WELCOME IN TRAB (suite et fin)

Welcome in TRAB

1952 – 1966 : Toul-Rosières Air Base ou quatorze années de présence américaine en Lorraine avec les meilleurs squadrons des US Air Forces Europe.

        Plus que toute autre base américaine en France, Toul-Rosières Air Base (« Trab » pour les personnels de l’USAF en Europe) va, avec les années soixante, subir une mutation profonde. Après la lenteur qui a caractérisée les premières années de mise en train de la base, cette fois-ci, les choses vont vite. A peine les Voodoo du 66e TRW ont-ils évacué la base, que la machine administrative de l’USAFE se met une nouvelle fois en marche.

        Le 10e TRW et ses différents escadrons ont été, le 1er juillet 1964, relevés du contrôle de la 3e Air Force, et mis à la disposition de la 17e Air Force, dans le cadre d’une réorganisation portant le nom de code de « Third Rally ». C’est ainsi qu’entre le 15 juillet et le 1er août 1962, les 49e et 42e TRS vont faire mouvement de leur base britannique vers le continent jusqu’à Toul-Rosières. Suite de quoi, la 17e AF prenait une importance énorme au niveau des avions et des unités qu’elle pouvait mettre en œuvre, et ce déséquilibre inquiéta probablement l’USAFE. Pour y remédier, on décida, le 1er septembre 1963, de reverser le 10e TRW sous le contrôle de la 3e AF, et par voie de fait, Toul Rosières allait devenir la seule base de l’USAFE en France à dépendre d’un Etat-Major situé en Grande-Bretagne.

      Mis à part cette exclusivité. il y avait aussi désormais à Toul la présence d’un avion relativement rare et intéressant : le RB-66 « Destroyer », appareil assez peu connu puisque ce « bombardier » moyen aurait pu être aussi bien à l’aise avec les forces stratégiques (il était plus gros que le « Vautour » qui servait alors dans nos escadrons stratégiques), mais en vérité, le « Destroyer » fut toujours considéré comme un avion « tactique ».

     Le tout premier modèle de cet avion vola dès 1954. et il était déjà prévu pour la reconnaissance aérienne. Il s’agissait d’un RB-66A propulsé par deux réacteurs en nacelle. Le modèle de production définitif devait être en fait le RB-66B dont 175 exemplaires furent construits, les premiers étant livrés dès 1956. Dans ce premier lot, il y eut 30 avions qui équipèrent, dans le cadre de notre historique, les 19e et 30e TRS du 10e TRW basé en Angleterre à partir de 1957. Ces avions furent d’ailleurs des modèles RB-66C, reconnaissables par de petits réservoirs profilés en bout d’aile. L’avion avait en outre une espèce de soute ventrale destinée à transporter des « flash » utilisés pour des missions de reconnaissance de nuit. Comme armement défensif, le RB-66C était équipé d’une tourelle de queue pourvue de deux canons de 20 mm. Impressionnant par sa taille, l’avion affichait un poids de 31 tonnes.

RB 66B
RB 66B

   Ci-dessus, un RB 66  

     Dès 1962, on trouve donc à Toul des RB-66B et C qui équipent le 42e TRS (bande rouge sur les nacelles ainsi que sur la dérive), et le 49e TRS (même décoration mais de couleur verte). D’emblée, il faut préciser que le 19e TRS était un escadron de reconnaissance photo « classique » utilisant d’ailleurs pour ce rôle des RB-66B, alors que le 42e TRS avec ses RB-66C, était chargé des missions de reconnaissance électronique. Les « pods » que porte la version « C » en bout d’ailes contiennent d’ailleurs une instrumentation d’écoute électronique. Les deux versions sont encore équipées à cette époque de la tourelle de queue. A l’intérieur des avions des deux types, les diversifications deviennent visibles. Le RB-66B comporte toujours un équipage de trois hommes seulement : pilote, navigateur et mitrailleur radariste. Le RB-66C quant à lui, emporte pour chaque mission un équipage de sept hommes : pilote, navigateur, mitrailleur-radar, et quatre officiers de guerre électronique installés dans un compartiment séparé et pressurisé, à l’endroit même où se trouvait la soute.

      Comme mentionné plus haut, le 42e TRS était chargé de la reconnaissance électronique (et météorologique selon certaines sources). A ce stade, abordons immédiatement le problème de ce type de reconnaissance qui se subdivise en fait en deux catégories : active et passive. La reconnaissance dite « active » sous-entend qu’un avion brouille des émissions radio et radar par différentes méthodes, soit électronique, soit de manière plus classique comme par exemple avec des « chaff » (petites paillettes métalliques coupées selon certaines longueurs d’ondes).

      La reconnaissance dite « passive » est chargée, quant à elle, du recueil de renseignements, et d’analyser des signaux radio et radar. C’était là le rôle primordial du 42e TRS de Toul. Plus tard, avec l’avènement d’un système de défense aérienne de plus en plus sophistiqué, la tourelle de queue fut supprimée et remplacée par une espèce de cône contenant diverses antennes réceptives, ainsi qu’un compartiment spécial destiné à emporter des «chaff». L’équipage fut dès tors réduit à six hommes, mais le siège du mitrailleur resta en place à toutes fins utiles, soit pour emporter un passager, soit un instructeur. Par la même occasion, la plupart des avions de Toul perdront leur couleur d’escadron respective, ce qui rendra les identifications et le rôle des divers avions extrêmement délicat, d’autant plus que tous les RB-66 sont progressivement équipés de pods ECM en bout d’aile. Par ailleurs, les bandes de couleur disparaissent, et font place au sommet de la dérive à un insigne unique : une étoile ailée. cette dernière étant formée des couleurs symboliques du 10e TRW : rouge et vert pour Toul, jaune et bleu pour le et le 30e TRS basés en Grande-Bretagne. Sur le flanc également, les avions portent désormais un insigne relativement important en taille, à savoir celui du 10e TRW.

      On peut aisément affirmer que l’époque des RB-66 est celle qui est la plus méconnue de la vie de Toul sous contrôle de l’USAFE. A l’entour, on ne sait trop bien ce que font ces fameux avions bourrés d’instruments électroniques qui volent par tous les temps, de jour comme de nuit. Et lorsqu’en 1965 un Destroyer est abattu au-dessus de l’Allemagne de l’Est lors de l’une de ses missions, les choses deviennent plus claires ! Des murmures d’espionnage et de base secrète fusent de partout… Pourtant, officiellement, ce ne sont que des missions de routine.

       Tous les RB-66 sont équipés d’une perche de ravitaillement en vol dans le nez : ils peuvent donc aller loin, vers l’Est, et voler le long du Rideau de Fer pour capter et analyser tous les signaux radar et radio de « ceux d’en face», puis les exploiter pour mieux connaître les moyens de défense aérienne mis en œuvre par les blocs de l’Est. Opérationnellement parlant, c’est certainement une des périodes les plus « chaudes » de Toul-Rosières.

      Pour ce qui est du ravitaillement en vol, le Capitaine Stan Tippin. ancien officier électronicien avec le 42e TRS, confirme qu’aucune manœuvre de ce type n’avait lieu au-dessus de la France-même, pour des raisons non explicites, mais très probablement pour des raisons de sécurité. Les tankers de l’époque étaient des Boeing KB-50 stationnés en Grande-Bretagne, alors que les circuits de ravitaillement proprement dits se trouvaient dans deux secteurs : « nord» au large de la Scandinavie, et « sud » au-dessus de l’Allemagne. On raconte aussi que les RB-66 de Toul ne participèrent jamais à aucun échange d’escadron avec les forces de l’OTAN, probablement à cause de la mission très « spéciale» de ces avions… Pourtant. des RB-66B ont participé à certaines compétitions « Royal Flush ».

      La plupart des missions de temps de paix effectuées par ces avions à partir de la base de Toul, duraient en général plusieurs heures, et les RB-66 se promenaient» aussi bien au-dessus de la Norvège que de l’Italie ou de la Turquie ; bien peu au-dessus de la France en somme paraît-il, pays qui fut plutôt considéré comme simple base d’attache..

Un Douglas RB-66B Destroyer du Tactical Reconnaissance Wing parti de Toul Rosières Air Base s'apprête "faire le plein" au-dessus d'une masse de nuages couvrant l'Europe au début des années soixante. On distingue la perche de ravitaillement fixe sur le nez qui approche du ravitailleur Boeing KB-50 (USAFE).
Un Douglas RB-66B Destroyer du Tactical Reconnaissance Wing parti de Toul Rosières Air Base s'apprête "faire le plein" au-dessus d'une masse de nuages couvrant l'Europe au début des années soixante. On distingue la perche de ravitaillement fixe sur le nez qui approche du ravitailleur Boeing KB-50 (USAFE).
Un RB-66C-DT (54-461) en finale à Toul en 1962. L'insigne du 10e TRW est bien visible.
Un RB-66C-DT (54-461) en finale à Toul en 1962. L'insigne du 10e TRW est bien visible.
Le L-20 Beaver de liaison du 10e TRW à "TRAB" avec l'étoile filante du Wing sur la dérive et l'emblème sur l'arrière du fuselage
Le L-20 Beaver de liaison du 10e TRW à "TRAB" avec l'étoile filante du Wing sur la dérive et l'emblème sur l'arrière du fuselage
Un RB-66B-DL (54-440) du 10e TRW Toul en 1963.
Un RB-66B-DL (54-440) du 10e TRW Toul en 1963.

La naissance du 26e Tactical Reconnaissance Wing

     Dès 1964, dans les sphères élevées de l’État-Major de l’USAFE, une idée prenait progressivement forme : celle de constituer sur le continent européen, en l’occurrence en France, et rattachée par la même occasion à la 17e Air Force, une nouvelle escadre de reconnaissance.

     L’idée est très vite approuvée, et le projet est signé dès le 12 octobre 1964. Puis les premiers détails administratifs sont ébauchés. Et ce sera finalement la base de Toul qui sera choisie pour abriter cette nouvelle escadre de reconnaissance : le 26e TRW.

     Mais ce n’est pas tout, car dans le même temps, on parle de rééquiper cette nouvelle escadre d’un nouvel avion. et pas n’importe lequel : avec le dernier-né de l’arsenal américain en matière de reconnaissance aérienne tactique : le McDonnell RF-4C « Phantom » …

    Cette même année 1964, des travaux de modifications et de constructions débutent sur la base de Toul pour une programme chiffré à $ 3,5 millions (dollars de l’époque), afin de recevoir le nouvel avion et son infrastructure technique. En effet, la mise en place du 26e TRW devrait se concrétiser dès le 1er juillet 1965. Les RB-66 qui se trouvaient encore à Toul ne sont pas retournés aux États-Unis malgré ce changement. Dans un premier temps, en juin 1965, le 42e TRS fait un saut de puce pour se rendre sur la base américaine de Chambley, vide à cette époque, et on assistera, là-bas aussi, à la création d’une nouvelle unité : le 25e Tactical Reconnaissance Group. Puis, fin juillet, afin de terminer au plus vite le programme de modernisation de la base de Toul, au niveau de la piste notamment, tous les RB-66 restants, soit ceux du 19e TRS, sont mutés eux aussi à Chambley où ils resteront d’ailleurs afin d’être intégrés au 25e TRG. Bref, les RB-66 Destroyer sont appelés à continuer à survoler nos villes et nos campagnes…

    L’originalité du RB-66 permet que l’on s’attarde quelque peu sur le sort ultérieur de cet avion jadis basé sur notre sol. Lorsque, en 1966, l’USAFE évacue ses bases en France, les RB-66 vont faire route vers la base de Spangdahlem en RFA, où ils seront administrativement rattachés au 36e TFW de Bitburg. Leur nouvelle affectation va de concert avec une nouvelle mission : celle de la guerre électronique exclusivement. Moyennant force modifications réalisées aux États-Unis, les avions reviennent en Allemagne transformés en EB-66, revêtus de peintures de camouflage « style Vietnam », et le ventre hérissé d’antennes !

    Puis, avec l’intensification de la guerre aérienne dans le Sud-Est Asiatique, une partie de ces EB-66 sera renvoyée, au début des années soixante-dix aux Etats-Unis sur la base de Shaw en Caroline du Sud. De là, ils feront une courte étape sur la base de Davis-Monthan en Arizona pour un entraînement spécifique. Enfin, de l’Ouest américain, ils vont faire route vers la Thaïlande pour participer activement à la guerre aérienne. Curieux destin que celui de certains avions jadis visibles au-dessus de la campagne lorraine et perdus au-dessus du Nord-Vietnam…

Un coup d'œil dons la soute électronique d'un RB-66 du 42e TRS ; le Capitaine Stan Tippin (officier électronicien) est à son poste d'écoute
Un coup d'œil dons la soute électronique d'un RB-66 du 42e TRS ; le Capitaine Stan Tippin (officier électronicien) est à son poste d'écoute
Ici, à Toul en 1963, le Capitaine Ston Tippin (ou centre) pose avec les membres de son équipage devant un Destroyer sur lequel est peint l'insigne du TRW. Sur les blousons est cousu le badge du 42e TRS.

      L’originalité du RB-66 permet que l’on s’attarde quelque peu sur le sort ultérieur de cet avion jadis basé sur notre sol. Lorsque, en 1966, l’USAFE évacue ses bases en France, les RB-66 vont faire route vers la base de Spangdahlem en RFA, où ils seront administrativement rattachés au 36e TFW de Bitburg. Leur nouvelle affectation va de concert avec une nouvelle mission : celle de la guerre électronique exclusivement. Moyennant force modifications réalisées aux États-Unis, les avions reviennent en Allemagne transformés en EB-66, revêtus de peintures de camouflage « style Vietnam », et le ventre hérissé d’antennes !

    Puis, avec l’intensification de la guerre aérienne dans le Sud-Est Asiatique, une partie de ces EB-66 sera renvoyée, au début des années soixante-dix aux Etats-Unis sur la base de Shaw en Caroline du Sud. De là, ils feront une courte étape sur la base de Davis-Monthan en Arizona pour un entraînement spécifique. Enfin, de l’Ouest américain, ils vont faire route vers la Thaïlande pour participer activement à la guerre aérienne. Curieux destin que celui de certains avions jadis visibles au-dessus de la campagne lorraine et perdus au-dessus du Nord-Vietnam…

Photographié en août 1972 à Ramstein AB en RFA, un EB-66E (54-539) du 39e Tactical Electronic Warfare Squadron de Spangdahlem AB (alors rattaché administrativement au 36e TFW de Bitburg). Quelque dix années auparavant cet appareil volait encore aux couleurs du 10e TRW de "Trab" en tant que RB-66B ! On distingue les nouvelles antennes ECM placées sur les côtés du fuselage et sur les pylônes des moteurs.
Photographié en août 1972 à Ramstein AB en RFA, un EB-66E (54-539) du 39e Tactical Electronic Warfare Squadron de Spangdahlem AB (alors rattaché administrativement au 36e TFW de Bitburg). Quelque dix années auparavant cet appareil volait encore aux couleurs du 10e TRW de "Trab" en tant que RB-66B ! On distingue les nouvelles antennes ECM placées sur les côtés du fuselage et sur les pylônes des moteurs.
Un RF-4C Phantom du 10e TRS.
Un RF-4C Phantom du 10e TRS.

Des « Phantom » en Lorraine…

      En fait, avec le départ des 19e et 42e TRS, la base, de même que l’escadre nouvellement formée, se retrouvaient sans escadrons ni avions. Une nouvelle fois, une réorganisation en profondeur a lieu au sein de diverses unités existantes. D’entrée, il est question d’équiper le 26e TRW de trois escadrons. C’est ainsi que le 38e TRS également équipé du RF-101 Voodoo, et stationné à Ramstein, va être rattaché au 26e à partir du 1er octobre 1965, mais ses avions resteront Outre-Rhin… De même, le 32e TRS opérant à partir de la base de Laon Couvron, sur Voodoo lui aussi, sera muté au 26e TRW, mais avec son plein effectif avions cette fois-ci.

    Enfin, un nouvel escadron, le 22e TRS, mis sur pied le 1er octobre 1965, complètera les rangs de la nouvelle escadre.

     Le premier escadron à recevoir le fameux Phantom sera le 32e TRS. Mais au-delà de cette reconversion, il faut voir le petit « événement » en soi que constituait l’arrivée des RF-4C, puisque la France avait ainsi la primeur d’être le pays d’Outre-Atlantique où arrivaient les premiers Phantom de reconnaissance ! Les équipages du 32e TRS s’étaient entraînés sur la base de Shaw aux États-Unis, « écurie » des pilotes de « reco » de l’USAF, et les premiers RF-4C se posaient à Toul, venant de Shaw, le 3 octobre 1965. Étant les plus « anciens » sur ce type d’avion, les équipages du 32e TRS ont également assuré le convoyage de vingt-sept RF-4C depuis l’usine de McDonnell à St-Louis, jusqu’à Toul-Rosières, et ceci entre octobre 1965 et juin 1966.

    A partir du 1ermai 1966, le 32e TRS était déclaré opérationnel sur RF-4C, devenant ainsi le premier squadron « ops » de toute l’USAF en Europe. Ceci-dit, le 32e n’était pas étranger à Toul, puisque, entre octobre 1960 et mars 1962, cette unité fut stationnée sur la base, équipée à l’époque du RF-101C. Son insigne, un aigle tenant dans ses serres un appareil photo et une bombe, symbolise la mission double à laquelle s’entraînait cet escadron entre 1962 et 1964 : reconnaissance et appui feu…

    Les premiers « Phantom » qui se posent à Toul en 1965, impressionnants par leur taille et par l’énorme traînée de fumée noire qu’ils tissent derrière eux, sont encore tout blanc. Selon l’ancienne coutume, on peut voir sur leurs flancs l’inscription US Air Force, et un « buzz number» «FJ» suivi des trois derniers chiffres du serial number. Courant 1966, cependant, les premiers avions camouflés apparaissent. Très sobres d’allure, ils ne portent aucun code ni insigne, seul le nez radar est resté blanc…

    Le 22e TRS est lui aussi entièrement équipé du RF-4C courant 1966, quant au 38e TRS, celui-ci recevra son premier Phantom en avril 1966, mais l’unité restera basée à Ramstein.

    Le RF-4C est à l’époque (et même encore aujourd’hui), ce qu’il y a de mieux en matière de reconnaissance aérienne tactique en Europe et même de l’autre côté de l’Atlantique. Avec une vitesse de pointe approchant Mach 2,5, le RF-4C est en mesure d’effectuer des reconnaissances de jour et de nuit, et même par mauvais temps, grâce à un système infrarouge.

