine contre Gladiator

        Alors que le 15 juin 1941 un nouveau groupe de chasse arrive en renfort en Syrie (GC II/3 se pose à Alep avec 17 Dewoitine), le GC III/6 connaît un affrontement avec un nouvel adversaire que ses pilotes découvrent, le biplan Gloster Gladiator, un appareil encore moins performant que le Fiat CR 42 italien avec une vitesse de pointe d’environ 415 km/h et sur le papier complètement surclassé par le Dewoitine. Néanmoins les pilotes britanniques du « X Flight », unité de circonstance formée avec des pilotes chevronnés pour beaucoup anciens instructeurs de la base d’Habbaniya, vont réussir à tirer leur épingle du jeu.

       A 8h03, une patrouille double (patrouille guide : S/Lt Le Gloan, Cne de Rivals, Sgt Mertzisen – Patrouille haute : SC Chardonnet, Sgt Mequet, S/C Elmlinger) effectue une mission de couverture sur le secteur compris entre Ezraa et Soueda, au Sud de la Syrie, où les troupes vichystes tentent une contre-attaque. Le Gloan relate la suite dans son rapport : « Arrivée sur le secteur à 8h35. Rien à signaler jusqu’à 9h45. Puis arrivent, venant du sud, trois chasseurs anglais « Gladiator » qui sont aussitôt attaqués par la patrouille guide. Chacun son adversaire. L’autre appareil reste en couverture mais à leur tour ils sont attaqués. Le S/C Elmlinger et le Sgt Mecquet abattent un adversaire qui se parachute. Au-dessous nous avons au moins six chasseurs ennemis contre nous trois. Le S/C Mertzisen, touché, se pose chez l’ennemi ; un Anglais qui le poursuivait est abattu par le Cne de Rivals et percute au sol. Le S/Lt Le Gloan tire un Anglais qui disparait, puis voyant un Dewoitine pris à partie par deux Anglais, attaque l’un d’eux et le descend ; mais se fait sérieusement toucher par un autre qui le poursuit à ce moment-là. Se trouvant sans armes, les tuyauteries étant percées, il regagne le terrain de Rayak malgré la poursuite des deux chasseurs anglais qui l’ont abandonné sur Katana et qui, le voyant en difficulté et fumant de toutes parts, ont cru à une victoire certaine. »

       Le Gloan a effectivement descendu le Gladiator K7947 piloté par le Flying Officer John Norman Craigie, tué dans l’affrontement. Si trois victoires sont homologuées au GC III/6 et correspondent à 2 Gladiator détruits et un autre endommagés, deux Dewoitine ont bel et bien été descendus, le N°367 de Mertzisen qui s’écrase mais dont le pilote peut revenir dans les lignes françaises, et le n°277 de Le Gloan, qui s’écrase sur le terrain de Rayak et sera réformé. Des pertes sans nul doute causées par le fait que les pilotes français ont attaqué leurs adversaires individuellement et en combat tournoyant, un domaine où le petit biplan se montre supérieur. L’historique du GC III/6 indique : « Les avions auxquels nos chasseurs ont eu à faire sont d’un type inconnu d’eux. Les comptes rendus de combat les désignent sous le nom de « Gloster Gladiator », mais ce modèle d’avion de chasse, même amélioré, ne peut soutenir à aucun point de vue la comparaison avec le Dewoitine 520. Quoiqu’il en soit, ces appareils se sont révélés presque aussi rapides et beaucoup plus maniables que les Dewoitine 520, surtout dans le plan horizontal. »

Prise de Damas

       Alors que le potentiel du GC III/6 fond à une douzaine de Dewoitine disponibles, Le Gloan est de retour au combat le 18 juin sur un nouvel appareil et dirige une patrouille de 7 appareils dont deux seront abattus lors d’un combat aérien sans qu’il ne se soit rendu compte de l’attaque. Il n’y a plus que six Dewoitine disponibles au groupe qui reçoit des renforts en pilotes comme en matériel, le potentiel remontant à 16 appareils le 21 juin. C’est aussi ce jour qu’est prise la ville de Damas par les troupes britanniques et de la France Libre. A compter de cette date, la guerre bascule dans une nouvelle phase, puisque la progression des armées alliées à travers le Liban et le sud de la Syrie marque une pause, tandis que les troupes de l’empire britannique venues d’Irak (l’ancienne « Habforce ») commencent à envahir la Syrie par l’est en traversant le désert. Vichy n’y dispose que de maigres troupes, et notamment une compagnie de légionnaires en garnison à Palmyre, le point stratégique au centre du désert, où ils opposeront une résistance acharnée.

