CAZAUX

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Aujourd’hui je vous propose un chapitre du livre de Jean Paul SALINI « Les folies de l’escadrille » qui nous raconte son passage à Cazaux, il y a quand même quelques années. CAZAUX est un passage obligé pour tous les pilotes de chasse juste avant l’affection en escadron et qui y reviennent régulièrement en campagne de tir. Mais c’est aussi le bassin d’Arcachon région où il fait tellement bon vivre ; c’est beaucoup de bons souvenirs.

Je remercie les éditions Jean Pierre Otelli, qui se sont spécialisées dans le domaine de l’aviation, qui m’ont autorisé à reproduire ce chapitre ;  http://www.editions-jpo.com/fr/

Les folies de l'escadrille
Les folies de l’escadrille

 

CAZAUX

Je vous parle d’un temps Que les gens de vingt ans Ne peuvent pas connaître.

Cazaux en ce temps-là c’était le Far West. Je me souviens de mon émerveillement en découvrant d’un seul coup le village et la base. C’était, hélas ! il y a bien longtemps. Il y a plus de soixante ans. Un temps où les Forces aériennes stratégiques n’existaient pas encore, où on n’avait même pas eu l’idée de les concevoir et où la base se contentait de recevoir des escadrons en campagne de tir.

Cazaux, c’était d’abord l’odeur. L’odeur des pins. La base en était entièrement couverte. Ce n’était en fait qu’une forêt de pins traversée par deux ou trois routes principales. Mais il y avait aussi des sentiers qui traversaient les bois avec nonchalance et une certaine fantaisie. Si on avait l’idée de les suivre, on avait la surprise de rencontrer de temps en temps une baraque en planches de pin camouflée sous les arbres ou dans les buissons. Ces baraques étaient, paraît-il, habitées par des aviateurs. Des gens fort discrets qui ne se manifestaient guère qu’au mess à l’heure des repas, et deux fois par mois lors de la distribution du tabac. On avait aussi quelques chances d’en rencontrer le long du canal qui traversait la base. Si le temps était beau il y en avait toujours quelques-uns qui taquinaient le goujon, armés de cannes à pêche. Je me souviens qu’un jour nous en avions rencontré un, un gros adjudant-chef, fort occupé à mouiller son fil de nylon. Nous étions en civil et, vu que n’importe qui pouvait entrer sur cette base qui n’était pas gardée, il n’avait pas soupçonné notre appartenance à l’Armée de l’air. Nous avions discuté des inconvénients de la vie militaire. Et il nous avait confié qu’il était heureux d’être à Cazaux, tout en prévenant : « Le problème pour nous autres, militaires, c’est que nous risquons toujours d’être mutés ». Et agitant ses bras, les coudes pliés comme des ailes, il ajouta : « Nous sommes comme des oiseaux sur la branche I » Comparaison audacieuse. Même dans mes rêves les plus fous, iI m’aurait été difficile d’imaginer ce gros adjudant-chef sous la forme d’un chardonneret ou d’une mésange. Lorsque mon compagnon lui demanda depuis combien de temps il était sur cette base, il répondit : « Quinze ans ! »

Immanquablement, de bosquet en bosquet, de fourré en fourré, on finissait par arriver an lac. Et là c’était un enchantement. Un enchantement que je n’essaierai pas de décrire. On ne peut pas traduire avec des mots le bruit des vagues, l’odeur des pins ou la douceur de la brise. Ni le teint du ciel ou les couleurs noyées du lac de Cazaux. Ce sont là des choses magiques que les mots ne savent pas dire. Le mess des officiers était la, vieille bâtisse aux plafonds très hauts, face à un petit port miniature qui, à cause de I ‘ensablement ne pouvait accepter aucun bateau. Ce lac c’était un personnage. J’ai appris à le connaitre puisque, par la suite, j’ai vécu sur ses bords pendant deux ans. D’après ma femme de ménage il était alimenté par des sources souterraines qui venaient du Massif central. Ce qui expliquait d’après elle la pureté de son eau. Cette alimentation en tout cas devait être irrégulière puisque je l’ai connu assez haut pour me permettre d’entrer en kayak dans la salle à manger du mess et assez bas pour découvrir une bande littorale d’une dizaine de mètres. Ce gros pépère bien calme avait ses humeurs.  Et même, c’était en 61 je crois, iI avait gelé. Et monsieur Lanusse qui tenait un restaurant près de la plage civile me disait moitié avec fierté moitié avec regret : « Vous savez, il y a sur ce lac des tempêtes teRRRRibles. Il y a même eu des morts ». Mais je n’ai jamais vu de vagues supérieures à quarante centimètres.