     L’épopée lorraine du Phantom est principalement une histoire de prise en main et d’entraînement intensif, afin de maîtriser cette nouvelle machine. Cependant, dès le mois de mai 1966, le 32e TRS participe pour la première fois avec son nouvel avion à un exercice de grande envergure : l’« Exercice Southern Arrow».

     En vérité, la présence du Phantom sur notre territoire fut relativement éphémère, et peu d’événements marquent la vie du 26e TRW. En outre, dès avril 1966, le gouvernement français, après sa décision de se retirer du commandement intégré de l’OTAN, annonce que toutes les unités américaines en France vont être soit soumises au contrôle français, soit obligées de quitter notre sol. On connaît le choix fait par les Américains.

Tel deux loups blancs en maraude, une paire de McDonnell RF-4C Phantom du TRS/26e TRW de Toul-Rosières Air Base s'élèvent dans le ciel de Lorraine en 1965, peu après leur arrivée à ''Trab" (USAF).
Tel deux loups blancs en maraude, une paire de McDonnell RF-4C Phantom du TRS/26e TRW de Toul-Rosières Air Base s'élèvent dans le ciel de Lorraine en 1965, peu après leur arrivée à ''Trab" (USAF).
Le Phantom serial number 64-1060, premier RF-4C arrivé Toul-Rosières en 1965. L'avion appartient au 32e TRS.
Le Phantom serial number 64-1060, premier RF-4C arrivé Toul-Rosières en 1965. L'avion appartient au 32e TRS.

     L’une des plus grandes bases opérationnelles de l’USAFE en France commencent à vivre ses derniers jours, et les Phantom sont les premiers à quitter la Lorraine.

     Le 32e TRS fera cap sur la base d’Alconbury en Grande-Bretagne où il rejoindra à le 10e TRW, et le 1er novembre cet escadron effectuera déjà ses premières missions à partir de sa nouvelle base. Il faut préciser aussi que, si tous les avions du 32e ont été transférés en Grande-Bretagne, beaucoup des pilotes de l’escadron, notamment des « anciens » du RF-4C, sont partis au Vietnam. Peu après, le 22e TRS rejoindra lui aussi la base d’Alconbury et y établira ses quartiers définitifs.

     Pour que cette histoire se termine cependant sur une note optimiste, signaIons que le 26e TRW ne fut pas dissous lors de son départ de France. Tout le personnel administratif et d’encadrement fut muté sur la base de Zweibrücken en RFA, laissée libre par les Canadiens. Deux nouveaux escadrons sont alors alloués à l’escadre : le 38e TRS, qui lui appartenait déjà, et qui s’en vient de Ramstein, et le 47e TRS venu de Laon-Couvron, et qui touchera lui aussi des RF-4C. Note optimiste également parce que la base de Zweibrücken est si proche de la France que, pour effectuer leurs approches et, selon la direction des vents, leurs décollages, les impressionnants Phantom continuent à survoler une petite parcelle de notre territoire…

    Au moment où paraissent ces lignes cependant, le 26e TRW n’est plus formé que d’un seul escadron : le 38e TRS, et c’est en outre la dernière unité de reconnaissance de l’USAFE basée sur le continent !

     Mais Toul-Rosières n’a jamais cessé de vivre puisque l’Armée de l’Air a repris cette base. Ainsi, celle-ci reste un témoignage vivant et un symbole de la présence américaine sur notre sol, non pas une force d’occupation, mais plutôt un partenaire dans la défense d’intérêts communs : ceux de la paix. D’incroyables souvenirs se rattachent à Toul, et toute une époque nostalgique où nos villes et nos campagnes résonnaient du grondement des F-86, F-100, F-84F, RF 104, RB-66 et RF-4 partis à jamais, sauf des mémoires de ceux qui ont eu la chance de connaître cette époque.

Jean-Pierre HOEHN

Preuve de l'attachement que portaient les Américains à la Lorraine, ce C-47 du "liaison flight" de "Trab" était décoré de l'emblème cher au Général De Gaulle, l'homme même qui allait contraindre les Nord-Américains à quitter peu après leurs bases de France.
Preuve de l'attachement que portaient les Américains à la Lorraine, ce C-47 du "liaison flight" de "Trab" était décoré de l'emblème cher au Général De Gaulle, l'homme même qui allait contraindre les Nord-Américains à quitter peu après leurs bases de France.

WELCOME IN TRAB (part 1)

Welcome in TRAB

     Après avoir fait paraitre plusieurs articles sur la vie courante de la base de Toul Rosières (TRAB)  https://www.pilote-chasse-11ec.com/trab/  du temps des Américains, je vous propose d’aborder le volet « opérationnel » c’est à dire celui qui concerne les unités et les avions qui y ont stationné. 

Article de Jean Pierre HOEHN paru dans « AIR FAN » 

 La base aérienne de Toul Rosières, en Meurthe-et Moselle, a sans aucun doute vécu les jours les plus actifs et les plus diversifiés de toutes les bases de I’U.S. Air Force qui se trouvaient jadis en France. De surcroît, elle eut la quasi-exclusivité de certains types d’avions utilisés nulle part ailleurs sur notre territoire (tels que le F-86H et le RB-66) et elle fut, ne l’oublions pas, la première base de l’USAF en Europe à recevoir des « Phantom » ; en substance les premiers RF-4C de reconnaissance.

        On peut affirmer également que, sur les quatorze années où cette base fut active sous couleurs américaines (et elle le fut jusqu’en 1966, année du retrait de la France de l’OTAN), huit années au moins furent consacrées exclusivement à la reconnaissance aérienne tactique. la période restante étant celle du transport, et du « strike » nucléaire.

       Toul a été déclarée officiellement installation militaire américaine dépendante de l’USAFE, le 1er janvier 1952. Elle est placée, à ce moment-là, sous le contrôle de la 12e Air Force. Le 19 décembre de la même année, le 7412e Support Squadron est mis sur pied, afin de préparer la base pour l’arrivée du 117e Tactical Reconnaissance Wing (TRW). Cette unité fait en réalité partie de la Garde Nationale (ANG) de l’Alabama. placée sous le contrôle fédéral pour une durée de 21 mois, et mise à la disposition du Tactical Air Comrnand (TAC).

       Le 1er février 1952, le 117e TRW est à nouveau cédé par le TAC, et mis à la disposition de la 12e AF, et par conséquent de l’USAFE. A cette époque, le 117e TRW est composé des éléments suivants : le 117e Tactical Reconnaissance Group, le 112e Tactical Reconnaissance Squadron. Au niveau équipement, le 112e TRS vole sur RB-26 Invader, tandis que les deux autres squadrons sont équipés du RF-80A.

       En vérité. les installations et les infrastructures destinées à accueillir hommes et matériels sont inexistantes à Toul à l’époque où le 117e TRW est versé à l’USAFE. De ce fait, des installations provisoires pour un détachement avancé du personnel d’état-major et pour les équipes administratives et logistiques sont obtenues dans un premier temps dans différentes casernes françaises de la région de Nancy, et ce, jusqu’en juin 1952. Passée cette date, des villages de « toiles » s’installent sur la base et ses premiers occupants arrivent : l’État-Major du 117e TRW, de même que celui du 117e TRG, le 117e Medical Group, ainsi qu’une multitude d’autres petits détachements chargés de faire vivre la base.

      Puis arrivent les unités du Génie : le 332e Engineer Aviation Group, et le 942e Engineer Topographical Detachment affectés à l’USAFE, afin de commencer la construction de la base proprement dite. Ces unités répondaient au nom curieux de « SCARWAF soit : « Special Category Army Personnel With the Air Force ».

     Au cours de l’année 1952, la base de Toul ne dispose d’aucune installation opérationnelle. Une piste existait déjà, certes, mais les taxiways n’étaient terminés qu’à 50 %, alors que les travaux sur les parkings. les alvéoles et les aires d’alerte et de maintenance, avaient à peine débuté. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir de janvier 1953, que les gros travaux commenceront pour de vrai sur la tour de contrôle, les hangars, les bâtiments administratifs, les systèmes de conduite d’eau et de chauffage. En résumé. les hommes du rang, sous-officiers et officiers seront obligés de passer l’hiver 1952/53 sous des tentes chauffées.

     Pour les premiers Américains arrivant à Tout en ces années-là, le spectacle est celui de la désolation, et la base est bientôt surnommée « l’enfer de la boue ». Arrivant de Paris par le train, la police militaire veille, à la gare de Toul, à ce que les chaussures des militaires soient bien brillantes ! Sitôt sur la base, ces mêmes soldats ne savent plus s’ils portent des sabots ou des chaussures de sortie, car la boue recouvre tout sans merci…

    Le manque d’infrastructures de la base va d’ailleurs retarder l’arrivée des unités « volantes ». Ainsi, en attendant, le 117e TRG et le 157e TRS vont être basés à Furstenfeldbruck en RFA, alors que le 112e TRS se retrouve à Wiesbaden et le 160e TRS à Neubiberg, en RFA également.

32 TRS
2 TRS
81 TFS
10 TFS
38 TRS

L’épopée des chasseurs-bombardiers commence…

       Toul est en effet prédestinée à recevoir des unités de chasse, ou plutôt, pour employer la terminologie de l’époque, des « Fighter-Bombers ». C’est l’époque, il ne faut pas l’oublier, où la dissuasion nucléaire est au premier plan, et on ne parle qu’en ces termes.

       La base de Toul, maintenant fin prête et éprouvée opérationnellement, va pouvoir dès lors accueillir ses premiers chasseurs bombardiers. Cependant, entre 1954 et 1956, le rôle exact de la base reste encore assez confus, puisque seules des unités dites « rotationnelles » venant des États Unis, vont profiter de son infrastructure. Les premiers « jets » qui vont arriver sont des F-86F Sabre volant sous les couleurs des 612e   et 613e   Fighter Bomber Squadrons (FBS), alors qu’un troisième escadron, le 430e   FBS est équipé quant à lui de F-86H. En 1955 ces opérations temporaires sont supprimées, et deux nouveaux escadrons, équipés eux aussi du F-86F, arrivent. Il s’agit des 416e et 531e   FBS faisant partie du 21e FBW, muté du TAC à l’USAFE. En vérité, il ne s’agira là aussi que d’une affectation temporaire, puisque le 21e FBW ira prendre ses quartiers sur la base de Chambley en juin 1955, date à laquelle cette base sera déclarée opérationnelle elle aussi.

Les « Maîtres du Ciel » arrivent !

    Telle est la devise du 50e Fighter Bomber Wing avec son insigne au « Griffon » … Ce Wing n’est pas un nouveau venu en Europe, puisqu’il volait déjà en Allemagne à partir de la base de Hahn depuis 1953, équipé de Sabre F-86F.

     Le 19 juin 1956, le 50e FBW arrive à Toul Rosières, et ce sera là la première unité qui y établira ses quartiers définitifs. Tout d’abord unité de bombardement dit « conventionnel », le Wing prendra très tôt une mission de « strike » nucléaire, et désormais, un champignon atomique s’ajoutera au griffon sur l’emblème du Wing. Le 50e est formé de trois escadrons qui tous sont basés à Toul. Il s’agit des 10e FBS, 81e FBS et 417e FBS. Cependant, le 50e amène un nouvel avion sur sa base française. Certes, il s’agit encore et toujours du Sabre, mais cette fois-ci c’est le F-86H, également surnommé le « Hog » car c’est le plus gros et le plus lourd des Sabre jamais construit. En d’autres termes c’est un modèle optimisé pour l’attaque au sol (un concurrent en quelque sorte du F-84F), et capable de transporter une bombe nucléaire tactique, tout en gardant grâce à ses canons de bord, une mission secondaire de supériorité aérienne.

     Ce sont 78 avions de ce type, soit 26 par escadron, qui vont venir s’installer à Toul. Chaque avion porte autour du nez une bande de couleur frappée d’étoiles blanches. Deux bandes identiques ornent également la dérive avec, en plein milieu, l’insigne du squadron auquel appartient l’avion. Les couleurs sont respectivement les suivantes : bleue pour le 10e FBS, jaune pour le 84e FBS et rouge pour le 417e   FBS. Seul l’avion du commandant de l’escadre porte les trois bandes de couleurs différentes sur la dérive et autour du nez, ainsi que l’emblème du Wing.

      Le colonel Jack Keith qui commandait l’un des escadrons à Toul, se rappelle que tous ses pilotes étaient « fanas » de voler sur Sabre. D’autant plus que le « H » avait un réacteur plus puissant que le « F » qui permettait quelques fantaisies supplémentaires… En combat aérien par exemple, le « H » pouvait s’aligner avec tous les chasseurs occidentaux qui volaient à cette époque dans le ciel d’Europe. Seul adversaire vraiment sérieux et même supérieur : le Sabre Mk.6 des Canadiens…

     Les F-86H de Toul seront également les seuls Sabre de ce type à être stationnés en Europe, et ce sera. sans nul doute, l’avion le plus puissant utilisé par l’USAFE en ses jeunes années…

F 84F du 110° TFS
F 84F du 110° TFS

 Durant la « Crise de Berlin », en 1962. un chasseur-bombardier Republic F-84F Thunderstreak du 110e Tactical Fighter Squadron de l’Air National Guard du Missouri est vu en finale sur la piste de  »Trab », Toul-Rosières Air Base pour les aviateurs américains. On distingue l’inscription « Miss Missouri » peinte sur la décoration de nez rouge.

Futur EC 3/11
Futur EC 3/11

Ci-contre, vue aérienne d’une « marguerite » de Toul-Rosières AB en 1964 avec les biréacteurs Douglas RB-66B Destroyer du 19e  Tactical Reconnaissance Squadron de l’USAF. Aujourd’hui, près de vingt années après, cette même « marguerite » abrite les Jaguar de I’EC 3/11 « Corse » de la FATac, la base de Toul étant devenue, depuis 1967, l’antre de la 11e Escadre de Chasse,

Premiers changements

      Le 10 juillet 1952, le 117e TRW est relevé du contrôle de l’US Air Force en Europe, et est reversé sous les ordres de l’État de l’Alabama, mais son personnel, y compris son équipement, restent sur place. Une nouvelle unité est formée à ce moment-là, il s’agit du 10e TRW, mis sur pied le 10 juillet 1952. Les escadrons composant le Wing prennent également une nouvelle dénomination : 1er TRS, ainsi que les 32e et 38e TRS. Mais la base de Toul prévue à l’origine pour accueillir cette nouvelle unité, n’est toujours pas prête, et une nouvelle fois le ciel reste vide d’avions. Pour cette raison, le 10e TRW, ainsi que toutes ses unités rattachées, mis à part le 10e Reconnaissance Technical Squadron, vont faire route vers la base de Spangdahlem en RFA, au cours de l’année 1953. Un quatrième escadron, le 42e TRS (Electronics and Weather) sera rattaché au 10e TRG à Spangdahlem le 18 mars 1954, escadron que l’on retrouvera d’ailleurs beaucoup plus tard à Toul.

Les premiers avions arrivent…

      En novembre 1953, la base est déclarée terminée au niveau de son infrastructure entre 45 et 90 %, et il faut attendre 1954, pour que celle-ci puisse être déclarée opérationnelle à 100 %. Malgré cela, le 465e Troop Carrier Wing (TCW) Medium (M) arrive, et avec lui, tout son personnel et unités annexes qui vont, pour la première fois dans l’histoire de la base, rendre celle-ci opérationnelle. En fait, la raison pour laquelle le 10e TRW avec ses « jets » de reconnaissance n’a pas pris possession de la base, est inconnue ! On peut cependant présumer qu’en raison de la complexité de la mise en place d’une escadre entière sur une base, avec tout ce que cela comporte au niveau de l’infrastructure, l’État-Major de l’USAFE a jugé bon de ne plus déménager le 10e TRW une nouvelle fois. Toujours est-il que le 465e TCW est formé de trois escadrons : le 780e TCS, le 784e TCS et le 782e TCS. Seul le 784e TCS sera en vérité basé à Toul. les deux autres escadrons allant prendre leurs quartiers à Neubiberg (780e TCS) et à Wiesbaden (782e TCS). Ses avions sont des C-119CF construits par Fairchild et connus également sous le nom de « Flying Packet». Cette version bien particulière est équipée de deux moteurs Pratt & Whitney R-4360, et de l’hélice standard Hamilton, montés tous deux sur le C-119C. Quant à la cellule, celle-ci est identique à la version C-119F, avec train et volets hydrauliques. Avant de venir en Europe, ces mêmes avions avaient participé à de grandes manœuvres en Alaska et dans le Grand Nord canadien. A cet effet, ils avaient été recouverts de grandes bandes rouge vif, et c’est sous cette configuration que certains avions arrivèrent à Toul. En outre, le nez de chaque avion était peint aux couleurs respectives de son squadron : rouge pour le 780e TCS, bleu pour le 784e TCS et vert pour le 782e TCS.

     Pour ces premiers équipages qui arrivent à Toul (« Trab » dans le jargon GI, pour Toul-Rosières Air Base : TRAB), l’aventure commence ! Certains pilotes ont apporté à l’auteur leur témoignage pour la rédaction de cet historique, et leurs souvenirs sont caractéristiques. L’un d’eux se souvient que la piste de Toul était bombée en son milieu. Au départ. le C 119 accélérait « plein pot » pour atteindre cette « butte » à mi-course juste pour apercevoir à ce moment-là l’extrémité de la piste. L’avion reprenait alors un nouvel élan pour sa course finale. Les vols de nuit pendant ces premières années étaient eux aussi dignes d’intérêt. Les feux de balisage n’existaient pas encore bien entendu, et pour les remplacer, on alignait des fûts de pétrole auxquels on mettait le feu. Au passage de chaque avion, la turbulence des hélices éteignait les feux, et une jeep devait suivre le long de la piste et rallumer les fûts pour les suivants !