       L’aviation française, dont les terrains au Liban sont maintenant dangereusement exposés aux bombardements, reçoit l’ordre le 20 juin de se redéployer autour d’Alep d’où vont continuer les missions sur le Liban mais aussi de nouvelles, vers le désert, pour bombarder les colonnes ennemies. Les chasseurs britanniques, en désavantage numérique face aux avions français, cherchent désormais à éviter le combat aérien mais vont régulièrement effectuer des missions de mitraillage au sol contre les aérodromes français. Ceux-ci étant mal défendus par une faible DCA, ils vont remporter de nombreux succès et parvenir à reprendre l’avantage durant la campagne. Le 23 juin 1941, le GC III/6 resté à Rayak reçoit l’ordre de décoller à 14h25 pour tâcher d’intercepter des avions britanniques qui viennent de faire un « carton » sur des bombardiers français à Madjaloun, près de Baalbek. A peine ont-ils quitté le sol qu’un groupe de six Hurricane surgit en bordure de terrain et l’une d’eux effectue passe de mitraillage. Un autre groupe de huit appareils surgit du nord du terrain alors que les Dewoitine sont en l’air : un combat tournoyant s’engage et les Français prennent le dessus en en abattant deux, dont un est à mettre au crédit du sous-lieutenant Le Gloan dont l’appareil est toutefois endommagé et rentre se poser au terrain commandes de direction coupées. La journée n’est pas finie, car vers 18h30 le terrain de Rayak subit une deuxième attaque de chasseurs britanniques, cette fois des Curtiss P-40, qui surprennent les Dewoitine au décollage et endommagent celui de Le Gloan, provoquant un début d’incendie et contraignant à le faire se poser immédiatement. A la fin de la journée, le GC III/6 a revendiqué six victoires (les archives britanniques admettent la perte de 3 Hurricane, plus un autre et un P-40 très endommagés) mais perdu deux pilotes ; son potentiel est retombé à six avions disponibles. Rayak est de nouveau mitraillé le 25 juin et le repli vers le nord s’impose de toute urgence : il s’effectue le soir du 26 juin pour la base d’Alep-Nirab, bien que le terrain de Rayak soit encore utilisé comme terrain de travail avancé. La base est dans un état que les pilotes jugent déplorable, touchée par plusieurs bombardements ennemis. La quasi-totalité de la chasse française s’y concentre car on y trouve également les Dewoitine du GC II/3 et les Morane du I/7.

       De son nouveau terrain le GC III/6 va débuter des missions d’escortes de bombardiers sur Palmyre ou de mitraillage de colonnes ennemies, tandis que son terrain sera attaqué à plusieurs reprises. Le potentiel du groupe fondra ainsi à seulement trois appareils au soir du 30 juin… Le 2 juillet, les patrouilles motorisées britanniques longent la rive droite de l’Euphrate et menacent la ville de Deir ez Zor, point de passage important du fleuve tenu par une faible garnison. Ce sera le lieu des derniers combats de Pierre Le Gloan : les colonnes britanniques prennent la ville le 3 juillet, le même jour où la garnison de Palmyre capitule, et plusieurs missions de mitraillage vont être demandées au GC III/6 pour tenter de retarder l’inéluctable. Le 5 juillet, Pierre Le Gloan fait partie d’une patrouille double de six appareils du GC III/6 à laquelle se joint une autre équivalente du GC II/3 pour escorter des bombardiers LeO 45 sur Deir-ez-Zor. Les chasseurs ont également pour instruction de reconnaître et éventuellement mitrailler des éléments britanniques sur la rive droite de l’Euphrate en amont de Deir-ez-Zor, près de Maskanah, sur la piste contournant par le sud la ville de Raqqa. Deux Dewoitine du III/6 font demi-tour suite à des ennuis mécaniques au début de la mission et les chasseurs français découvrent peu avant d’atteindre l’objectif « un groupe de quatre ou cinq appareils inconnus [identifiés ultérieurement comme des Gladiator] que semblent protéger trois Hurricane à 500 mètres au-dessus. » Le capitaine Léon Richard amène les quatre avions du III/6 attaquer les Hurricane : Le Gloan et son ailier Mertzisen abattent un premier Hurricane qui tombe à 15 km au nord-est de Deir-ez-Zor, puis les quatre Dewoitine s’en prennent à un second Hurricane qui, touché, se pose train rentré près du second et son pilote est vu sortir de son épave pour courir se mettre à l’abri derrière des rochers. Le troisième Hurricane a disparu, tout comme les Gladiator que ne trouve pas la patrouille du II/3. Les archives britanniques nous apprennent que seuls trois appareils du N°127 Squadron étaient en l’air : un Gladiator et deux Hurricane qui ont bien été abattus (Squadron Leader Bodman sur le V7370 et FL Cremin sur le P3731), constituant les 17e et 18 e victoires (obtenues en collaboration) de Pierre Le Gloan.