Pour y aller, à Cazaux, on pouvait évidemment prendre la route mais on pouvait aussi prendre le train a la gare de La Teste-de-Buch. Le petit train à vapeur de la compagnie Ortal, une des dernières, sinon la dernière compagnie ferroviaire privée. Les locomotives (il y en avait deux) chauffaient au bois et dataient de l’impératrice Eugénie. Elles étaient toutes petites mais superbes avec des commandes en cuivre, des cheminées hautes et droites, et toutes sortes de volants dont les rayons courbes étaient en forme de S. Elles tiraient sur douze kilomètres, de La Teste-de-Buch à Cazaux cinq wagons qui, à la différence des locomotives, accusaient leur âge. Douze kilomètres, quatre gares, quatre bistrots.

En se penchant sur la voie pour regarder les rails en enfilade on avait l’impression de voir une paire de spaghettis se tortiller vers l’infini. Je précise : des spaghettis cuits ! Car les non cuits sont droits. Ce parallélisme approximatif des rails expliquait sans doute la richesse des sensations dont bénéficiaient les voyageurs. A un mouvement de translation qui souhaitait être uniforme se superposaient des mouvements de lacet, de roulis et de tangage. Avec des gémissements, des grincements, des bruits de métal torture, des hurlements de rails hystériques, le tout accompagné par la ponctuation régulière des roues sur les joints de dilatation de la voie. Quant à la vitesse que j’ai chronométrée un jour en roulant en auto sur la route parallèle a la voie, elle ne devait pas dépasser les 35 kilomètres par heure.

Ce petit train avait eu aussi son heure de gloire. Et j’y étais ! Le conducteur découvrit un jour un feu de broussailles qui ardait le long de la voie. C’était peut-être ses propres escarbilles qui l’avaient allumé au passage précèdent. Il arrêta le train. Et les voyageurs furent priés de combattre I‘incendie. Ce qu’ils firent. Avec succès. Vous parlez d’une aventure ! A la gare suivante tout le monde avait soif. Nous prîmes le temps de nous installer sur les chaises dépareillées de la gare-bistrot et nous bûmes du « vin du Captal », un vin blanc, en bouteilles étoilées d’un litre. C’est à cette occasion qu’un compagnon de rencontre m’apprit que le Captal de Buch dont le portrait en armure figurait sur les étiquettes des bouteilles, était le seigneur de La Teste et l’un des plus valeureux adversaires de Du Guesclin. Je crus décent de boire a la sante de ce personnage et j’offris à mon tour un flacon de « vin du Captal ». Mais voyez comme vont les choses ! Au fur et à mesure que le niveau descendait dans les bouteilles, le feu se parait de couleurs plus vives et les flammes grandissaient dans notre imagination. Le feu de broussailles fut promu feu de forêt et nous regagnâmes Cazaux avec la satisfaction d’avoir épargné une mort horrible a toute une province.

La base (les Gens du pays disaient « le camp ») était commandée, la première fois que j’y suis allé, par le colonel Gavoille, vieux compagnon d’armes de Saint-Exupéry. C’était un personnage redoutable, d’une très grande vitalité avec un gros nez rouge et une voix !!! On l’entendait gueuler à un kilomètre. Le gros de son activité paraissait être de se trouver une victime et de la martyriser avec des trémolos de voix qui auraient fait le succès de n’importe quel acteur de théâtre. Nous le craignions fort et le vide se faisait autour de lui. Je l’ai mieux connu plus tard à Saint-Dizier et j’ai découvert un noble cœur. Mais voilà ! Il y avait la voix !