     Début 1954, la base est officiellement inaugurée et est déclarée opérationnelle à tous les niveaux. Pour le 781e TCS les missions commencent. Les C-119 portent sur leurs flancs l’inscription « Troop Carrier » (Transport de Troupes), et il s’avèrera que ces avions transporteront plus de parachutistes français et britanniques que d’Américains ! Certains avions de Toul ont même assuré le transport de légionnaires paras qui ont sauté sur Philippeville, en Algérie. Les équipages de l’USAF avaient cru, paraît-il, qu’il s’agissait de simples exercices ! Par la suite, certains responsables du 784e  TCS eurent des réprimandes de la part du Congrès US, car ce genre de mission débordait largement du cadre strict de l’OTAN… Puis débutent les vols de routine : approvisionnement des bases de l’USAF en Europe, au fur et à mesure que celles-ci s’installent. Liaisons et missions de support dans les pays de l’OTAN où se trouvent des ambassades américaines. Surviennent aussi des vols « humanitaires » lors de tremblements de terre en Afrique du Nord, de blizzard en Italie et de sécheresse en Inde. Des vols réguliers sont assurés vers la base de Nouasseur au Maroc. ainsi que vers d’autres bases du SAC jadis installées en Afrique du Nord, elles aussi. La Grèce et la Turquie font également partie des destinations les plus régulières.

    Puis arrive l’époque où les unités de chasse basées en Europe continentale effectuent leurs campagnes de tir sur la base de Wheelus en Libye. Toutes les six semaines, les C-119 y emmènent les mécaniciens, des pièces détachées. et même des équipes de golf lorsqu’occasionnellement, dans l’Est de la France, il fait trop mauvais pour les activités de plein air ! Bref, le C-119 sert à tout, il transporte n’importe quoi, n’importe où. et bientôt le 781e TCS ne sera plus considéré comme transport de troupes, mais comme « Trash Carrier », ou, avec un peu d’exagération : « Poubelles Volantes ».

    Le squadron basé à Toul était formé de 48 avions, l’ensemble du Wing alignant ainsi 54 C-119. Mais Toul-Rosières va connaître une autre destinée, et vers la fin de l’année 1954, le 784e TCS, de concert avec les deux autres escadrons basés en Allemagne, va faire route vers la base d’Évreux-Fauville dans l’Eure. La mise en place sur cette dernière base sera achevée au cours du printemps 1955. Le 1er août de cette même année, le 465e   TCW sera mis à la disposition de la 332e   Air Division (Combat Cargo), et n’en bougera presque plus ; seuls ses avions seront remplacés au fil des années,

RF 80C
RF 80C

 RF-80C Shooting Star du Tactical Reconnaissance Wing de l’AIabama Air National Guard. Cette unité devait, à l’origine, être la première à occuper Toul-Rosières AB mais pour des raisons d’insuffisance d’infrastructures les squadrons du Wing furent basés en Allemagne de l’Ouest. On voit ici l’un des avions du Wing photographié avec son pilote sur la base de Fürstensfeldbruck

C 119C
C 119C

Fairchild C-119C Flying Boxcar du 465e TCW vu au Bourget en 1958. Premiers appareils à occuper  »Trab », les « Packet » du 781e TCS/465e  TCW ne restèrent pas à Toul ; en 1954 le Wing faisait mouvement sur Evreux-Fauville. 

 L’épopée des chasseurs-bombardiers commence…

     Toul est en effet prédestinée à recevoir des unités de chasse, ou plutôt, pour employer la terminologie de l’époque, des « Fighter-Bombers ». C’est l’époque, il ne faut pas l’oublier, où la dissuasion nucléaire est au premier plan, et on ne parle qu’en ces termes. La base de Toul, maintenant fin prête et éprouvée opérationnellement, va pouvoir dès lors accueillir ses premiers chasseurs bombardiers. Cependant, entre 1954 et 1956, le rôle exact de la base reste encore assez confus, puisque seules des unités dites « rotationnelles » venant des États Unis, vont profiter de son infrastructure. Les premiers « jets » qui vont arriver sont des F-86F Sabre volant sous les couleurs des 612e   et 613e   Fighter Bomber Squadrons (FBS), alors qu’un troisième escadron, le 430e   FBS est équipé quant à lui de F-86H. En 1955 ces opérations temporaires sont supprimées, et deux nouveaux escadrons, équipés eux aussi du F-86F, arrivent. Il s’agit des 416e et 531e   FBS faisant partie du 21e FBW, muté du TAC à l’USAFE. En vérité, il ne s’agira là aussi que d’une affectation temporaire, puisque le 21e FBW ira prendre ses quartiers sur la base de Chambley en juin 1955, date à laquelle cette base sera déclarée opérationnelle elle aussi.

Les « Maîtres du Ciel » arrivent !

    Telle est la devise du 50e Fighter Bomber Wing avec son insigne au « Griffon » … Ce Wing n’est pas un nouveau venu en Europe, puisqu’il volait déjà en Allemagne à partir de la base de Hahn depuis 1953, équipé de Sabre F-86F. Le 19 juin 1956, le 50e FBW arrive à Toul Rosières, et ce sera là la première unité qui y établira ses quartiers définitifs. Tout d’abord unité de bombardement dit « conventionnel », le Wing prendra très tôt une mission de « strike » nucléaire, et désormais, un champignon atomique s’ajoutera au griffon sur l’emblème du Wing. Le 50e est formé de trois escadrons qui tous sont basés à Toul. Il s’agit des 10e FBS, 81e FBS et 417e FBS. Cependant, le 50e amène un nouvel avion sur sa base française. Certes, il s’agit encore et toujours du Sabre, mais cette fois-ci c’est le F-86H, également surnommé le « Hog » car c’est le plus gros et le plus lourd des Sabre jamais construit. En d’autres termes c’est un modèle optimisé pour l’attaque au sol (un concurrent en quelque sorte du F-84F), et capable de transporter une bombe nucléaire tactique, tout en gardant grâce à ses canons de bord, une mission secondaire de supériorité aérienne.

     Ce sont 78 avions de ce type, soit 26 par escadron, qui vont venir s’installer à Toul. Chaque avion porte autour du nez une bande de couleur frappée d’étoiles blanches. Deux bandes identiques ornent également la dérive avec, en plein milieu, l’insigne du squadron auquel appartient l’avion. Les couleurs sont respectivement les suivantes : bleue pour le 10e FBS, jaune pour le 84e FBS et rouge pour le 417e   FBS. Seul l’avion du commandant de l’escadre porte les trois bandes de couleurs différentes sur la dérive et autour du nez, ainsi que l’emblème du Wing. Le colonel Jack Keith qui commandait l’un des escadrons à Toul, se rappelle que tous ses pilotes étaient « fanas » de voler sur Sabre. D’autant plus que le « H » avait un réacteur plus puissant que le « F » qui permettait quelques fantaisies supplémentaires… En combat aérien par exemple, le « H » pouvait s’aligner avec tous les chasseurs occidentaux qui volaient à cette époque dans le ciel d’Europe. Seul adversaire vraiment sérieux et même supérieur : le Sabre Mk.6 des Canadiens… Les F-86H de Toul seront également les seuls Sabre de ce type à être stationnés en Europe, et ce sera. sans nul doute, l’avion le plus puissant utilisé par l’USAFE en ses jeunes années…

F-86H-5-NH Sabre et F-84F-30-RE
F-86H-5-NH Sabre et F-84F-30-RE
Dans la boue de TRAB
Le sergent Andreson de l'USAF montre de quoi avait l'air l'entrée de Toul Rosières AB au temps de ses débuts et des villages de toile. La boue régnait en maitre sur le camp en 1954.

Mission de routine au-dessus de la France…

    Le soir du 15 octobre 1957, à 16h45 Zoulou, une formation de trois F-86H décolle de Toul pour un vol de navigation sur 740 miles nautiques, avec comme point de destination, la base US de Châteauroux dans l’Indre. Le leader est le capitaine Keith, en numéro deux vole le lieutenant Larry Nunn qui vient à peine d’avoir 21 ans et dont Toul est la première affectation opérationnelle. A ses côtés, en position numéro trois, se trouve l’avion du lieutenant Richard Savold.

     Au départ de la Lorraine la météo de Châteauroux est bonne, avec une visibilité de 7 miles et une légère brume, la « visi » prévue lors de l’arrivée des Sabre étant estimée à 6 miles. La formation grimpe à 35 000 pieds, et à 17 h 49 Z, à 10 minutes de l’arrivée à destination, la tour de Châteauroux est contactée pour demander l’évolution de la météo. Le plafond est estimé à 40 000 pieds, brume persistante, et visibilité horizontale tombée à 3 miles ! Les trois « H » arrivent au-dessus de la base à 17 h 59 Z, avec dans leurs réservoirs 2 800 litres de kérosène chacun. La tour donne alors l’autorisation d’entamer une descente jusqu’à 20 000 pieds, en position d’attente, et à 18 h 15 Z, une approche GCA est autorisée.

     A 5 000 pieds, en approche, le leader remarque qu’un banc de brouillard relativement épais s’avance vers la base en venant du nord-ouest. A ce moment précis, chaque avion dispose encore de     1 500 litres de kérosène, et une nouvelle fois, la tour est contactée afin de connaître la météo. Le leader est avisé que le banc de brouillard vient juste de recouvrir la piste, avec un déclin de la visibilité à 4/10e de mile, et qu’il n’y a aucune chance de sortir de cette purée de pois… Au même moment la radio du lieutenant Nunn tombe en panne, le privant de tout contact aussi bien avec son leader qu’avec la station GCA. Le chef de patrouille demande à l’avion numéro trois de se poser en premier, alors que par signes des mains et hochements de tête, il essaye de faire comprendre au lieutenant Nunn qu’il se posera avec lui en formation serrée.

    A 18 h 30 Z, en approche finale la station GCA avise les pilotes que la visibilité vient de tomber à 1/10e de mile, et que la piste ne sera pas visible avant que les chasseurs soient passés sous les minimas GCA. En effet, après avoir dépassé l’entrée de piste, celle-ci n’est toujours pas visible, et la manette des gaz est poussée en avant afin de permettre un redécollage rapide et une nouvelle approche. A cinq pieds au-dessus de la piste, les feux de balisage percent enfin faiblement le brouillard et le pilote en position numéro trois réduit la puissance de son réacteur et se pose sans problème. Le leader remet les gaz afin que le lieutenant Nunn puisse le suivre pour se remettre en vent arrière, et effectuer une seconde approche. Avant de rentrer le train, le leader jette un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que le numéro deux est toujours Ià : à sa grande stupéfaction, le F-86H a disparu…

    A peine remis de ses émotions, le leader reçoit un appel radio du numéro trois, l’informant que l’avion en panne radio vient de se poser lui aussi sans problème. En vérité, n’ayant pu contacter son leader, le lieutenant Nunn croyait que cette approche était pour lui, et il s’était posé sans hésiter…

     Le capitaine Keith se présente alors pour sa deuxième approche avec une réserve de 900 litres dans ses réservoirs, et se pose finalement lui aussi, dans des conditions météo « zéro-zéro ». Par mesure de prudence, les trois F-86H sont alors tractés jusqu’au parking, parce qu’avec une telle visibilité on a jugé qu’il était trop dangereux de rouler sur un taxiway ! Ce soir-là, les pilotes de transport de Châteauroux étaient restés cloués au sol, et lorsque le lieutenant Nunn pénétra dans la « salle d’OPS », tous les pilotes présents l’assiégèrent de questions : « alors comment ça s’est   passé ? » « No sweat » répondit Nunn, gêné d’avoir suscité tant d’attention…

     En ces années-là, Toul-Rosières air base prend une extension sans précédent. Sa population locale approche des 3 500 personnes, et elle devient elle-même une petite ville américaine au cœur de la Lorraine. Invisible de la route qui longe la base, se cache dans un bois tout ce qu’il faut pour la faire vivre : écoles, cinéma, baraquements pour célibataires, et tout un village pour les familles, fabriqué à partir de grosses caravanes dont on a supprimé les roues. Bien sûr, un certain nombre d’Américains logent chez l’habitant, mais bientôt les premiers plans sont tracés pour la construction d’un village aux petits bungalows plats, style US : ce sera le village de Toulaire.

F-86H "Hog"
Toul-Rosières Air Base et l'époque du North American F-86H "Hog". Optimisée pour l'attaque air-sol, cette version du Sabre constitua une rareté dans le ciel de l'Hexagone ; elle ne fut utilisée que par le 50e FBW au sein de ses trois escadrons, les 10e , 81e et 417e FBS. En haut et au centre sont illustrés deux F-86H portant les couleurs combinées de "boss" du 50e FBW entre 1956 et 1957.
Un F-86H du 81e FBS de Toul vu à Fürstenfeldbruck en 1956 lors d'une journée "Portes-Ouvertes".
Un F-86H du 81e FBS de Toul vu à Fürstenfeldbruck en 1956 lors d'une journée "Portes-Ouvertes".

Toul-Rosières air base accède à l’ère supersonique…

     Alors qu’aux États-Unis le F-100A « Super Sabre » vole déjà en unités depuis 1954 et son successeur le F-100C depuis 1956, l’USAFE va elle aussi être équipée du premier chasseur-bombardier supersonique construit dans le bloc occidental.

     Parmi les bases américaines en France prévues pour recevoir le Super Sabre, il y a Chambley, Chaumont, Étain et bien sûr Toul-Rosières. Dans le cadre de l’« Operation High Flight», les nouveaux chasseurs sont convoyés vers l’Europe via la route polaire, passant par le Groenland et l’Islande. Le modèle perçu sera le nec plus ultra du Super Sabre, en l’occurrence le F-100D. C’est un chasseur-bombardier à possibilité nucléaire lui aussi, mais parfaitement adapté pour l’appui-sol conventionnel. En outre, ce modèle est équipé d’un pilote automatique, et, avec l’adjonction d’une perche de ravitaillement en vol, son rayon d’action lui permet des missions sans « limites », ne seraient-ce humaines. L’entraînement des pilotes de Toul se déroule sur place en Europe, sur la base de Wheetus en Libye, débutant au cours de l’automne 1957 et se terminant pendant le printemps de 1958. Le 50e FBW devient dès lors Tactical Fighter Wing, selon la nouvelle terminologie de l’époque, et le nombre impressionnant de 87 F-100 va se retrouver à Toul ! Soit 26 monoplaces et trois F-100F biplaces par escadron.

     A l’origine. les F-100 portent tous les couleurs respectives de leur escadron, tout comme les F-86H, car chaque escadron assure la maintenance de ses propres avions, et en principe, chaque pilote vole toujours sur le même appareil. Plus tard, au cours de l’année 1958, on assiste à la mise en place de la maintenance « consolidée » ce qui veut dire que tous les F-100 sont révisés par la même organisation. Dès lors, chaque avion perd sa singularité propre, et les bandes de couleurs des trois escadrons, ainsi que l’insigne du Wing, ornent uniformément toutes les dérives. Il en sera de même pour les T-33, les L-20 et les C-47 utilisés par le 50e TFW.

      Avec le Super Sabre, sa vitesse et sa puissance, le F-86H est vite oublié, même par les plus fervents défenseurs du Sabre. La mission du Wing reste cependant la même : primordialement le « strike » nucléaire et l’appui-sol tactique, avec une mission secondaire d’interception. Le profil de mission en vogue à l’époque, répond au schéma classique « Hi-Lo-Hi », c’est-à-dire approche de l’objectif à haute altitude, par souci d’économiser du carburant et ainsi pouvoir aller loin, mais aussi à l’abri de la chasse adverse. Les missiles sol-air quant à eux n’existent pas encore. L’attaque de l’objectif se fait à basse altitude, avec un « pull-up » au-dessus de celui-ci, puis une ascension rapide vers des altitudes élevées, pour échapper au souffle nucléaire.

     En vérité, c’est au niveau du combat aérien que les choses changent vraiment avec l’avènement du F-100. Celui-ci est en effet trop lourd pour des combats dits « tournoyants » du type        « Lufberry» dans lequel les chasseurs tentent de se mettre en position de tir dans la tuyère de l’adversaire par des virages de plus en plus serrés. Désormais la technique est celle du « hit and run ». En d’autres termes, le F 100 attaque d’une position élevée par l’arrière, fonce sur son adversaire pour une passe de tir, et regagne à nouveau de l’altitude soit pour disparaître soit pour se remettre en position de tir. Contrairement à certaines unités basées aux États-Unis, et qui équipèrent leurs F-100D de missiles air-air du type « Sidewinder », le 50e TFW ne vola jamais dans une telle configuration, du moins pendant son séjour à Toul. Le bombardement et le strafing reste inscrits en lettres d’or sur le carnet de missions du Wing et on se fait la main une nouvelle fois en Afrique du Nord, sur le El Uotia Munitions Delivery Range, dans le désert de Libye.

    Avec quatre escadres de F-100D, tous armés d’engins nucléaires, l’USAFE maintient en France une force de frappe sans précédent, depuis que les Américains sont installés sur notre territoire. Mais la présence du F-100 en France, et par voie de fait à Toul sera très éphémère car fin 1958, le gouvernement français prend la décision d’interdire le stockage d’armes nucléaires sur son sol, à moins d’en avoir le contrôle. L’USAFE met alors en route l’opération « Red Richard » et les F-100 de Toul font une nouvelle fois un retour aux sources. Leur nouvelle base d’attache sera celle de Hahn en RFA pour les 10e et 81e TFS, tandis que le 417e TFS fera route sur la base de Ramstein. Tous les liens ne seront cependant pas coupés avec la France, car depuis Hahn, les F-100 du 50e TFW survoleront encore notre territoire lors de différents et nombreux vols de navigation. Mais à part cela, Hahn et le 50e TFW verront transiter un bon nombre de F-100D et F destinés à notre Armée de l’Air ! C’est ainsi que le colonel Henry C. Newcomer, patron du 50e, va convoyer le premier F-100D destiné à la France sur la base de Luxeuil en 1959, dans le cadre de l’Assistance Militaire (MAP).

L'escadre des champions", voilà tout simplement le surnom que les membres du 50e Tactical Fighter Wing s'étaient choisi et qui figurait en bonne place sur le panneau placé à l'entrée de la base de Toul-Rosières en 1958 ! Sous l'emblème du 50e TFW on distingue les insignes de ses trois squadrons constitutifs.
L'escadre des champions", voilà tout simplement le surnom que les membres du 50e Tactical Fighter Wing s'étaient choisi et qui figurait en bonne place sur le panneau placé à l'entrée de la base de Toul-Rosières en 1958 ! Sous l'emblème du 50e TFW on distingue les insignes de ses trois squadrons constitutifs.
Vu à Hahn AB au printemps 1960, un outre F-100D cette fois-ci aux couleurs du 10e TFS avec bandes bleu-foncé et étoiles blanches.
Vu à Hahn AB au printemps 1960, un outre F-100D cette fois-ci aux couleurs du 10e TFS avec bandes bleu-foncé et étoiles blanches.