       Le 6 juillet, les troupes britanniques venues d’Irak font leur jonction avec celles venues de Palestine ; sur la côte libanaise les troupes australiennes approchent dangereusement de Beyrouth. La lutte s’avérant désormais vaine, le GC III/6 reçoit l’ordre le 8 juillet 1941 de regagner d’Afrique du Nord et le lendemain 14 Dewoitine s’envolent pour Athènes via une escale à Rhodes. L’armistice avec les troupes britanniques est signé le 12 juillet et après quelques jours d’attente les pilotes s’envolent d’Athènes pour la Tunisie le 14 juillet, quelques pilotes connaissant un retard suite à des ennuis techniques. C’est le cas de Pierre Gloan qui heurte au décollage un petit monticule et met son appareil en pylône, tordant une de ses pales d’hélice. L’adjudant mécanicien Charles Iltis tente alors de la remplacer par une pale comparable qu’il cherche dans les ateliers d’Athènes, sans en trouver. Il témoigne alors « Têtu comme le breton qu’il est, Le Gloan insiste pour partir au plus vite et me supplie de trouver une astuce pour qu’il puisse décoller. » Il cisaille la partie tordue de la pale, et fait de même sur les deux autres pales de l’hélice. Après des essais au sol satisfaisants concluant à l’absence de vibrations, « Le Gloan décide de tenter le coup. Il décolle avec 36 cm d’hélice en moins, et, après un passage à basse altitude avec battements d’aile pour nous dire que tout va bien, il met le cap sur Brindisi. Il ralliera Tunis sans difficulté. »

Un billet laissé à Rayak ?

       James Denis, premier as de la chasse de l’aviation de la France Libre ayant remporté 6 victoires aériennes durant la bataille de Tobrouk, arrive au Levant à la fin du mois d’août 1941 avec d’autres aviateurs de la France Libre et s’installe sur la base de Rayak où sont récupérés 2 Dewoitine 520 et 14 Morane 406 abandonnés par le GC I/7. Il témoigne au service historique de l’armée de l’air de cette période en ces termes : « Lorsque nous sommes arrivés, les pilotes [De Vichy] étaient tous partis. Il restait quelques gens du service général. Nous avons reçu un message de Le Gloan qui nous disait : j’ai à mon tableau de chasse des Allemands, des italiens, des anglais. Il me manque des Français libres ! Ce n’était pas très malin. »

       Denis ne se souvient pas des modalités de transmission de ce message. S’il ne faut pas mettre en doute ce témoignage, il reste que ce mot est très probablement à mettre sur le compte de militaires fidèles à Vichy en instance de départ (les derniers partent effectivement fin août 1941), et ayant souhaité narguer les gaullistes. Pierre Le Gloan lui-même a définitivement quitté cette base deux mois plus tôt avant l’arrivée de Denis, soit le 27 juin, pour continuer le combat à Alep, et ce jusqu’au 9 juillet date à laquelle le GC III/6 entamera son repli pour l’Algérie. Il semble difficile d’imaginer qu’il ait le 27 juin anticipé une prise de possession de Rayak par des aviateurs de la France Libre, ou pu envoyer un télégramme d’Algérie… 37 563 militaires et civils français obtiendront d’être rapatriés en France après la campagne, contre 5 668 qui se rallieront à la France Libre. Parmi eux, suffisamment de mécaniciens et personnels au sol de l’armée de l’air pour permettre à l’aviation de la France Libre de créer ses deux premiers groupes autonomes, dont le groupe de chasse qui voit officiellement le jour à Rayak au mois de septembre 1941.

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