Comme unité aérienne sur la base il n’y avait guère que le C.T.B. (Centre de tir et de bombardement) qui armait quelques vieux P-47, avions à pistons qui dataient de la dernière guerre et qui remorquaient les cibles aériennes. Par la suite ces avions ont été remplaces par des Ouragan, et une division d’instruction, d’études et de recherches sur le tir aérien est venue s’ajouter cet ensemble avec quelques Mystère IV.

On raconte sur les biroutiers une histoire assez curieuse. Mais les gens sont méchants et moi aussi qui la répète. Tant pis ! Elle donne une idée de l’ambiance. Donc on raconte qu’un des biroutiers… Mais peut-être est-il bon de préciser que la biroute est une cible aérienne et que le biroutier est le pilote de l’avion avec lequel on remorque ladite cible. En général le biroutier décolle avec sa cible au derrière et se rend à la verticale d’un point convenu ou la patrouille, qui a décollé après lui, le rejoint. Il peut alors prendre son axe en mer, parallèlement a la cote et les avions de la patrouille peuvent commencer à tirer sur la fameuse biroute qui traîne derrière lui au bout de trois cents mètres de câble métallique. A l’époque les points de rendez-vous étaient Lacanau, Vieux-Boucau, Mimizan, localités faciles reconnaître le long de la grande plage qui va de Biarritz a la pointe de Graves. Tous ces exercices se déroulaient comme du papier à musique. Tout se faisait a vue évidemment, car il n’y avait pas de radar. En général ça se passait fort bien, mais voilà qu’un jour, patatras ! La patrouille revient sans avoir trouvé le biroutier au point de rendez-vous. C’était une mission foutue et le débriefing fut sévère. Le biroutier interrogé jura ses grands dieux qu’il avait attendu, à dix mille pieds, en virage à droite, à la verticale de Mimizan. Les quatre pilotes de la patrouille affirmaient, eux aussi, qu’ils avaient été à cet endroit-là et qu’ils n’avaient rien vu. Bizarre ! Mais voilà que deux jours plus tard : rebelote ! Avec le même biroutier ! La température du débriefing monta de plusieurs degrés. C’était encore une mission foutue. Mais le biroutier n’en démordait pas. Oui ! II avait bien été a la verticale de Mimizan (ou Lacanau, je ne sais plus) ! Oui il avait tourné sans voir personne ! Oui ! II avait entendu les appels radio de la patrouille ! Non ! Il n’avait vu personne ! Pourtant il faisait beau. C’était à n’y rien comprendre. Le commandant de l’escadron en campagne de tir jura d’en avoir le cœur net. II ne pouvait pas se permettre de perdre des missions comme cela. Le jour suivant, ayant appris que le biroutier en question était désigné pour une mission de remorquage, il décolla longtemps avant lui, se plaça à haute altitude au-dessus du terrain, le vit décoller et le suivit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il le vit foncer vers le sud-est alors que le point de rendez-vous était au nord-ouest. Voilà qui devenait intéressant ! II le suivit, toujours sans rien dire. L’autre cependant, descendait à basse altitude et se mettait à tourner régulièrement autour du village de Morcenx, en plein milieu de la forêt landaise. Ce qui ne l’empêchait pas de communiques par radio avec la patrouille avec laquelle il avait rendez-vous. « Je suis à la verticale de Lacanau. Non je n’ai pas le contact visuel ! Je suis en virage à gauche !… D’accord, je bats des plans (des ailes)… », etc.