 La reconnaissance est de retour…

     A partir du 1er septembre 1959, Toul Rosières devient une base D.O.B. (Dispersed Operating Base). Cela veut dire qu’elle est vide d’avions, mais que son infrastructure lui permet à n’importe quel moment d’accueillir une unité opérationnelle. En attendant une nouvelle activité. la base est mise sous contrôle du 7100e Support Wing (USAFE).

      En fait, pour la base de Toul, ce sera un retour vers sa vocation première : celle de la reconnaissance. Comme on s’en souvient, le 10e TRW avait été basé, du moins administrativement, à Toul-Rosières, entre 1952 et 1953, avant de faire route sur Spangdahlem. Le 1er août 1957, deux escadrons du 10e TRW — le 32e et le 38e TRS — avaient été mutés de Spangdahlem à Phalsbourg, en France. Le 8 mars 1958, ces mêmes escadrons ont été transférés du 10e TRW au 66e TRW dont l’État-Major se trouvait alors à Laon Couvron dans l’Aisne. Poursuivant cette véritable « révolution » dans l’organisation de l’USAFE au niveau de ses unités de reconnaissance, le 10e TRW avec les 1er et 30e TRS firent route depuis Spangdahlem sur la RAF Station d’Alconbury en Grande Bretagne, et ce le 15 août 1959. Au même moment, le 19e TRS fit lui mouvement vers la RAF Station de Bruntingthorpe, alors que le 42e TRS se retrouva à la RAF Station de Chelveston. Par voie de fait, le 10e TRW tout entier se retrouva sous le contrôle de la 3e Air Force, organisation responsable de toutes les bases de l’USAFE se trouvant dans les Iles Britanniques. Signalons tout de suite, car cela nous aidera à mieux comprendre l’histoire de Toul, qu’à ce moment-là, tous les escadrons ci-dessus vont être transformés sur RB-66 « Destroyer » à part le 42e TRS qui volera pendant un temps sur B-66.

     Alors que toute cette activité se déroule Outre-Manche, Toul-Rosières va se mettre au travail elle aussi ! Pour des raisons non exactement cernées, mais probablement pour des motifs d’infrastructures beaucoup plus importantes à Toul qu’à Phalsbourg, les deux escadrons de reconnaissance installés sur cette dernière base vont faire un saut de puce pour s’établir à Toul en octobre 1959. Il s’agissait des 32e et 38e  TRS, équipés tous deux du RF-101C « Voodoo. Les deux escadrons dépendent administrativement du 66e TRW et de la 17e Air Force, regroupant sous son contrôle les bases de l’USAFE en France et en Allemagne. Les RF-101C de Phalsbourg changent de « robe » en arrivant à Toul. La décoration portée sur la dérive : bande jaune ou verte frappée d’étoiles blanches, va disparaître en faveur d’une bande rectiligne de couleur appropriée à l’escadron (sans étoiles). Cette décoration fut portée du moins par les avions du 38e TRS. Ceux du 32e TRS portaient quatre bandes de couleurs rouge, verte, jaune et bleue, convergeant vers une étoile jaune enfermée dans un disque bleu. Ce fut là, la décoration officielle portée par les avions du 66e TRW de Laon-Couvron, les couleurs bleue et rouge étant celles du 17e  et du 18e  TRS respectivement.

Pour Toul commence alors une activité de routine dans le cadre de la reconnaissance au profit de l’OTAN et de la 17e Air Force. Le Voodoo effectue des missions de reconnaissance photo tactique à basse, moyenne et haute altitude, de jour comme de nuit. Et une nouvelle fois, le RF-101 sera, du moins à cette époque, l’avion de reconnaissance le plus rapide et le plus sophistiqué de l’arsenal américain en Europe, et même aux États-Unis.

La Garde Nationale arrive à Toul…

    C’est dans le cadre de la grande opération « Stair Step » que Toul-Rosières va sortir quelque peu de sa vie routinière. Cette opération de grande envergure avait été mise sur pied, rappelons-le afin d’épauler les forces de l’OTAN et de l’USAFE lors de la construction du « Mur » de Bertin, un des moments les plus tendus de la Guerre Froide au début des années soixante. Pour renforcer le dispositif de l’USAFE, ce sont des unités de la Garde Nationale (U.S. Air National Guard) qui ont été mises sous contrôle fédéral. Pendant un temps indéterminé, ces fameux guerriers du « week-end » deviennent des « réguliers » sous le contrôle du TAC.

     Le 13 novembre 1961, le TFS arrive Toul, équipé de vingt-six F84F, de quelques T-33 et de l’inséparable C-47. Le squadron fait partie de la Garde Nationale du Missouri normalement basée sur l’aéroport de Saint-Louis. Il sera regroupé en France avec d’autre unités identiques sous le sigle de 7131e  Tactical Wing dont l’État-Major se trouve à Toul même. Le bon vieux temps de la chasse est ainsi de retour, les F-84F volant désormais aux côtés des RF101C.

    En 1962, alors que les 650 hommes qui forment le contingent du 110e TFS sont bien implantés au sein de Toul air base, voilà comment un journaliste du Missouri, venu sur place, voit la base et son activité :  « Les pilotes de Lambert-St-Louis Field montent une alerte opérationnelle 24 heures d’affilée. Quatre avions sont maintenus en état d’alerte avec leurs pilotes et mécaniciens installés à proximité dans un petit baraquement. Les F-84F sont chargés de leurs bombes et de réservoirs supplémentaires, et les canons sont armés. Les pilotes, eux-mêmes, portent tous un pistolet en bandoulière, et disposent pour leurs longues heures d’attente d’une chambre de repos avec lits, une petite salle à manger, et ils ont même une petite machine à laver automatique à leur disposition… Les autres avions sont parqués dans des alvéoles, eux-mêmes disposés en « marguerite » et le tout prend un air hautement opérationnel avec des gardes en armes installés partout, et des rondes de nuit incessantes effectuées par des Air Policemen accompagnés de leurs chiens… » (Article paru dans le St-Louis Dispatch du 6 mai 1962).

    Mission accomplie, le 110e TFS retourne à St-Louis le 16 juillet 1962, et le 7131e Tactical Wing est dissous conséquemment le 15 août de la même année. Mais entre temps. les Voodoo avaient eux aussi quitté la base de Toul. C’est ainsi que le 15 mars 1962, le 32e TRS avait fait définitivement route sur Laon-Couvron pour y rejoindre les autres escadrons composant le 66e TRW, alors que le 38e  TRS avait été muté sur la base de Ramstein en RFA, le 5 juillet 1962.

(à suivre„,)

Lockheed T,33A appartenant au flight de communication du 50e Wing vu sur la base de Toul vers la fin des années cinquante. L'avion a reçu sur la dérive les couleurs habituelles du wing. couleurs répétées sur la moitié extérieure des bidons. Le « buzz-number » porté au milieu du fuselage est un détail inhabituel pour l'époque.
Lockheed T,33A appartenant au flight de communication du 50e Wing vu sur la base de Toul vers la fin des années cinquante. L'avion a reçu sur la dérive les couleurs habituelles du wing. couleurs répétées sur la moitié extérieure des bidons. Le « buzz-number » porté au milieu du fuselage est un détail inhabituel pour l'époque.
McDonnelI RF-101C Voodoo en finale, aérofreins et train sortis, à Toul Rosières en 1965. L'avion appartient au 38e Tactical Reconnaissance Squadron dont il porte la bande transversale noire et blanche sur la dérive. On distingue un insigne sur le nez, vraisemblablement celui appliqué l'occasion du « Royal Flush IX.
McDonnelI RF-101C Voodoo en finale, aérofreins et train sortis, à Toul Rosières en 1965. L'avion appartient au 38e Tactical Reconnaissance Squadron dont il porte la bande transversale noire et blanche sur la dérive. On distingue un insigne sur le nez, vraisemblablement celui appliqué l'occasion du « Royal Flush IX.

Plaisir magistral

CM 170 Fouga Magister

       Je remercie tout d’abord Henri GUYOT de m’avoir autorisé à mettre en ligne cet article tiré d’Air Actualités dont il a été rédacteur en chef. Je vous invite à aller visiter son site https://www.traditions-air.fr/ qui constitue une véritable mine d’informations sur l’Armée de l’Air et bien évidemment ses traditions. J’ai eu la chance d’être formé sur CM 170 et la lecture de l’article m’a rappelé beaucoup de (bons) souvenirs et je pense qu’il devrait en être de même pour ceux qui ont volé sur cet avion.

      A la faveur de la 2 000 000° heures de vol du Fouga Magister CM 170 effectuée au sein de l’Armée de l’air, le rédacteur en chef du magazine Air Actualités n’a pas résisté au plaisir de vous faire partager l’une de ses nombreuses heures de vol sur ce merveilleux appareil.

   PPV, pilotage perfectionnement et voltige – zone de travail : R 71 Bravo – Axe : Lima- Altitude mini : niveau 80 :Terrains de déroutement : Istres, Orange – Pétrole mini : 250l au point initial – Mission de remplacement : tours de piste à Salon – Avion : N° 516 AZ »

     Les ordres de vol ont été signés sur le cahier ad-hoc. Après examen de la forme 11 (suivi mécanique de l’aéronef) et quelques civilités échangées avec le chef de piste, casque et parachute tenus d’une seule main sur l’épaule, je longe l’alignement impeccable des dix appareils de l’escadron, à la découverte de mon avion. Par cette matinée de juin, le soleil levant et la brume estompant tous les reliefs à l’Est du terrain laissent présager une chaude journée aéronautique. Ainsi, le premier tour s’annonce comme un privilège. De plus, selon l’expression de la gente chasseresse, « il fait un temps de curée » sur zone, ce qui convient parfaitement à mon infortunée condition d’abonné affecté en état-major. Tout est calme : ni les cigales, ni les Marboré VI n’ont entamé leur concert strident. Seul le bruit métallique des cales, projetées par les pistards, résonne étrangement sur le parking de Salon-de-Provence.

    Seul dans ma tour d’ivoire

    L’« alpha zoulou » est là et dans un premier temps, le rite de l’inspection extérieure de l’avion s’accomplit comme un besoin mythique de caresser la monture. Je lui enfonce l’amortisseur du train d’atterrissage avant, je lui vérifie, de l’œil et de la main, zeus , sauterelles de capotage, bouchons de réservoirs… Les bidons sont froids, donc pleins… Les réacteurs sont bien là où il faut, vus de l’entrée d’air ou de la tuyère. Je n’oublie pas non plus le traditionnel coup de botte sur la roulette de queue (qui doit remplir son office c’est-à-dire tourner sur son axe) ni l’épreuve de force avec le cadre de conjugaison des gouvernes du papillon. Toutes ces actions insolites, indispensables en matière de sécurité des vols, matérialisent en fait le premier contact affectif du pilote avec son avion. Me voilà maintenant à l’étroit dans ma cabine, assis sur mon parachute, harnaché, coiffé du casque et le masque inhalateur d’oxygène sur le nez : c’est alors la valse des interrupteurs orchestrée par des actions vitales (A/V) bien établies et par de savantes formules mnémotechniques. Le réacteur gauche rugit, le droit aussi et bientôt je referme la verrière m’isolant du même coup du monde extérieur, tout à la joie de me retrouver seul dans cet habitacle qui devient du même coup ma « tour d’ivoire »

                 «  – Salon Airport – Mistral 122 – Taxi clearance and take-off instructions.

                    –  Mistral 122 / Runway in use : 34 / Fox Echo : 1016 / November Hotel : 1023 / Report holding point. »

Le frein de parking est lâché et aux régimes réacteurs de 10 000 tours/minute, l’« objet siffleur » s’ébranle en cahotant sur chaque dalle du parking pour rejoindre les taxiways. La hauteur de mon séant par rapport au sol n’excède pas deux pieds pour le moment. Point de manœuvre, les A/V (actions vitales) avant décollage sont entonnées à voix haute sur le téléphone de bord comme, il y a bientôt trente ans, avec mon premier et persuasif moniteur.

« Sois Courageux Mais Prudent, Vol, Garde Intelligence Habileté Observation ». Tout un programme : « S » pour serrage manette, servocommande, sensibilité artificielle ; « C pour commande libre et dans le bon sens ; « M » pour moteurs… « O » pour oxygène sur 100%. Rien ne se néglige ne s’oublie en la circonstance.

    Entre le Lubéron et la montagne de Lure

     Alignement sur la piste Pleins gaz sur freins : 21500 t/m pour une poussée de 2 fois 480 kg- 15° de volets. Le Magister s’élance plaisamment ; moment suprême qui me ramène à mon lâcher, il y a bien longtemps et en d’autres lieux. Aucun problème de tenue d’axe ne perturbe l’élan modéré du Fouga. 20 secondes après, approchant les 100 kt, ce dernier ne me demande même pas la permission de décoller tant l’action que j’applique sur la profondeur me semble imperceptible. A partir de là, après la rentrée du train, le miracle intervient, c’est la révélation du volatile qui vient subitement de retrouver son milieu de prédilection, car les rugosités terrestres ont laissé la place à un coussin invisible mais douillet, où l’avion semble glisser sans effort.

      3 000 pieds, sortie de circuit, succédant aux trajectoires scrupuleusement définies, la conquête des azurs est amorcée entre le Lubéron, le Ventoux et la montagne de Lure, vitesse 220 kt, 2000 pieds par minute au variomètre. Plus l’altitude croît et plus il me semble que le cadre majestueux de la Provence s’immobilise autour de moi. A peine si j’aperçois la lente translation du décor par rapport à une aspérité de la verrière. J’ai l’impression de devenir le maître de ces lieux, et je scrute le ciel comme pour déceler l’éventuel intrus venant empiéter sur mes terres : la surveillance du ciel en terme professionnel. Rien à craindre, seuls quelques messages radio, émis de nulle part, fusent dans mes écouteurs et violent l’intimité qui s’est Instaurée entre l’avion et moi. Je mesure le contraste que suscite cette montée sur axe avec le défilement tumultueux perçu lors des navigations habituellement effectuées à basse altitude à 500 pieds sol, à des vitesses de 240 ou 280 kt.

Elégance, finesse et maniabilité pour ce biréacteur d'entrainement. Le Fouga Magister a conquis de nombreuses générations de pilotes.
Elégance, finesse et maniabilité pour ce biréacteur d'entrainement. Le Fouga Magister a conquis de nombreuses générations de pilotes.

      « Actions vitales à 10 000 pieds : moteur… tachy… T4… pression, température d’huile… oxygène… pressurisation, altitude cabine… pétrole : 630 litres en transfert… pas de fuite aux bidons Tout va bien:

       Voici l’axe et la route Est-Ouest qui le constitue, borné par la petite ville de Céreste et par le coude caractéristique indiqué sur ma carte au 1/500 000e. L’horizon, par sa pureté rectiligne, sa netteté, son étendue, semble sortir tout droit d’un manuel de pilotage de base. Le travail va s’effectuer entre les niveaux 95 et 145. Toutes les maladresses sont autorisées à ces altitudes et l’audace, si audace il y a, réside seulement à les commettre. Ce faisant, l’entité « perfectionnement » mentionnée sur le cahier d’ordres recouvre toute sa signification.

      La vitesse magique

      A 18 500 t/mn, les « huit paresseux » portent bien leur nom et servent de préambule à mes évolutions. Exercice de coordination par excellence, la qualité de leur exécution se mesure en souplesse mais aussi en précision et les vitesses imposées des 240 kt point clé bas et 140 kt point clé haut les rendent très académiques. Mais déjà, les virages serrés max me ramène à un jeu plus viril. Entamés à 220 kt, plein gaz et immédiatement sur la tranche, les 5,5 g d’accélération, obtenus par action sur la profondeur, sont inévitables pour atteindre les vibrations annonciatrices du décrochage. En insistant, le résultat ne tarde pas à être brutal, mais cesse avec le simple relâchement de l’action sur la profondeur. Le « badin » s’est rapidement dégradé, ce qui introduit naturellement le virage rayon minimum. En effet, à 140 kt, niveau constant, à plus de 60° d’inclinaison et avec une assiette légèrement positive, l’aile basse semble plantée dans le sol et l’horizon défile allégrement.

     140 kt, la vitesse offrant l’incidence de finesse max (avion lisse) demeure magique pour le Fouga. Elle permet entre autres, la montée pente max, le régime d’endurance max, etc. Ainsi, en panne des deux réacteurs, en affichant celle-ci, je pourrais rejoindre, là où je suis, les terrains d’atterrissage de Saint-Christol, Aix, Orange ou Salon, situés dans un rayon de 30 Nm (56 km). Trêve de commentaire. J’entame à présent l’enchaînement de la série de voltige classique. Parfaitement aligné sur l’axe au niveau 130, régime 19500 t/mn, je vais rechercher la vitesse de 260 kt pour le retournement. A 70° de cabré, le nez dans le ciel, le demi-tonneau exécuté sur la trajectoire à partir de 180 kt, me contraint à rejeter la tête vers l’arrière pour retrouver le visuel de l’horizon. La boucle entre les vitesses de 280 et 110 kt, déroule maintenant ciel et terre dans le plan vertical.

     Dans cette mouvance, les réservoirs de bouts d’aile deviennent des « bouées de sauvetage » en matière de recalage dans l’espace. Leurs hauteurs relatives me tracent le chemin du zénith, leur pivotement et l’angle à 45° qu’il matérialise avec l’horizon un instant plus tard, me désigne le mas de Provence au centre du parebrise sur lequel je dois tourner le demi-tonneau du « huit cubain ». Commencé à 300 kt, une ascension un peu plus soutenu du nez de l’avion annonce le rétablissement final. Arrivé sur le dos, le haut de l’arceau verrière calé sur l’horizon, à 140 kt, je déploie mon énergie sur toutes les gouvernes de l’avion pour obtenir le droit légitime de revenir élégamment en vol normal, les ailes horizontales

     Nouvelles aventures

    Un bref coup d’œil dans la cabine me permet de constater que la fin de transfert des bidons en bout d’aile est effective. S’enchaîne une série puis une autre. Pour corser l’affaire, j’en viens à celle « basse vitesse » où je soustrais systématiquement 40 kt au départ de chaque figure. Il est à noter qu’il suffit de 200 kt au Fouga Magister pour « passer la boucle » (plein gaz évidemment). Dans l’euphorie, je renouvelle la démonstration étonnante selon le principe que le Fouga peut être placé sans danger, même avec un badin ridicule, dans les attitudes les plus scabreuses. Effectivement, à partir de là, si je ne le contrarie pas, en conservant les commandes strictement au neutre, irrémédiablement je vois son nez au bout d’un certain temps, repasser sans encombre sous la ligne de l’horizon et l’appareil, de par son équilibre dynamique, est dès lors prêt à de nouvelles aventures.

La mission ne serait pas complète sans une vrille. Je grimpe au niveau 150. Là, avion lisse, compensateur à 0, gaz plein réduit, nez haut à 95 kt, j’engage franchement et complètement la direction et comme pour refuser l’abîme qui s’ouvre sous moi, je ramène la profondeur en butée arrière sur le siège baquet. Le Fouga semble tout d’abord refuser l’incongruité de la manœuvre que je lui impose. Ainsi, lors de son premier tour de vrille, tournant déjà vivement autour de l’axe de roulis et de tangage, il essaie de reprendre une bouffée de ciel pur au-dessus de la surface que constitue l’horizon. Ensuite, il se visse inexorablement dans une spirale terrestre. Deux tours, trois tours, l’altimètre s’emballe, le badin s’interroge en battant entre 60 et 140 kt. La vrille est franche, sans soubresaut parasite, il est temps d’en sortir. Par l’action de la pleine direction à l’opposé de la vrille, la rotation cesse et il suffit d’un peu de profondeur avant, pour ramener l’appareil dans son domaine de vol.

Train sorti vérifié. Dernier virage pour l'atterrissage.
Train sorti vérifié. Dernier virage pour l'atterrissage.

 L’héritier des années glorieuses

    Après quelques trèfles, tonneaux lents, barriqués et des baquets, le jaugeur m’interpelle : 380 litres. Les bonnes choses ont toujours une fin et c’est l’heure de mettre le cap sur le terrain. Evoquant la fin d’un bonheur, c’est justement pour son intempérance notoire, héritage des années glorieuses, que le Fouga se transforme en « espèce en voie de disparition ».

     Rigueur professionnelle oblige : je recale les « gyro » et vérifie mes instruments de radionavigation. Eux aussi me semblent maintenant bien désuets, mais cette faiblesse instrumentale du CM 170 pourrait être curable car un simple GPS de quelques milliers de francs suffirait pour rénover avantageusement l’avionique de ce vétéran. A 1500 pieds, 220 kt, j’entre maintenant dans le circuit et tout s’anime autour de moi. « Je ne suis pas tout seul ». J’arrive rapidement à l’initial. Après un break vigoureux, je sors le train d’atterrissage à 130 kt, puis les volets pour basculer en dernier virage. A 110 kt (15 000 tours/minute), le nez se verrouille sur le seuil de piste, le rectangle de béton grandit et l’arrondi me fait tangenter gentiment la planète 90 kt.

      Le parking s’est transformé en une ruche bourdonnante et brûlante. L’avion est maintenant dans ses cales, les interrupteurs sur « off », les robinets coupe-feu fermés. Les réacteurs tournent en moulinet avant de s’arrêter. Je ressens à présent la langueur physique qu’occasionne ce type de mission mais je suis bien. Après plus de trois milles heures sur le Fouga, je m’étonne de la satisfaction sans cesse renouvelée de m’entraîner sur cet appareil.

LCI Henri Guyot

Air Actu n° 464 juillet – août 1993   

L'auteur de l'article : Henri GUYOT qui a effectué plus de 3 000 heures sur CM 170 Fouga Magister
L'auteur de l'article : Henri GUYOT qui a effectué plus de 3 000 heures sur CM 170 Fouga Magister

BREMGARTEN

BREMGARTEN

   Cet article paru dans TAM en 1966 (Terre Air Mer) ainsi que les documents joints, extraits du journal Reflets et guide de la BAO 136, m’ont été envoyés par une personne qui a effectué son service militaire sur la base de Bremgarten et que je remercie ; vous constaterez qu’il n’y  a pas beaucoup de changements par rapport à ce qu’on a connu à Toul Rosières.

         La tache argentée qui miroitait quelques instants auparavant dans le soleil de mai s’est matérialisée : un F 100 apparaît en bout de piste. « Vous êtes « clear » pour l’atterrissage » , a annoncé la tour de contrôle. Effectivement, la prise de terrain est excellente, l’appareil roule sur la piste à plus de 200 km/ h, sa vitesse diminue, un panache blanc éclate derrière lui : le parachute permettant d’augmenter le freinage vient de se déployer, l’avion regagne maintenant son parking. Le pilote descend, encore tendu par sa mission, mais, une fois de plus, celle-ci a été menée à bon terme.

         A la B.A. 136, près de Bremgarten, une telle séquence est monnaie courante. La base doit assumer une mission opérationnelle d’assaut et de protection, comportant éventuellement le recours à l’arme nucléaire. Pour ce faire, elle dispose de soixante-quinze F 100 répartis en trois escadrons (1/11, 2/11, 3/11) et d’un terrain d’une superficie de cinq cent soixante-dix hectares. Son rôle l’oblige à être en alerte permanente et à avoir 70 % de son matériel disponible. Le F 100, direz-vous, ce n’est plus un nouveau-né en matière de défense aérienne. En effet, le Super-Sabre (vitesse de 1,3 mach, 16 000 mètres de plafond) porte gaillardement ses dix ans d’existence, et reste cependant un « instrument » des plus valables, si sa carrière touche maintenant à son terme, les « Mirage III » devant assumer sa relève. Vu les responsabilités de la B.A. 136 et la fréquence des vols, comment expliquer, vous demanderez vous, la longévité des appareils et la rareté extrême des accidents ? On aborde là un aspect capital de la vie d’une base, mais moins spectaculaire, donc injustement méconnu du profane : la maintenance. Succinctement, il s’agit d’un contrôle au cours duquel le pilote signale toute anomalie avant l’entrée de l’avion en visite périodique, visite au cours de laquelle il est littéralement disséqué ; ensuite a lieu un vol d’essai accompagné de tests particuliers.

      Le contrôle local d’aérodrome

       Mais voyons de plus près la somme d’efforts déployés au sol pour permettre à la surveillance du ciel et s’effectuer avec le maximum d’efficacité.

       Rattaché au commandement de l’escadre, le C.L.A. (contrôle local d’aérodrome) doit assurer le décollage et le recueil des appareils et comprend, outre une cellule de commandement, la tour de contrôle, le bureau d’information aéronautique (B.I.A.) et le contrôle d’approche.

       Le B.I.A. fournit au pilote tous les éléments utiles pour préparer sa mission dans la salle des opérations, c’est un va-et-vient continu de ces hommes au métier si exigeant, qui exige une maitrise de soi et une santé peu commune pour résister aux différences de pression, aux accélérations, à la tension nerveuse du vol ; ils entrent, relèvent des chiffres, reçoivent leur plan de vol et repartent vers leur mission.

        La tour de contrôle donne à la patrouille toutes les informations pour le décollage ; au retour, si le temps est beau, elle fait de même pour la reprise de contact avec l’aérodrome. Mais supposons que les conditions atmosphériques soient mauvaises ; en ce cas, les radars de contrôle d’approche interviennent. Si Ia couche nuageuse est peu épaisse, « l’approche » donne ses éléments au pilote ce qui lui permet de passer sous la couche ; si le temps est vraiment bouché l’approche prend en charge l’appareil qu’un radar panoramique permet d’amener à 500 mètres, de lui faire sortir son train, avant de le passer au radar de précision qui garantit l’atterrissage proprement dit. En cas d’avarie de freinage on peut déclencher de la tour de contrôle le filet de protection, nasse pour poissons géants, qui se détend brutalement ; haut de trois mètres, il peut « encaisser » un appareil lancé à 200 km/h ! Fort heureusement, nous n’eûmes pas à juger de son efficacité.

        Le C.L.A. prend en charge, si besoin est l’accueil d’avions étrangers à la base (déroutés pour raisons atmosphériques ou incident mécanique) ; au total, le contrôle peut superviser jusqu’à 200 manœuvres (atterrissages et décollages) par jour. L’un des secrets de son efficacité son personnel n’ignore rien des problèmes qui peuvent se poser au pilote, grâce au Link trainer, reproduction exacte, avec tous les instruments, d’une cabine de F 100, permettant de recréer minutieusement les conditions de vol.

Les auscultations du matin

      L’appareil est maintenant sagement rangé dans son alvéole. C’est ici que commence le travail au premier échelon celui de l’escadron : il faut refaire les pleins de carburant (TR4) d’oxygène inspecter l’avion sous toutes ses coutures. Prenons par exemple une opération des plus importantes, la P.P.V. (préparation pour le vol) du matin. La première tâche du sergent mécanicien Nédellec est de vérifier si l’appareil est à la masse. Puis il s’introduit dans l’entrée d’air, pour faire tourner le premier étage du compresseur et vérifier les ailettes. Il a pris soin, auparavant, de vider ses poches, afin que rien ne risque d’en glisser et de rester dans ce point vital, il ressort des entrailles de l’avion, moderne Jonas s’échappant d’une baleine d’acier, puis passe au train avant, à son logement, aux goupilles de sécurité, vérifie la précharge des accumulateurs, le niveau d’huile, les ailerons, les volets, veille aux fuites possibles (hydrauliques surtout). En ce qui concerne plus spécialement le train, il regarde si les amortisseurs sont suffisamment gonflés et observe l’état d’usure des pneus : sur ceux-ci, on peut remarquer de petits trous qui sont autant de repères : lorsqu’ils sont effacés, l’échange s’impose. Mais l’usure n’est pas régulière, une prise de contact un peu brutale entraîne des marques plus ou moins importantes, un pneu étant composé d’un certain nombre de toiles superposées, les stratifications deviennent apparentes après un accroc ; si l’on distingue quatre de ces toiles, le pneu est considéré comme hors d’usage.

Lors de la PPV du matin
Lors de la PPV du matin

     Poursuivant sa P.P.V., le mécanicien inspecte le patin de queue, enclenche le parachute frein et, pour finir, se présente devant la tuyère ; après avoir jugé que le réacteur était bien centré, il pénètre à nouveau dans l’avion afin de constater l’état de l’accroche flammes, dont certains éléments pourraient s’être détachés. « Il faut bien se représenter, souligne notre guide, l’adjudant-chef Goettelmann, les responsabilités qui incombent au mécanicien ; la moindre négligence peut avoir des conséquences tragiques. »

     Il existe différentes P.P.V. ; outre celle du mécanicien de piste, il en est une pour l’équipement, où l’on vérifie tous les instruments, sauf ceux des radars et de radio, objets d’une visite spéciale, et la P.P.V. de l’armurier, qui contrôle entre autre le mécanisme du siège éjectable.

      En cas d’avarie, l’escadron dispose d’un atelier qui prend en charge les réparations urgentes (fuites hydrauliques) et procède à des échanges standard de réacteurs, tel celui qui s’effectuait sous nos yeux et qui avait été rendu nécessaire par la présence de particules de métal dans la tuyère.

     Une heure de vol, dix-huit de travail

     Pour les cas graves, on passe au deuxième échelon et le groupe d’entretien, et de réparation de matériels spéciaux ou G.E.R.M.A.S. entre en scène. Après cent heures de vol, l’appareil lui est confié pour une visite périodique (V.P.100) qui mobilise six mécaniciens avion pendant sept jours ouvrables. Le réacteur est démonté et transmis à l’atelier spécialisé et le travail sur la cellule commence. Cinq avions sont en permanence en révision et en réparation ; le service disposant de cinq équipes de révision et d’une équipe de dépannage, un problème de rendement maximum se pose : il faut absolument synchroniser le travail, aussi ce dernier est-il planifié, afin que les cinq mécanos œuvrent simultanément Le F 100 est divisé en zones de révision, numérotées de 0 à 7 ; avion en général, nez, partie centrale du fuselage, aile droite, arrière du fuselage et empennage, aile gauche et train principal, cockpit, réacteur. Chacun sait ce qu’il doit faire et consigne ses observations sur des analytiques. Tout cela se déroule dans un vacarme assourdissant, qui rend la tâche de ces hommes particulièrement pénible.

    Pour la V.P. des 200 heures, la visite s’effectue selon le même processus, mais les six mécanos affectés à la cellule y consacrent douze jours de travail. Vingt-cinq réacteurs sont confiés en moyenne à l’atelier compétent, et si pour la V.P. 100 heures on se limite à une vérification assez rapide (des filtres surtout) la V.P. 200 mobilise trois hommes pendant trois jours, plus une journée au banc d’essai. Au total, pour une heure de vol, il faut compter 18 heures de travail d’un personnel spécialisé.

    Du rendement du G.E.R.M.A.S. dépendent les possibilités en heures de vol de l’escadre, 1 000 à 1 200 heures sont ainsi « régénérées » chaque mois.

     L’escadron de ravitaillement technique

      Il ne suffit pas de réparer, de contrôler encore faut-il avoir en main tout le matériel nécessaire. L’Escadron de Ravitaillement Technique (E.R.T.) y pourvoit. Sorte d’intendance technique, il fournit toute espèce de ravitaillement (munitions, carburant, outillage, etc.), ce qui nécessite un service de documentation important qui permet d’évaluer à tout instant les niveaux du stock : 27 000 fiches pour autant d’articles à fournir. Il existe en plus un fichier de matériel américain, car toutes les pièces du F 100 ont une référence précise, une erreur provoquerait une commande et des frais inutiles.

     Périodiquement, il convient de rajuster « les réserves » dans les magasins, car un avion n’est pas défini une fois pour toutes ; il subit des modifications constantes certaines pièces sont périmées, d’autres apparaissent. Pour s’alimenter, I’E.R.T. a dû faire face à une pénurie de pièces de rechange sur le marché international, ce qui explique la création d’une commission d’achat à Washington, qui traite, le cas échéant, directement avec les fournisseurs américains. Pour donner une idée des opérations effectuées par l’escadron, signalons qu’en avril 80 tonnes de matériel ont été expédiées, 130 tonnes réceptionnées, et 60 tonnes sont passées en transit, car la BA. 136 sert également d’intermédiaire pour d’autres Bases (Lahr, Fribourg, Stetten).

Les fiches de l'ERT
Les fiches de l'ERT

        23 hectares ! Telle est la surface couverte par les réserves d’essence et de munitions (il arrive que 300 000 litres de kérozène soient consommés en une journée). Justement, un camion-citerne vient faire le plein ; aussitôt il est mis à la masse pour éliminer l’électricité statique qui pourrait se trouver sur le véhicule. On remarque les potences équipées d’éclairage antidéflagrant pour les pleins de nuit. Pompé dans une des énormes cuves de 100 000 litres, le carburant est d’abord filtré au tamis micrométrique, avec séparation d’eau à 100 % , car le TR. 4 n’admet aucune humidité ni impureté, puis acheminé dans les perches de distribution ; le plein est fait ; la lourde citerne retourne vers les pistes.

Promenade en enfer

        La Base est construite sur un volcan. Constatation brutale, mais qui reflète Ia réalité ; heureusement elle a ses ange gardiens : les pompiers de la S.S.I.S (Section de sécurité incendie et de sauvetage) qui, sous la direction de l’adjudant-chef Ségalas, assument trois missions principales : protection des appareils, des installations, et mission « strike » en cas de catastrophe nucléaire. En plus il leur arrive d’aider les pompiers civils allemands en cas d’urgence (incendie de forêt par exempte). Pour leur première tâche, trois sont en alerte permanente au pied de Ia tour de contrôle un véhicule rapide d’extinction, un véhicule lourd, et un de sauvetage muni d’une perche permettant de « cueillir » le pilote coincé son cockpit. « Pompiers, tournez » annonce la tour ; les moteurs ronflent, les équipages sont en place et le scénario se reproduit pour chaque atterrissage et décollage.

      En ce qui concerne les installations, il faut procéder au contrôle des extincteurs innombrables, des 20 camions citernes. Assurer tous les six mois l’instruction du personnel (civil et militaire) au moyen de causeries. La base est divisée en secteurs ; dans chacun d’eux l’instruction est adaptée au type d’extincteur utilisé par le service (il en existe 25 modèles différents à Bremgarten)

     L’épreuve du feu

     Ces charges sont confiées à des sous-officiers brevetés, qui ont suivi des stages à la Base de Cazaux, et qui encadrent un personnel recruté dans le contingent, venant de tous les horizons et qu’il faut former en six semaines. L’entraînement est dur, l’alerte permanente éprouvante, l’instruction ne cesse jamais, mais le moral et l’esprit de corps sont étonnants, aussi les résultats sont-ils payants. Un exercice nous le prouve dans une cuve, on enflamme mille litres de kérosène, une colossale colonne de fumée parcourue d’épaisses volutes pourpres, jaillit vers le ciel ; mais les lances entrent en action et, en un temps record, le « sinistre » est étouffé sous une nappe blanchâtre de mousse. Un peu plus loin, on procède aux épreuves du troisième degré. Il s’agit de trois parcours de plus en plus compliqués à effectuer au milieu de murailles de carburant en feu, et d’une température de 200 à 300 degrés. Monstres de fiction, engoncés dans leur combinaison d’amiante (14 à 17 kg !) les hommes effectuent un à un le parcours, tâtonnant dans la fumée, avant de retrouver l’air libre dont ils ne pourront profiter de suite, car il faut alors les « dépiauter » de leur armure. Signalons que ces combinaisons peuvent supporter jusqu’à 1 100° et que leurs usagers sont munis d’appareils respiratoires d’une autonomie de trois minutes, c’est suffisant car un pompier ne peut tenir plus longtemps, même avec sa combinaison ; il faut donc que son sang-froid égale sa maîtrise technique pour effectuer un sauvetage dans un laps de temps aussi court.

    En quittant la Base, nous passons près d’un alvéole ; le hurlement d’un réacteur nous assourdit ; un F 100 s’apprête à partir ; dans le ciel, la ronde sans relâche, cet écrasant labeur de surveillance et d’entretien, grâce auquel l’alerte peut être maintenue ; on guette, on est sur pied de guerre, mais, paradoxalement, la paix est à ce prix.

Christian Cot. Photos « TAM » : Ph. de Berliner.

La SSIS à l'épreuve du feu
La SSIS à l'épreuve du feu
La base de Bremgarten
La base de Bremgarten
Journée porte ouverte
Journée porte ouverte

Général FORGET

       Encore une fois, c’est en consultant mes archives que j’ai retrouvé les photos de la galerie figurant au bas de l’article ; et puis, j’ai ajouté l’ordre du jour relatif au départ du général FORGET qui date de mai 1983. Une façon de rendre hommage au « grand YAKA » chef redouté et respecté qui a marqué l’histoire de l’Armée de l’Air et plus particulièrement de la 11 EC lors de l’opération Lamentin.