Ce devait être son dernier vol. Convoqué par ses chefs il se vit infliger une punition sévère et éliminé du personnel navigant. Mais une question subsistait, à laquelle l’intéresse s’était obstinément refusé à répondre. Pourquoi ne pas exécuter la mission ? Pourquoi aller tourner au-dessus du village de Morcenx ? C’était bizarre, non ? Ce pilote quitta l’Armée sans donner la réponse. On découvrit le pot aux roses plusieurs années plus tard. A la suite de l’indiscrétion d’un mécanicien. Parce que les mécaniciens savaient, eux. En fait ils avaient toujours su. L’affaire avait commencé une ou deux semaines avant. Ce pilote avait été désigné pour une mission de liaison vers un terrain du Sud-Ouest, Tarbes, je crois. Mission sympa ! Mais, problème connu de tous les pilotes, comment se déplace-t-on lorsqu’on a coupé le moteur. C’est bien d’aller à Tarbes. Mais une fois posé, qu’est-ce qu’on fait ? Et en week-end en plus. Un terrain vide ! Peu de chances d’être pris en stop. Heureusement les mécaniciens avaient la solution. « Pourquoi tu n’emmènes pas ta moto ? Un P-47, ça peut porter des tas de choses. Ce n’est pas une moto qui va t’empêcher de décoller. Ne t’en fais pas ! On va te la brêler ta moto. » Comme prévu le P-47 avait allègrement décollé avec la moto sous le lance-bombes. Mais il devait y avoir une lacune dans le brêlage. La moto n’avait pas dépassé Morcenx. Et depuis il cherchait sa moto.

Le gros de l’activité aérienne était assuré par les escadrons de passage qui venaient chacun à leur tour passer un mois en campagne de tir. Ces escadrons étaient parqués dans les hangars nord, dans des conditions de confort dont il vaut mieux ne pas parler. Comme les locaux étaient dépourvus de chauffage, le père Gavoille avait imaginé et mis au point une sorte de machine à vapeur à chauffage mixte bois et charbon qui était censée délivrer de l’eau chaude dans des vieux radiateurs de récupération. Mais la vapeur, allez savoir pourquoi, préférait emprunter le chemin de la valve de sécurité que celui qui lui était offert. On entendait alors un sifflement, lequel était immédiatement suivi par un jet de vapeur propre à mettre le hangar en Q.G.O. (Pour les profanes Q.G.O. c’est, en code, l’interdiction absolue d’atterrir). II fallait alors se dépêcher d’éteindre le foyer. Puis on convoquait le préposé du service local constructeur, un civil, qui, si cela correspondait à ses horaires, arrivait sans se presser. Cependant le père Gavoille, averti par un pressentiment mystérieux, rappliquait en toute hâte et nous faisait une brillante démonstration vocale. Selon lui nous chauffions trop. Mais le réglage de sa machine était du tout ou rien. Pour avoir un semblant de tiédeur sur les radiateurs il fallait frôler la catastrophe. Ou ça ne chauffait pas ou c’était en panne.

Il y avait aussi sur la base un élément du centre d’essai en vol qui se livrait à des expériences mystérieuses sur le tir aérien. Le régime était assez détendu. La plupart des personnels de cette annexe étaient des civils qui habitaient à Paris. Un avion de transport partait de Brétigny le lundi matin et arrivait Cazaux vers les midis. Si le temps le permettait, évidemment. L’après-midi du lundi était consacré à l’installation et à la reprise en main. Le travail commençait le mardi matin et se terminait le jeudi soir. Le vendredi matin le même avion de transport ramenait tout le monde à la maison. Et le vendredi, le temps était toujours favorable. Tous ces braves gens étaient en frais de déplacement. J’ai eu par la suite, bien des années après, la chance d’être affecte à Cazaux. J’habitais au bord du lac une petite maison de poupée et de mon salon je pouvais apercevoir mon petit voilier qui se balançait sur son ancre au bout du jardin. J’ai appris à ce moment-là a connaitre les gens de Cazaux et a apprécier leur gentillesse. Pas question d’être assimilé, évidemment. Je restais un «estranger » et aurais-je habité pendant trente ans à Cazaux je le serais resté. Le boulanger du village qui venait de La Teste, à douze kilomètres de là, qui avait épousé une Cazaline, et qui fournissait son pain aux habitants depuis vingt ans, était et restait toujours un « estranger ». Alors moi, vous pensez ! Mais enfin, j’ai appris à les connaître, les Cazalins. Surtout par le biais de madame J., ma femme de ménage. C’était une femme courageuse, madame J. Elle travaillait dur, malgré son âge. Elle travaillait surtout pour nourrir son mari lequel était affecte d’un mal étrrange sur lequel les médecins perdaient leur latin. Cela durait depuis de nombreuses années. Tout était normal. On ne décelait rien mais voilà ! Il était toujours fatigue. Elle me disait :

           — Le pauvre ! Avec ce qu’il a !