        Il était aussi un fervent défenseur du Jaguar et avait fait part de ses qualités dans l’article : https://www.pilote-chasse-11ec.com/le-jaguar-lavion-par-lequel-on-fait-la-guerre-general-michel-forget/

ORDRE DU JOUR N°16

       « Au cours de ces quatre années de mon Commandement, nous avons parcouru ensemble un long chemin, parfois dur, mais dont nous avons su gravir la pente.

        La Force aérienne tactique, avec ses Escadres de Combat, a affirmé ses capacités d’intervention, en appui de nos troupes ou en missions offensives profondes, classiques et nucléaires. Elle a renforcé sa coopération avec nos Forces terrestres, nos Forces navales, avec les Forces terrestres et aériennes de nos Alliés. Elle a donné une dimension nouvelle au champ d’action de ses Unités aériennes par ses multiples missions d’entraînement ou de présence, en Afrique et même outre Atlantique. La FATAC a ainsi largement contribué à affirmer le rôle essentiel de nos Forces aériennes de combat au sein de nos Forces Armées, pour la défense des intérêts de notre Pays, sur nos frontières, en Europe, Outre-Mer.

       Au cours de ces quatre années, sur vos Bases aériennes, vous avez su tirer tout le parti de la priorité que nous a donnée l’Armée de l’air pour renforcer le durcissement, le camouflage, la défense antiaérienne et la protection au sol de nos installations. Une cadence soutenue d’exercices et de manœuvres vous a rendus plus aptes à mettre et à maintenir en condition opérationnelle vos Bases aériennes, et ceci, dans les conditions les plus difficiles envisagées pour le temps de guerre. Sachez que, dans ce domaine, c’est toute l’Armée de l’air qui a pris exemple sur votre expérience, vos efforts et vos résultats.

       Ensemble, nous avons fait beaucoup. Il vous reste beaucoup à faire. Dans le domaine de la préparation au combat, rien n’est jamais définitivement acquis. Et les difficultés ne vous manqueront sans doute pas en cette période difficile que connaît notre Pays. Sachez, dans ces conditions, préserver mieux que jamais le potentiel des Forces dont vous avez la charge. Sachez par-dessus tout maintenir votre cohésion, votre discipline et votre esprit opérationnel. C’est ce que je souhaite pour vous, pour nous tous, le plus ardemment.

       Au moment où je vous quitte et où je quitte l’Armée de l’air, je salue solennellement vos Drapeaux, symboles de notre patriotisme et de notre cohésion, symboles qui évoquent aussi le souvenir de ceux des nôtres qui sont morts en servant leur Arme, au combat ou à l’entraînement.

       Militaires de tous grades et de toutes spécialités, personnels civils de la Force aérienne tactique et de la 1ère Région aérienne, j’ai été fier de vous avoir sous mes ordres. Restez fiers de servir nos Forces aériennes, Forces sans lesquelles il n’y a pas, pour notre Pays, de Défense efficace. « 

                 A Metz, le 4 mai 1983

LE FOLL : témoignage d’un pilote de Chasse

LE FOLL

LES RACINES DE MON ENGAGEMENT

         « Un jour, alors que j’étais écolier à Caen, un pilote est passé pour nous parler de l’armée de l’air. J’avais retenu tout son discours et, dès que j’ai pu, je me suis engagé. »

          Je suis né le 29 avril 1934, à Annebault, près de Lisieux dans le Calvados.

         Mon père Marcel était fonctionnaire géomètre et ma mère, femme au foyer. J’ai donc connu la guerre et, à 10 ans, j’ai vu le corps décharné d’un allemand qu’on avait laissé dans son char. Ça marque. Comme dans beaucoup de familles françaises, cette occupation avait laissé des traces. Mon grand-père paternel, boulanger du village, avait été dénoncé par un très jeune collabo et, avec d’autres commerçants, il a été fusillé la nuit même du débarquement à la prison de Caen. Ce n’est que quinze ans plus tard, qu’on a retrouvé leurs corps dans un charnier. Ces notions de courage, de liberté et de patrie, je les ai apprises et retenues dès ma première jeunesse.

 

Les martyrs du 6 juin 1944

De haut en bas et de gauche à droite. Mon grand-père, le maire de Montchamp et deux commerçant parmi les 70 hommes fusillés.

 

DEVENIR PILOTE DE CHASSE

      Mon premier vol

       Au mois d’octobre 1952, après mon BAC et un diplôme de mécanicien, j’ai donc voulu être pilote. Bien que j’aie été très bon élève, l’époque d’après-guerre, ne facilitait pas les engagements. J’ai passé le concours aux petites écuries à Versailles, dans des grandes pièces où pendant deux jours, nous étions 1 500 à subir des tas d’examens de calcul mental, littérature et autres tests psychotechniques, le plus difficile. Je me souviens que la visite médicale avait été particulièrement sévère. Sur les 1 500, j’ai fait partie des 35 qu’ils avaient sélectionnés ! Quelques mois plus tard, nous avons a été convoqués à Aulnat, près de Clermont-Ferrand, sur un terrain d’aviation où nous avons réalisé notre formation militaire de base. Nous sommes passés de caporal, caporal-chef puis sergent. A la fin de cette formation militaire nous avons été dirigés soit à Marrakech pour les pilotes de transports, soit au Canada pour les pilotes de chasse. Je parlais un peu anglais et je voulais la chasse ! Comme la France était pauvre en avions, nous avons été répartis, cinq par cinq, dans des aéroclubs en contrats avec l’armée de l’air pour la première phase de formation de 15 heures.

      « Mon premier vol, 24 minutes, s’est effectué le 23 juin 1954 sur un STAMP biplan. J’avais ressenti une impression extraordinaire. Se retrouver là-haut ! Cela m’a fait penser à des vacances avec mes parents, au sommet du col d’Aubisque dans les Pyrénées à 1 700 mètres d’altitude. » Mais j’ai bien failli ne pas un mois plus tard, devenir pilote car, le 2 juillet, au bout de 6 heures de vol, nous nous sommes crashés avec mon moniteur, lors d’un exercice de « panne au décollage ». Mon moniteur m’avait encouragé à descendre trop bas et n’a pas hésité à donner un coup sur le manche qui a fait que l’avion a heurté un champ d’épis de blés drus. Nous en sommes sortis indemnes mais l’avion était détruit et le moniteur a été viré. Cela a été une excellente leçon d’humilité et de prudence, pour l’avenir. Je n’ai jamais oublié cette expérience. « Quand on est tout seul dans un avion et qu’on a vingt ans, on se croit le maître du monde ! »

      Avec ses six ou sept cadrans donnant les informations principales comme les tours/moteur, l’altitude, une aiguille avec un gyroscope, le STAMP n’était pas impressionnant. Comme il n’y avait qu’un STAMP à l’aéroclub de Caen, après l’accident, j’ai dû me replier sur Grenoble où j’ai fait mon premier lâcher, à savoir, voler seul. C’était le 5 août 1954 : 27 minutes ! Je suis ensuite passé de cet avion rudimentaire à des avions beaucoup plus compliqués avec plusieurs dizaines de cadrans et autres instruments de pilotage. J’ai appris à faire des figures. J’ai poursuivi mon entraînement jusqu’à ce qu’il y ait une place dans les écoles de l’OTAN au CANADA.

En route vers le Canada (1954 — 1956)

       J’ai débuté ma formation de pilote militaire au Canada en 1954. Les promotions étaient alors composées de délégations internationales de trente-cinq à quarante pilotes des pays membres de l’OTAN dont dix français. Je portais l’uniforme de l’armée de l’air française. La formation se déroulait alors en trois phases. Ainsi, je suis resté quatre mois dans l’Ontario pour les cours d’aéronautique au sol, neuf mois dans l’Alberta pour voler sur avion à hélices et enfin six mois dans le Manitoba sur avion à réaction. Le premier avion à hélice utilisé avait « une très belle gueule » le CHIPMUNK (écureuil). Après une vingtaine d’heures sur cet avion, nous sommes passés sur le T6 HARVARD que tout le monde connaît dans l’armée de l’air. Un biplace bien plus puissant. Plus tard, en Algérie, je piloterai à nouveau cet avion, cette fois-ci, armé pour la guerre. Puis, c’est sur le T33 « T.BIRD », que j’ai terminé mon cours au CANADA. L’avion à réaction a été une révolution. Sans lui, pas de Boeing ni d’Airbus. Mon premier vol de nuit sur cet avion à réaction s’est déroulé le 28 septembre 1956 et là, je me suis dit que, quand je rentrerai en France, je choisirai la chasse de nuit. La nuit, vous avez l’impression d’être seul au monde avec les étoiles. Et pourtant, j’en ai eu, des frayeurs, lors de ces vols !

PILOTE DE CHASSE

Stage de pilote de chasse au Maroc (1956)

      « Un pilote de chasse ? C’est simple, c’est un pilote qui attaque les avions ennemis en combat aérien et qui protège ses troupes au sol, en tirant sur des cibles. C’est exactement ce que je voulais faire. »

     Une fois breveté, je suis revenu en France. Je suis d’abord allé voir mes parents. Mon père était étonné car il pensait que je n’y arriverais pas et ma mère ne se rendait pas compte de ce que cela représentait pour moi. Puis je suis parti à Meknès, au nord du Maroc pour faire mon stage de pilote de chasse. Pourquoi j’ai choisi la chasse ? Parce que c’est se battre contre d’autres avions, à armes égales alors que les pilotes de bombardement, eux, ne font que larguer des bombes. J’ai volé pendant trois mois à Meknès, sur un avion anglais qui s’appelait le VAMPIRE. C’était un monoplace avec deux fuselages parallèles. On pouvait le mettre dans toutes les positions, lui faire faire toutes les figures acrobatiques qu’on voulait. Il était maniable et rapide. Il m’a tellement plu que j’ai terminé premier de ma promotion. C’est à partir de ce moment-là que j’ai pensé que j’étais un vrai pilote !

Ma guerre d’Algérie (juin 1957 à juillet 1958 et juin 1961 au 14 juillet 1962)

    A mon retour en France, j’espérais être affecté sur une base métropolitaine mais, comme c’était la guerre d’Algérie, j’ai été envoyé dans ce pays sur la base française d’Orléansville (Chlef dans le nord du pays) sur T6, l’avion de mes débuts au Canada. J’y suis resté un an, jusqu’en juin 1958. La France a perdu pas mal d’avions en Algérie. Nous faisions beaucoup de protection de convois. Lorsque nous étions informés de la présence de fellaghas (combattant algérien) cachés au fond d’un oued, nous les délogions avec nos mitrailleuses et en utilisant des roquettes. Je faisais partie de l’armée de l’air et mon escadrille était parrainée par la base aérienne de Tours (30ème escadre de chasse de nuit). Après le confort du Canada, c’était spartiate ! On couchait sous la tente, sur des lits picot et il n’y avait pas d’eau courante. Je m’étais fait un ami, le capitaine Louchtchenko. Il sortait de polytechnique. Trois semaines après son arrivée, il s’est fait descendre avec ses mécaniciens. Les fellaghas leur avaient volé leurs chaussures, leurs montres et leurs armes. J’avais 23 ans et aujourd’hui, je m’en souviens encore comme si c’était hier. J’ai donné l’alerte et un hélicoptère est venu se poser pour ramener leurs corps à la base.

      A ma connaissance, je suis l’un des seuls pilotes, et peut-être le seul, qui a demandé à passer huit jours avec les troupes au sol. J’ai crapahuté avec eux et ce n’était pas drôle. On marchait les uns après les autres, pour mener une embuscade. Alors que je participais à des opérations avec eux, je voyais les pilotes au-dessus et j’ai mieux compris combien l’aviation était nécessaire et combien de gars, nous avons pu sauver. Le plus difficile, c’était de trouver les endroits escarpés où se trouvaient les fellaghas. Nous avons fait des exercices en vol, où nous tirions devant les a troupes au sol, à 15 mètres, pour leur donner confiance en nous. La balle partait à 800 mètres/seconde et les étuis éjectés tombaient sur leurs dos. J’ai été touché quatre fois : une fois, dans un piqué, cela m’a couté un câble de commande du compensateur de profondeur et il s’en est fallu de peu que je percute une colline. Une deuxième fois, l’avion avait pris trois balles, dont une dans un circuit hydraulique, mais j’ai pu rentrer. La troisième fois, la balle a touché l’aile gauche pour se loger dans le montant du siège en aluminium, à 5 cm de mon rein gauche. La quatrième, c’était de face ; on pouvait voir la balle dans le capotage, qui est passée entre deux cylindres pour s’arrêter près de mon pied gauche (photo infra).

   En Algérie, après avoir obtenu quatre citations, j’ai été décoré de la croix de la valeur militaire.

Retour en Métropole sur Vautour (1958 — 1961)

       En juillet 1958, je suis revenu à ma base d’affectation : la 30ème escadre de chasse de nuit de Tours. J’attendais avec impatience que les VAUTOUR sortent des usines de Saint Nazaire. J’ai d’abord volé sur METEOR, biréacteur anglais. Puis j’ai été détaché à Cambrai sur MYSTERE IV, construit par Dassault. En piqué, il pouvait atteindre le Mach 1.3. Quand je suis revenu à Tours, j’ai enfin pu voler sur VAUTOUR (1959).  Un avion formidable pour l’époque car il avait une autonomie de 3 heures, ce qui était rare pour un avion à réaction. Il pouvait monter jusqu’à 50 000 pieds (16 000 mètres). Il était assez bruyant mais quand-même moins que le Rafale aujourd’hui. Cet avion avait une puissance que je n’avais jamais eue dans mes avions précédents : chaque réacteur développait l’équivalent de 3 500 chevaux. Je disposais d’un radariste pour la chasse de nuit.  En 1959, à 25 ans, j’ai obtenu ma licence de chef de bord, l’équivalent de sous-chef de patrouille dans la chasse de jour. J’ai effectué mon premier vol de nuit sur VAUTOUR en octobre 1959. Un premier vol dont je me souviens très bien car je n’ai pas pu atterrir à Tours, comme prévu, mais à Creil. La piste de Tours avait été endommagée par un accident au décollage d’un SMB2.

      Mais moi, du moment que j’étais en vol et de nuit, j’étais heureux.

Gardien du ciel en VAUTOUR

     « Pendant que les autres escadres dormaient, nous, on veillait. Aujourd’hui encore, des avions russes passent à la pointe de Brest pour photographier nos sous-marins. La nuit, les avions français les interceptent ; c’est comme ça qu’on le sait. »

        Lors de cette époque, l’activité habituelle dans l’escadron consistait à s’entrainer à l’interception de jour et de nuit sur un avion hostile sous le contrôle d’un radar au sol (nom de code RAKI). La mission d’entrainement s’exécutait à deux appareils. Après un décollage et une montée sur la zone en patrouille, nous nous séparions sous les ordres de RAKI. Nous nous séparions alors d’une trentaine de nautiques (50 km environ). L’un des deux avions simulaient l’intrus ennemi pendant que l’autre simulait l’intercepteur. Une fois séparé, mon radariste me ramenait vers un point situé à 2500m à l’arrière de l’intrus. Le pilote prenait alors la finale de l’interception à son compte à partir de son propre écran radar et venait se positionner, à l’aide de l’écho radar en position de tir aux canons. Pour mieux comprendre, je vais présenter un cas réel d’interception d’un intrus en Algérie. Le FLN se faisait alors ravitailler en armes par un tas de monde, passant notamment par le Maroc. Un jour, des bateaux français avaient repéré un avion DC4 suspect, parti de Suède vers Oujda, au nord-est du Maroc, avec une escale à Nice. Un de mes amis, pilote de Vautour, a décollé de nuit d’Oran où il était en alerte pour intercepter ces avions.

     Comment a t’il réalisé cette interception ?

      Après son décollage, mon ami a contacté l’intrus sur la fréquence internationale de garde 119,7 (fréquence veillée obligatoirement par tout aéronef) en demandant de le suivre. En réponse, l’appareil a réduit sa vitesse de manière à gêner l’interception du Vautour, puis il a piqué vers la côte espagnole pour essayer d’échapper au radar du Vautour et fuir. Il s’est placé en arrière et en dessous de l’intrus. Après l’en avoir informé, il a tiré une rafale de semonce d’obus explosifs devant l’appareil, sans le toucher. Le message était clair : prochaine rafale, c’est pour vous ! ». L’avion a alors obtempéré et s’est posé sur le terrain de ORAN, escorté par mon ami. Cinq tonnes d’armes ont été récupéré et là encore, nous avons eu la confirmation que les Américains approvisionnaient le FLN en armes. En temps de paix l’Armée de l’air assure toujours une alerte permanente pour, par exemple, intercepter les avions de ligne lorsqu’ils dévient de leur couloir aérien ou des appareils en détresse. On se souvient très bien de la violente détonation qui a été ressentie le 30 septembre dernier, avant midi, à Paris et dans ses environs, et qui a suscité l’angoisse et l’interrogation de nombreux Parisiens. Il s’agissait simplement d’un RAFALE qui avait franchi le mur du son en interceptant, pour lui porter secours, un avion en difficulté dans notre espace aérien. Le tournoi de tennis de Roland Garros a dû s’arrêter quelques instants. « Pour un pilote, passer le mur du son, c’est d’une grande banalité ! De l’intérieur, on n’entend rien ! Mais à l’extérieur, ce n’est pas la même chose. Sur le VAUTOUR, par exemple, il y avait des parties de l’avion qui étaient déjà en supersonique alors que d’autres ne l’étaient pas encore. »

Nous effectuions également des missions de reconnaissance, notamment sur le territoire algérien. Voici un exemple réel :

            – 1er février 1960 : mise en place à Oran depuis Tours (vol à 14 000 mètres d’altitude)

           – 2 février 1960. Première mission : décollage de Oran et navigation à 100 mètres d’altitude (!) vers Tiaret (au centre de l’Algérie), Mecheria (au nord-ouest) et atterrissage à Colomb Bechar (près de la frontière marocaine) – 1 heure 15 de vol. Deuxième mission : décollage de Colomb Bechar vers Hassi Messaoud (au sud), Touggourt, puis atterrissage Telerghma, -1 heure 50 de vol.

            – 3 février : retour vers Tours : 1 heure 15 de vol en haute altitude.

      Ma valise était toujours prête !

       C’est en 1960 que ma fille Patricia est née. J’étais si heureux d’avoir une fille ! Aujourd’hui elle est professeure de français à l’alliance française dans l’Arizona, après l’avoir été à Philadelphie. Par mon métier, je n’ai pas toujours été un père très présent, je le reconnais. Ce fut une année à la fois de bonheur et de chamboulements car la base de Tours était en plein déménagement sur Reims. En 1960, j’ai fait une campagne de tirs au camp de Ruchard, dans l’Indre et Loire.

     « Le Vautour disposait de quatre canons de 30mm. Chaque obus pesait 820 grammes Lancé à 800 mètres par seconde, un seul suffisait à détruire un avion ou un véhicule. Avec une cadence de tir de 1 200 coups minute, c’était 4 800 obus qui étaient propulsés par minute, soit 80 obus à chaque seconde… Quelle puissance de feu En combat aérien, sur le VAUTOUR, le pilote appuyait sur la détente avant de voir l’avion ennemi. Il était guidé par son navigateur qui transférait les paramètres de tir à partir de 2500 m. A courte distance, quand le point de l’avion arrivait au centre du réticule de l’écran radar du pilote, les obus partaient automatiquement. Toujours en 1960, j’ai eu le plaisir et l’honneur de participer, avec six VAUTOUR, aux fêtes de l’indépendance de MADAGASCAR à TANANARIVE. Les seuls trajets étaient une aventure à eux seuls

          – 24 mars 1960 : départ de Tours ;

         – 25 mars : Tours — Reggan (2h50 de vol), coucher sur un matelas, plein de sable (peut-être contaminé car la première explosion nucléaire française avait eu lieu le mois précédent, février 1960, à proximité de la base de Reggan !)

        – 26 mars : Reggan – Fort-Lamy, devenue Ndjamena (2h55 de vol)

         – 27 mars : Fort-Lamy–Brazzaville (2H20 de vol), puis 24h de tourisme qui me permettent de traverser le fleuve Congo (4km der large) et de visiter Léopoldville la capitale du Congo belge, qui deviendra Kinshasa. J’ignorais alors, bien sûr que neuf ans plus tard je serai pilote à Air Congo qui deviendra Air Zaïre sous le règne du Président Mobutu

        – 28 mars : Brazzaville-Kamina (1 h35 de vol). Nous sommes au Katanga, province minière du Congo, où les pilotes belges nous accueillent chaleureusement (mal la tête ! )

        – 29 mars : Kamina-Salisbury (1 h40 de vol). Capitale de la Rhodésie, devenue Zimbambwé

        – 30 mars : Salisbury-Tananarive (2h20 de vol), où nous séjournerons une semaine ; presque des vacances à l’exception d’un vol-défilé à 8 vautours le jour de l’indépendance, le 3 avril. En effet, quatre vautours B venus de Cognac nous avaient rejoints deux jours plus tôt. C’est là que j’ai connu mon ami, Jean-Marie TABLEAU qui se trouve être, aujourd’hui en janvier 2021, l’un deux porte-drapeaux du secteur 710 Guyenne de I’ANORAA !

       Le retour, selon le trajet inverse, fût aussi agréable que l’aller et le 16 avril 1960 nous avions réintégré notre base de Tours. L’assistance technique pour cette mission était assurée par deux Nord Atlas, l’un précédent les avions de chasse et l’autre suivant les avions en convoyage. A la fin de cette année, j’ai été désigné chasseur de nuit pour un deuxième séjour en Algérie.

Deuxième détachement en Algérie (1961-1962)

        J’ai effectué un deuxième séjour en Algérie de juin 1961 au 14 juillet 1962 et à la suite des accords d’Evian les avions n’étaient plus armés et nous n’effectuions que des missions de reconnaissance, même si la guerre était finie. Nos missions consistaient à détecter les passages de convois ennemis provenant du Maroc et de la Tunisie, via les barrages et les frontières. Une fois détectés, j’en informais les forces au sol qui effectuaient une interception. Le 14 juillet 1962, je suis rentré en métropole en DASSAULT 315. Le vol a duré 6h30 de Bône (Algérie) via Ajaccio, Orange pour atterrir à Reims.

Le Neu-Neu à Orange (1962 — 1965)

         De retour en France, j’ai été affecté au fameux escadron Normandie-Niemen 2/30 de la 30ème escadre de chasse basée à Orange. C’est là que je suis passé chef de patrouille, c’est à-dire leader de plus de deux avions. C’est à Orange que j’ai commencé à participer à des manœuvres internationales. Par exemple, une des missions d’entrainement consistait à attaquer et détruire fictivement des bateaux sur le Rhin, au nord de Colmar. Les tirs étaient fictifs, bien-sûr… Je ne ramenais que les films de la tête de visée qui permettait de s’assurer de la qualité de la passe de tir ! Autre exemple de mission : détruire une entrée de tunnel dans le Massif Central (et Dieu sait s’il y en a, et des bien cachées !). Voici ce qu’on pouvait entendre à la radio à a l’approche de l’objectif : « Objectif dans 15 Kilomètres… armement vérifié …. Objectif dans une minute ! Objectif dans nos 10 heures… Objectif à 50 m à droite du petit pont sur la rivière est/ouest… » Je cabrais, puis piquais, suivi de deux ou trois avions, les uns derrière les autres. « A l’époque, il y avait 3 000 pilotes et aujourd’hui, 900 ! Il faut dire que, de nos jours, les avions disposent d’un plus grand pouvoir de destruction. »

Escadron 1/92 Bourgogne Bordeaux (1965 — 1969)

En 1965, j’ai été affecté sur la base de Bordeaux à l’escadrons 1/92 Bourgogne équipé de VAUTOUR B, bombardier biplace avec un navigateur installé à l’avant dans le nez vitré. L’avion avait un rayon d’action de 1 200 kilomètres. J’étais moniteur de ravitaillement en vol au profit des équipages de Mirage IV, l’avion qui assurait la mission de dissuasion nucléaire françaises et emportait la bombe atomique. J’obtiens mon diplôme d’aptitude aux fonctions de commandant d’avion le 1 er mai 1956.

 

       Le ravitaillement en vol nécessite un avion ravitailleur, un Boeing KC 135 à mon époque, équipé d’un « boom » (perche rétractable manipulée par un opérateur couché à l’arrière du Boeing) avec à son extrémité un « panier » dans lequel l’avion ravitaillé devait introduire un « gland », constituant l’extrémité d’une perche creuse permettant au kérozène de couler vers le réservoir. L’exercice nécessitait un point de rendez-vous à 10 000 m d’altitude entre le ravitailleur et le ou les avions à ravitailler. Quand le pilote apercevait le BOEING ravitailleur (ce qui n’était pas toujours facile en fonction des conditions météorologiques), il annonçait « Contact visuel ». L’opérateur autorisait alors le rapprochement, puis le ravitaillement qu’il surveillait. Le premier ravitaillement a eu lieu en 1927, par gravité, à partir d’une cuve et d’un tuyau libre. Entre 1966 et 1968, toujours depuis Bordeaux j’ai effectué quelques missions particulières, notamment :

             – couvertures photos « mapping » de DAKAR, ABIDJAN et FORT LAMY ». Ces photos ornaient les bureaux des présidents et tous les bâtiments officiels de ces pays.

            – en Algérie, à nouveau, pour une mission photos afin de repérer des avions MIG livrés par les soviétiques ,

            – en 1967, j’ai aussi servi d’interprète sur le porte-avions américain SARATOGA, pour l’amiral, commandant la 6ème flotte, pendant des manœuvres franco-américaines au sud de Malte. C’est le catapultage qui m’avait le plus impressionné,

           – en 1967 également, suite à un essai nucléaire chinois, j’ai effectué une mission spéciale de récupération des poussières radio actives au sud de MALTE en vue de leur analyse par le commissariat à l’énergie atomique.

 

                  Le 08 février 1967 : une journée normale de travail

      Ce jour-là, je suis réveillé à 6h00 du matin par un caporal qui vient me chercher à mon domicile en me disant : « il faut venir tout de suite ». A peine le temps d’enfiler ma tenue de vol et me voilà à l’escadron où c’est l’effervescence. Le tableau d’ordres m’indique un vol aller-retour vers HAMMAGUIF (Algérie) avec le Slt Hemmerlin, mon navigateur. Le commandant d’escadrille me précise notre mission : ce jour, à 09h30, la fusée Diamant 1 doit décoller du polygone de tir de Colomb-Béchar en Algérie. Le Général de Gaulle, qui couvait tout particulièrement le programme spatial français, avait décidé (probablement fort tardivement !) de faire diffuser les images du décollage de la fusée aux informations de 13h00 sur une des deux chaines, en noir et blanc, de l’ORTF, la télévision de l’époque. Nous étions alors bien loin des transmissions en direct ! Il fallait donc récupérer sur place les articles, photos et film du décollage et les ramener le plus rapidement possible à Brétigny ou un jeune journaliste, nommé François de Closet devait m’attendre au pied de l’avion pour récupérer les documents et les bobines de films et les ramener, encadré de motards sirènes hurlantes, à Cognacq Jay. Le décollage de la fusée était prévu à 09h30, heure locale. La durée du vol Bordeaux Hammaguir et Hammaguir-Brétigny était d’environ 02h30. Ça passait, mais ça passait juste… Et il ne fallait pas décevoir LE GENERAL !

      Après une préparation de mission des plus succinctes, nous décollons de nuit sur le Vautour 627. L’atterrissage à Hammaguir (40 km au sud de Colomb-Béchar) se fait après un vol sans histoire de 2h20. Dès l’atterrissage nous montons à la tour de contrôle et assistons juste au décollage de la fusée. Pendant ce temps, nos mécanos s’activent à refaire le plein des 10 200l (!) de l’avion. Dès le départ de la fusée nous nous précipitons à l’avion, nous nous « rebrêlons » et nous nous tenons prêt à décoller. Après une vingtaine de minutes d’attente, les journalistes amènent articles, photos et films que le navigateur entasse dans un sac qu’il place entre ses jambes ! Le décollage est immédiat via ORAN, le cap Béar (le survol de l’Espagne était alors interdit bien que celle-ci fasse partie de l’OTAN), Clermont Ferrand et Brétigny. A partir de Clermont Ferrand, nous avons été mis en liaison directe avec François de Closet qui nous a interrogé sur le décollage de la fusée, les conditions météorologiques, la vitesse, l’altitude. L’interview se termina après s’être donné rendez-vous sur la piste d’atterrissage. A peine posé à Brétigny, à 12h30, nous apercevons François de Closet arriver à l’avion escorté de 2 motards. Il monte à l’échelle, récupère le précieux sac après nous avoir bombardé de « Bonjour Commandant », « Merci commandant » J’étais alors lieutenant ; ce qui nous vaudra le lendemain de payer un pot à toute l’escadrille qui n’avait rien manqué à la télévision de l’escadron). A 13h30, nous sommes au mess où nous voyons le décollage de la fusée, en différé, sans suspens quant à la réussite du tir. Nous redécollons vers Mérignac où nous arriverons à temps pour prendre le bus qui nous ramène à la maison comme si de rien n’était, vers 17h30.

Détachement au pacifique HAO (1968)

        Dans le prolongement, en 1968, j’ai été détaché au Pacifique, pour sept mois, sur l’atoll de HAO. Ma mission consistait alors à récupérer des poussières radioactives provenant des essais nucléaires français dans des filtres spéciaux. Le vol se déroulait une heure trente après l’explosion et nécessitait de traverser le nuage radioactif. Les poussières étaient ensuite récupérées pour être analysées par les ingénieurs du commissariat à l’énergie atomique. Durant ces sept mois quatre essais ont eu lieu : trois bombes A (fission de l’atome) et une bombe H (fusion de l’atome). Mes quatre missions de tir missile sur une nuage radioactif lors des explosions atomiques de CAPELLA et POLLUX et des explosions thermonucléaires de CANOPUS et de PROCYON m’ont valu un témoignage de satisfaction à l’ordre des éléments air du C.E.P.

En 1968, j’ai été promu Chevalier de la légion d’honneur et décoré à bord du porte-avion Clémenceau par l’amiral commandant au Pacifique

          A l’issue de cette campagne, fin 1968, j’ai rejoint l’escadron de Bombardement 1/92. A la fin de mon contrat, en mars 1969, j’ai quitté l’Armée de l’air avec le grade de Capitaine.  Lors de mes 15 années de pilote j’ai effectué 3600 heures de vol, 389 missions de guerre N° 2 dont 75 de nuit.   Grâce aux contacts noués auprès du Colonel DAUCHIER, commercial chez SUD AVIATION, lors du salon de l’aéronautique du Bourget en 1967, où j’avais été désigné comme interprète auprès de la délégation chilienne venue acquérir dix hélicoptères Alouette III, j’avais pu entrer en contact avec les opérations de la compagnie AIR ZAÏRE. Cette compagnie m’a embauché en octobre 1969 à l’issue d’un test en vol parfaitement réussi « Une fois ! » aux dires du chef pilote belge.

PILOTE DE LIGNE A AIR CONGO puis AIR ZAIRE II (1969 – 1978)

 

     La Compagnie AIR CONGO deviendra AIR ZAÏRE en 1971 lorsque le Président MOBUTU débaptisera le CONGO pour l’appeler ZAIRE. La Compagnie comptait une centaine de pilotes de 19 nationalités différentes. Elle disposait de deux DC 10, trois DC8, deux CARAVELLES, sept DC4 et sept FOKKER F27. La compagnie avait des lignes régulières internationales. Tous les vols partaient de KINSHASA, la capitale du pays, aujourd’hui la RDC (République Démocratique du Congo), et se terminaient systématiquement à BRUXELLES après escale dans une capitale ou une grande ville européenne différente chaque jour de la semaine (Madrid, Paris, Rome, Zurich, Francfort). Elle assurait également des vols interafricains vers les capitales d’Afrique centrale (d’Abidjan à Nairobi et de la Zambie au Tchad). Certains de ces déplacements duraient jusqu’à 7 jours avec en moyenne 7 escales par jour (jusqu’à 11 escales !).

      Ma valise était toujours prête !

      Dans un premier temps, j’ai effectué 1500 heures de vol comme co-pilote sur l’appareil Fokker F27 avant d’obtenir, en 1970, ma licence suprême de commandant de bord à Forth Worth (Texas). J’ai été commandant de bord sur Fokker F27 puis sur DC4 où j’assurais également les fonctions de « chef pilote instructeur et examinateur » au profit de 21 pilotes et 7 aéronefs.

    Missions spéciales : à la demande de la compagnie, j’ai effectué quelques missions en ANGOLA, alors en pleine guerre civile, où je livrais du fuel (avec tous les risques inhérents !) et des vivres à la population. Je volais alors au ras des baobabs pour me protéger des tirs de roquettes ou de missiles russes SAM 7 et me posais sur des terrains sommairement aménagés… Dans cet environnement complexe, mon expérience militaire m’a conduit aussi naturellement à recueillir du renseignement.

Avec un équipage AIR ZAIRE.

 

Avec Haroun TAZIEFF

Entre Haroun TAZIEFF et son épouse

       C’est dans ce pays que j’ai rencontré le célèbre volcanologue, Haroun TAZIEFF. Grâce à lui, j’ai vécu des moments inoubliables comme pénétrer à l’intérieur du volcan Nyiragongo (Zaïre). Nous étions à 150 mètres au-dessous de la crête à 3 5000 mètres, avec les odeurs de soufre… Cela faisait le bruit de trois Boeing au décollage. J’ai gardé des contacts avec lui jusqu’à la fin de sa vie. Ces huit années à Air Zaïre furent pleines et passionnantes. Quand j’ai quitté la compagnie en 1978, j’ai repris la vie civile en France. J’avais 44 ans. J’ai alors acheté un hôtel bureau à MEGEVE à proximité de l’aéroclub où j’ai passé ma licence de pilote de montagne. Ma vie active d’aviateur s’est terminée en 1980 lorsque j’ai quitté pour raison familiale cette magnifique région et rejoint les Landes. La camaraderie a toujours été très importante pour moi. Dans l’armée de l’air, je me suis fait des amis indéfectibles. Dans l’air, on ne triche pas.

LA RESERVE – ASSOCIATIONS ET PORTE DRAPEAUX.

     Au CAPIR de Bordeaux

            Je profitais des récupérations compagnie (10 jours par mois) pour participer aux activités du CAPIR de Bordeaux et à celles de la SAT (Section Aérienne du Territoire), seule unité aérienne de réserviste à l’époque et j’en profitais pour m’envoyer en l’air.

       Au CAPIR de Cazaux

          Quelques années plus tard, quand je suis arrivé à Mios, j’ai contacté la base de Cazaux où, pendant neuf ans, j’ai effectué trois contrats, de trois ans chacun, en tant que collaborateur bénévole du service public (CBSP) : j’entrainais les futurs réservistes que j’accompagnais chaque année sur différentes bases aériennes lors de compétitions internationales, telles que « Air Raids » (Nancy, Cognac, Drachenbronn, Cazaux) avec des participations polonaises, canadiennes, allemandes, suisses, belges. A chaque fois, c’était moi qui étais le moins jeune !

2006 A l’entrainement des futurs réservistes de l’armée de l’air.

         Porte-drapeaux

      Je porte le drapeau depuis 55 ans ; la première fois en 1965, celui de la BA106 de Mérignac. En 1966, j’ai eu l’honneur de le porter sur le quai Louis XVIII à l’occasion du défilé du 14 juillet à Bordeaux. Après ma période militaire, je porte régulièrement le drapeau de I’ANORAA (Association Nationale des Officiers de réserve de l’Armée de l’Air), j’ai également porté régulièrement celui de Rhin et Danube, de la Société des Membres de la Légion d’Honneur (SMLH) et exceptionnellement le drapeau de la Légion étrangère de Parentis et celui de I’UNC (Union Nationale des combattants).

        Porter le drapeau tricolore est pour moi une grande fierté.

        Les associations

       J’appartiens à un nombre certain d’associations : l’association des croix de guerre de Cestas et des Graves, l’association Union Nationale de Combattants (UNC) Arcachon, l’association Rhin et Danube (Arcachon), la Société des Membres de la Légion d’Honneur (SMLH) Arcachon, les associations de la Légion Etrangère de Parentis et de Bordeaux, l’association de la Légion d’Honneur décoré au péril de leur vie (DPLV) de Bordeaux et de la meilleure : l’association des officiers de réserve de l’armée de l’air et de l’espace (ANORAAE).

Opération « Rêves de gosse 2012 » avec mon ami Jean Pierre ZAMMIT et des combinaisons rouges de l’organisation locale « Band ‘a Goss »

       

       J’aime bien être avec des enfants et leur faire partager ma passion du pilotage et du monde aéronautique, en général.