Mais qu’est-ce qu’il a, votre mari Madame J. ? Ah ! On ne sait pas. Mais en tout cas c’est grave.  Elle ne désespérait pas, à force de soins et de petits plats succulents de venir à bout de la maladie. Les médecins lui avaient conseillé de le faire bien manger. Et effectivement le mari retrouvait un peu de vigueur. Les connaisseurs auront identifié tout de suite la maladie dont souffrait le mari de madame J. C’était une cazalite à son dernier degré. Vous ne connaissez pas la cazalite ? La cazalite est une maladie de langueur qui s’attrape après un long séjour a Cazaux. C’est une maladie terrible qui n’épargne personne. Elle a cependant une préférence pour les gens qui sont nés au sud de la Loire. Mais tous les sujets sont atteints, plus ou moins. Ce n’est heureusement pas une maladie mortelle, mais il n’y a pas de guérison. Des remissions quelquefois. On a observé en effet que la cazalite semble suspendre ses effets pendant les périodes de chasse à la palombe, A l’ouverture de la pêche et en septembre, a la saison des « bidaos ».

Car la grande affaire à Cazaux c’était la chasse, c’était la pêche et en septembre le ramassage des bidaos. Autrement dit le tricholome équestre, un champignon jaune et un peu gluant. S’ajoutaient à cela la passion pour le rugby et la rivalité des équipes de la Hume et de Gujan Mestras. Cela suffisait à entretenir les conversations pendant des heures. Ou même des jours entiers, comme la fois ou un chasseur maladroit avait tiré sur un de ses collègues, lequel était en l’occurrence le chef de gare de La Teste. « J’ai vu des cornes, protestait le coupable, j’ai tiré. »  (Les poilus de 14-18 avaient l’habitude de chanter, lors du stationnement dans les gares : « II est cocu, le chef de gare ; s’il est cocu, c’est l’a bien voulu. « Tous les chefs de gare étaient donc supposes porter des cornes.)

Madame J. avait assisté aux débuts de la base de Cazaux. En quatorze ou en treize, je ne sais plus. Elle était à l’époque une toute jeune fille. Elle se souvenait du commandant Marzac, le fondateur de la base (elle disait : « du camp »). Les aviateurs de ce temps-là étaient de grands coquins (prononcez coquaings !!). Ils buvaient. Ils faisaient la fête. Ils donnaient aussi des baptêmes de l’air. Mais ils se faisaient payer pour cela. Pas de l’argent ! Non. En nature, si j’ose dire. Ah ! C’était trop tentant. J’ai osé poser la question de confiance :

        — Et vous, madame J., vous l’avez fait le baptême de l’air ?

        — Ah ! Je suis montée sur l’échelle. Et puis j’ai pensé à ma mère. Alors je suis redescendue.

Elle avait comme un peu de regret, madame J.

Une autre figure du village c’était Emile, le facteur. Long, maigre, taciturne. Tati dans Jour de fête. Il entretenait une meute de cinquante chiens, tous plus bâtards les uns que les autres. Son métier était dur. Les « arrousineys » les récolteurs de résine s’ennuyaient, tout seuls, dans les forêts des Landes. Pour pouvoir parler avec quelqu’un ils s’abonnaient au journal local. Par les gros temps de nord-ouest, l’Emile lestait sa besace d’une bonne trentaine de kilos de papier et enfourchait son vélo. Roule petit ! Dans le sable et sur les dunes et à travers les pares-feux. Il faisait des kilomètres, l’Emile, à travers le vent et la pluie pour retrouver au fond des bois les arrousineys ou les fabricants de charbon de bois, arrivait hors d’haleine. « Tu boiras bien un coup, l’Emile ! » Il buvait, le misérable. La bouteille étoilée, toujours. Le vin du Captal, le fameux Captal de Buch. Il rentrait le soir, d’une pédale zigzagante pour retrouver ses cinquante clébards en grand manque d’affection et de bonne soupe. Il se couchait avec eux. Dernière victime du Captal de Buch.

Je ne sais pas si les chiens étaient la cause ou la conséquence de sa solitude. Autrement dit, est-ce que sa femme l’avait quitté à cause des chiens ou est-ce qu’il avait accueilli les chiens à cause du départ de sa femme. Mais le fait est qu’il vivait seul pendant la plus grande partie de l’année. On prétendait qu’elle revenait le voir, à Noel, au moment des étrennes. Elle partait après avoir fait main basse sur le magot. II avait droit à une nuit d’amour par an, Emile. Était-elle bonne ? Je n’en sais rien.

Deux anecdotes encore en parlant de Cazaux. Ce n’était pas une base bien sérieuse. Lorsqu’on venait, comme c’était mon cas des frontières de l’Est, on était un peu surpris par la nonchalance des populations tant civiles que militaires. Je ne ferai qu’évoquer l’histoire de l’incendie de l’école des pompiers. Je n’y étais pas mais on m’a raconté que, dans des temps fort anciens, l’école des pompiers avait pris feu. Le matériel pour éteindre cet incendie existait, bien évidemment, mais il se trouvait à l’intérieur de l’école. Et l’école était fermée à clef. Qui avait la clef ? L’adjudant. Ou était l’adjudant ? Chez lui. C’est-à-dire sur la base. Hélas ! Ce soir-là il était allé au cinéma. On alla l’y chercher. Mais à son retour iI ne put que constater les dégâts.

Une autre histoire que j’ai personnellement vécue est celle de Rebecca. Rebecca, c’était une manœuvre que le commandement déclenchait inopinément. Donc une nuit, patatras ! Rebecca ! A une heure du matin ! Déloyal, non ? L’adjudant de semaine réveillé s’en alla réveiller le capitaine de semaine.Mon Capitaine, y’a Rebecca !

        • Parfait ! Avez-vous le dossier ?
        • Non, mon Capitaine.
        • Eh bien I Allez le chercher. Il est dans le coffre.
        • C’est-à-dire que… (suivit un silence gêné).
        • Mais enfin ! Expliquez-vous I

On découvrit alors le pot aux roses. Il y avait belle lurette que la clef du coffre-fort était perdue. Les adjudants de semaine en se passant les consignes le faisaient savoir à leur successeur. Celui-ci acceptait cette situation embarrassante en espérant que sa semaine se passerait sans qu’il fût nécessaire d’ouvrir ce fameux coffre. Ça avait fonctionné comme ça pendant longtemps.

J’ai un peu chargé mon portrait en décrivant Cazaux. Ça, c’était le Cazaux d’avant. Le stationnement d’une escadre de chasse, puis l’arrivée des Mirage IV des Forces aériennes stratégiques ont complètement changé l’ambiance, ainsi que l’action continue des commandants de base successifs. Le Cazaux d’après, c’était beaucoup mieux. Ça ronflait ! C’était efficace. Mais comme je regrette le Cazaux d’avant !

Vivre ça consiste surtout à tourner des pages. Il en est que l’on tourne plus volontiers que d’autres. Il en est que l’on tourne à regret. Ainsi de Cazaux. Dans une carrière bousculée par les déménagements successifs je n’ai jamais ressenti le besoin d’une halte. Sauf à Cazaux ! J’en garde le souvenir de somptueux couchers de soleil. Les couchers de soleil en Corse c’est quelque chose ! Mais ceux de l’Ouest, ça, c’est grand. Le ciel n’acquiert sa pleine dimension que lorsqu’il est peuplé. J’ai compté jusqu’à treize couches de nuages. Toutes colorées de façons différentes. Des cieux immenses, des couleurs infinies et des crépuscules interminables. J’ai rêvé confusément d’arrêter là ma course pour contempler, jour après jour, ces couchers de soleil jusqu’à ce qu’arrive le dernier. Le dernier de tous, celui qui précède la nuit définitive. Mais le temps n’était pas encore venu de déposer mon sac.

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Les folies de l'escadrille
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