Avec le colonel Sylvain BARET, président du secteur 710 Guyenne de I’ANORAA

     Aujourd’hui, ma vie me semble paisible. Avec ma femme, nous avons une vie tranquille et je ne m’ennuie jamais. J’adore me promener avec mon chien car j’aime beaucoup les animaux, en général. J’ai été pilote de chasse pendant une époque palpitante. J’ai aimé tous les avions que j’ai pilotés, même si le VAUTOUR a été « mon avion », et j’ai eu aussi l’opportunité de beaucoup voyager, ce qui m’a permis de rencontrer des gens fabuleux, de toutes nationalités. L’aviation a été une grande chance dans ma vie et je suis certain que les jeunes pilotes français et étrangers d’aujourd’hui, partagent le même sentiment que moi.

 

« Voler me fait toujours autant rêver. Mon rêve serait de voler sur AIRBUS A 400. Moi, je me tiens prêt !»

HISTOIRE DE L’ARMEMENT GUIDE LASER

Configuration BGL 1000kg +nacelle Atlis+ Barrax

DANS L’ARMÉE DE L’AIR

Les débuts de l’armement guidé laser ont déjà fait l’objet d’un article de la part du Général BRETON. Jean Claude VERGNERES a été lui aussi au cœur de ce programme, puisqu’après être passé à la 11EC sur F 100 et JAGUAR, il a intégré l’Equipe de Marque ATLIS au CEAM puis a travaillé chez TOSA au développement des PODS ATLIS, PDLCT, CTS et DAMOCLES. Je le remercie de nous faire de son témoignage  d’un programme long et complexe. 

HISTORIQUE

       Le développement de l’armement guidé laser n’a pas débuté en France mais aux USA (comme souvent dans le domaine des armements). En effet durant la guerre du Viet Nam, les forces aériennes US cherchaient à détruire le pont de chemin de fer de Thanh Hoa près d’Hanoï.  Après bien des bombardements conventionnels et de nombreux échecs associés à des pertes considérables, une nouvelle technologie à fait son apparition : le guidage d’une bombe larguée à distance de sécurité par un avion sur un objectif localisé par ses coordonnées géographiques. Cette bombe munie d’un autodirecteur est autopilotée vers un endroit bien précis de l’objectif « éclairé»  par faisceau laser,  lui-même  émis depuis un autre avion. La précision d’impact de cette nouvelle bombe appelée PAVEWAY a enfin permis en 1972, en détruisant la pile centrale du pont en une seule mission, de réduire cette cible stratégique.

      L’Armement guidé laser était né mais la complexité de la synchronisation tireur/ illuminateur a engagé l’US AIR FORCE à lancer le développement d’un système autonome de guidage laser pour tir de précision à distance de sécurité : l’avion illuminateur est aussi l’avion tireur.

      Un appel d’offre est lancé et la société MARTIN-MARIETTA (devenue par la suite LOCKHEED MARTIN) gagne ce développement.

       En parallèle en France la société THOMSON CSF commence à travailler sur des systèmes de tracking télévision à partir de capteurs testés en vol sur Nord 262 au CEV de Brétigny (système TANAGRA) et la société CILAS développe un laser embarquable émettant en 1,06 µm

       Ces deux sociétés travaillent donc sur des programmes dont les caractéristiques sont très proches. Ces programmes sont conduits sous l’autorité des Bureaux Programmes des États-Majors respectifs. Il y a donc concordance de travaux de recherche et concordance de fiche programme pour un équipement ; il ne restait plus que la volonté de coopération des deux pays pour avancer en commun. Le coup de pouce significatif de cette coopération viendra de la volonté de deux hommes positionnés aux BSA des deux Etats Major US et Français) au travers du Colonel BOICHOT, chef du Bureau Opérations à l’EMAA (futur Général et malheureusement décédé en service aérien commandé ) et de son beau-frère occupant un poste équivalent à l’Etat-Major de l’USAF. Tous deux vont faire en sorte de faire signer une convention de développement Franco-Américaine entre la société MARTIN MARIETTA et THOMSON CSF.

        Un contrat de coopération est signé entre les deux pays et le POD ATLIS 001 («Automatic Tracking and Laser Integration System») était né.

NAISSANCE de l’OPTRONIQUE

      La technologie Optronique consiste à coupler l’OPTIQUE, la Mécanique et l’Electronique dans un même équipement. THOMSON CSF Optronique (devenu quelques années plus tard THALES Optronique) est créé en 1975.

     Martin Marietta assemble le premier POD dans son usine à ORLANDO. Ce POD Intégré sur un simulateur de vol va permettre aux ingénieurs des essais en vol de venir définir le futur emploi de ce système dans un cadre opérationnel contraint pour permettre son intégration sur avion d’arme avec la capacité illuminateur/tireur.

DEFINITION du SYSTEME.

     Deux opérationnels Français participeront à Orlando (en Floride) à ces travaux : les Cdt Le Bretton (Général 2s), pilote d’essais du CEV de Cazaux et le Cdt Sayous de l’Annexe du  CEAM à Cazaux. En parallèle sont lancées l’ensemble des fiches programmes nécessaires au développement de ce système d’arme complexe qui dépasse bien sûr le seul développement du Pod de targetting.

    Le JAGUAR, l’avion Français de l’époque dévolu aux missions tactiques, a tout naturellement été choisi pour assurer cette future mission d’attaque au sol.

JAG ATLIS
JAG ATLIS

 

  La société DASSAULT AVIATION s’est vu confier la modification très importante du Jaguar A4 (avion de première tranche et futur avion d’essais du système AGL). La modification série sera appliquée sur tous les avions 4ème tranche à partir du N°140. Cette modification consistait en d’importantes transformations cabine avec l’adjonction d’un moniteur TV de 11cm en partie latérale en haut et à gauche, d’un boîtier de commande du Pod et de gestion du code laser sur la banquette latérale droite et d’un mini-manche de pilotage du Pod, côté gauche, (avec pas moins de 7 commandes). Le Jaguar étant un avion rustique, sans calculateur de mission, Thomson CSF a dû développer un calculateur appelé BAD qui réalisait l’interface avion système. Il a été intégré dans un des compartiments avion sur la partie droite sous l’entrée d’air. Enfin un magnétoscope au format VHS fut intégré dans le compartiment latéral permettait la restitution totale de la mission.

    Bien évidemment en parallèle sont lancés les développements d’armements associés.
Pour la France :

            – L’AS 30 L basé sur le missile AS 30 de la société AEROSPACIALE qui équipait les Mirage 3 pour l’attaque au sol auquel a été adjoint un autodirecteur Laser ARIEL développé par THOMSON CSF. Cet autodirecteur équipé d’un gyroscope à lancement pyrotechnique avait un champ étroit de 6° (j’y reviendrais plus tard).

            – La BGL de 1000Kg développée par MATRA Défense sur laquelle était intégré un autodirecteur EBLIS développé par THOMSON CSF avec un champ de 32°.

     Nous voyons que pour l’ensemble de ce système d’armes, toutes les grandes sociétés françaises d’armement aéronautiques ont été concernées et à partir de 1975 conduites à coopérer pour faire une réussite de ce programme dont les développements ont été étalés sur plus de 15 ans.

Mais revenons aux essais.

LES ESSAIS

      A partir du lancement de la coopération Thomson CSF / Martin Marietta en 1975, Thomson CSF Optronique a débuté l’assemblage du deuxième POD en France dans son usine d’Issy les Moulineaux.

     Ce pod identique à celui testé à Orlando comportait :

          – une caméra TV à tube qui travaillait dans le proche visible et très proche infrarouge dans la bande 0,5µm à 0,9µm.

          – un télémètre /illuminateur laser émettant en 1,06µm et modulable en fréquence pour être codable.

         – un système de roulis de type « queue de cochon » autorisant un roulis maximum de la tête de 270°.

         – les systèmes optiques avec verrière et téléobjectif permettant des champs optiques de 6° et 1,5° sous-balayés électroniquement pour obtenir 3° et 0,75° de champ.

        – un compartiment électronique comprenant 23 cartes spécifiques pour le pilotage des différentes fonctions du POD.

        – deux alimentations pour l’électronique et le laser et enfin un groupe de climatisation pour le refroidissement de l’ensemble corps électronique et émetteur laser.

     Une fois intégré et testé ce pod a été avionné sur le Jaguar A4 à Cazaux pour débuter les essais en vol d’ouverture de domaine et d’essais système en septembre 1976. Une cible spécifique a été développée et construite sur le champ de tir de Calamar à Cazaux (champ de tir parallèle à la piste de décollage et limitrophe du lac de Cazaux). Cette cible constituée d’un mur vertical de 12m x 12 m sur lequel était peint un carré central blanc de 8m x 8m entouré de noir était parfaite pour le développement du TIC (Trackeur sur Information de Contraste). Les cibles d’opportunité telles que chars existant sur le site ont constitué les cibles pour le développement du système.

      Dans le cadre du CEV (Centre d’Essais en Vol) de Cazaux, un grand nombre d’essais fonctionnels et d’ouverture de domaine ont été réalisés par les pilotes d’essais (essentiellement G Le Bretton).

     Le cadre d’emploi étant très contraint (avion monoplace, concept tactique TBA/TGV), Il n’a pas été simple de définir l’ergonomie des commandes, de réaliser la mise au point du/des traqueurs puisqu’assez rapidement un nouveau traqueur sur information de contraste appelé TAC a été développé et intégré. Beaucoup de modifications et d’améliorations ont été apportées au système par l’industriel durant cette période d’essais pour le rendre susceptible d’emploi opérationnel en unité de chasse. Comme l’a fort bien décrit le Gal Le Bretton dans son article sur l’AGL (article du 27 avril 2019 anciens de la 11em Escadre), ces essais n’ont pas laissé indifférentes certaines nations et des démonstrations ont été conduites au CEV avec le soutien de l’industriel THOMSON CSF pour démontrer l’avancement et le potentiel de ce système.

 Démonstrations

         – à la RAF sans succès car lié à un concept d’emploi inadapté, la RAF considérant que l’utilisation d’un avion monoplace pour une telle mission était dangereuse.

         – à l’US Air Force pour une adaptation au F16 plutôt satisfaisante.

  Nous étions au début des années 1980 et le programme avançait bien mais malheureusement le congrès US en 1981 a décidé de rompre le contrat de coopération franco/américain sur ce programme pour le réorienter sur un programme national qui débouchera sur le LANTIRN. Une des raisons invoquée a été la non permanence de la menace avec la nacelle ATLIS capable de n’être utilisée que de jour du fait de son capteur TV ;  contrairement au LANTIRN qui avait la capacité nuit grâce à l’intégration d’un capteur Infra Rouge travaillant dans la bande 8µm à 12µm en lieu et place de la caméra TV. Technologie non disponible en France à l’époque et considérée comme stratégique par les US. Ce nouveau pod sera livré à l’US Air Force en 1987.

     Voilà donc Thomson CSF Optronique contraint de poursuivre le développement et de « Franciser », avec l’accord de la DGA et de L’état-major de l’Armée de L’air.

       Le Pod ATLIS II devient donc : Autopointeur Television à Laser Illuminant le Sol……

      Ce pod conservera la caméra de télévision après accord de transfert de technologie de la part des USA mais surtout sera doté d’un joint tournant permettant la rotation de la tête optique sur 360° ce qui opérationnellement sera indispensable pour permettre une poursuite stabilisée durant le dégagement de l’avion sans trop de limitations exceptées celle du masque avion. Ce développement si essentiel a demandé beaucoup d’essais usine car il permettait au corps central de dialoguer avec l’optique et l’électronique du traitement d’image recueillie par la caméra et les systèmes optiques mais également d’alimenter l’émetteur laser et de le refroidir ainsi que l’ensemble électronique du tronçon avant. Il a fallu développer des joints tournant hydrauliques pour le coolanol (liquide de refroidissement) et des joints tournants électriques pour la basse et haute tension. Ce fut fait et bien fait puisqu’au cours des essais nous n’aurons pas eu de défaillance de ce côté.

     Le POD ATLIS II livré à Cazaux, les essais opérationnels pouvaient débuter et c’est donc à cette époque, décembre 1981, que l’équipe de marque AGL est créée au sein de l’annexe du CEAM à Cazaux avec pour mission :

             – Définir le concept d’emploi opérationnel de ce système,

            – Qualifier opérationnellement les différents armements (AS 30L et BGL 1000Kg),

            – Définir l’emploi technique et la maintenance 1er et 2em échelon,

            – Rédiger les documents supports techniques et opérationnels,

           – Transformer les équipages et techniciens de l’unité de chasse ( 11ème Escadre ) à l’emploi de ce système.

        Vaste programme qui va s’effectuer sur une période de 5 ans et qui va nécessiter près de 200 vols d’essais qui vont se dérouler majoritairement sur le champ de tir de calamar sous la conduite des ingénieurs d’essais du CEV de Cazaux, dont Philippe Maubert a été la cheville ouvrière.

        Dans un premier temps, il faut rappeler le contexte dans lequel ce développement a été réalisé ; en effet nous étions en pleine guerre froide et l’ensemble de l’armée de l’air était tournée vers la « noble » mission de  DA (défense aérienne) ; je monte/ je membre / je rentre.
Ces missions étaient dévolues aux Mirages III et F1avec des moyens de restitutions plutôt « verbaux  » que techniques ( cela changera avec l’arrivée en unité du couple M2000/RDI ).
Comme vous pouvez l’imaginer, le développement d’un système d’attaque au sol, sur Jaguar, permettant de restituer l’ensemble de la mission  par vidéo n’a pas été du goût de beaucoup et ce développement a été réalisé dans une relative indifférence voire suspicion de la part de beaucoup d’aviateurs de haut rang à l’époque. Mais rendons grâce à certains d’y avoir cru : le Gal Gueguen sous-chef Plans Programmes, Le colonel Claude Mennessier au BPM, le Col Détry au CEAM, le colonel Gérard Le Bretton au CEAM et, bien évidemment le Gal Boichot à l’origine du programme. Sans eux et leur soutien indéfectible ce programme n’aurait certainement pas abouti de la même façon et les laborieux que nous fûmes n’auraient pu le faire autant évoluer.

      La mise au point de ce système dans les conditions d’emploi de l’époque TBA/TGV sur l’avion Jaguar a nécessité de nombreuses modifications et améliorations de l’ensemble des éléments Pod, Armements, et avion. Je vais essayer de vous relater les principales.

      Au cours d’un des premiers vols d’essais que j’ai réalisés, j’ai essayé de reproduire ce que je venais de vivre au Tchad : la TBA/TGV, et qu’elle n’a pas été ma surprise de constater qu’au cours du dégagement sous 4g à partir de 450 Kt un flou d’image apparaissait rendant très délicat le suivi de la poursuite sur cible. Plusieurs vols ont permis de faire le même constat et l’industriel malgré ses réticences et surtout la forte pression de l’État-major et de la DGA a dû reprendre des essais en soufflerie pour constater un décollement de couche limite à partir de 420 Kt lié à la forme des verrières. Il a donc fallu reprendre la forme de la pointe avant, rajouter une vitre et ainsi recoller la couche limite. Ce fut fait avec succès.

     Mais entre-temps les essais ont continué pour améliorer un autre point majeur : la pilotabilité de la ligne de visée. En effet le pilote disposait d’un Joy Stick sur la poignée ATLIS qui permettait au pilote de piloter sa ligne de visée sur la cible. La logique de déplacement liée à cette commande tenait plus de la savonnette que d’une commande asservie.  Après bien des essais pour améliorer ce point, il a été décidé de doter ce Joystick d’une commande à deux vitesses (rapide et lente). Ainsi, il était enfin possible, sans trop de charge de travail, de positionner la ligne de visée sur la cible et d’effectuer pendant le dégagement des mini recalage liés aux glissements des systèmes de poursuite automatiques. (TAC/TIC/TAZ)

Justement venons-en aux systèmes de poursuite automatiques. Au début du programme le système était doté de deux traqueurs de poursuite :

                – L’un basé sur la corrélation d’image (TAC) qui permettait une poursuite stable sans évolution,

               – Et un autre sur information de contraste (TIC) très stable sur une cible à contour très géométrique et très contrastée, ce qui était le cas sur le champ de tir, pour les essais, mais très rare dans la nature.   

      Ces deux traqueurs nécessitaient beaucoup de recalages pilote dans la phase très délicate du dégagement et après bien des essais il a été décidé de supprimer le TIC jugé non opérationnel pour le remplacer par un traqueur à corrélation sur zone réduite (TAZ) qui donnait une bien meilleure stabilité de la ligne de visée en dégagement.

      Une autre amélioration a été amenée par les essais. Elle consistait au couplage de ligne de visée du Pod sur le système de navigation de l’avion. En effet au tout début le Pod avait un positionnement prédéfini dans l’axe du vecteur vitesse de l’avion. Cela imposait au pilote d’acquérir à vue la cible avant l’engagement de la poursuite automatique du pod. Cela rendait la mission très complexe et diminuait très sensiblement le pourcentage de réussite de la mission si cette acquisition n’était pas réalisée sur des cibles masquées. Sur le Jaguar qui avait un système de navigation « perfectible » à Doppler, cette amélioration n’a pas été très efficiente mais par contre sur les avions dotés de centrales à inertie type Super Etendard, F1 EQ et Mirage 2000 de l’époque cela a été essentiel et a permis la réussite de très nombreuses missions de guerre.

       En parallèle à ces essais en vol était développé le concept de maintenance premier échelon à Cazaux et 2ème échelon au CEAM de Mont de Marsan sous la supervision du Cdt  Dominique Jamaux pour la maintenance des Pods, le test du Missile AS 30L et de la BGL 1000Kgs afin de préparer l’infrastructure, avec salle blanche,  à réaliser sur la base 136 de TOUL. En effet la maintenance de la nacelle devait se faire dans un environnement particulièrement sain et exempt de toute impuretés afin d’éviter des destructions d’optiques dues à la combustion de microparticules sous l’effet du rayon laser. La pointe avant du pod ne pouvant donc être ouverte pour maintenance que dans cet environnement spécifique et particulièrement contraignant pour les opérationnels.

QUALIFICATION de l’AS 30L

       Bien des modifications ont été apportées pour arriver en fin 1986 à la transformation de la 11ème Escadre.

      A partir de 1983 la nacelle ATLIS arrivant à maturité et permettant un emploi opérationnel l’Etat-Major a décidé de lancer la phase de qualification opérationnelle du missile AS30L.  5 missiles dont 4 à case télémesure et 1 « bon de guerre » ont été affectés pour cette phase de qualification. Tous ont générés d’importantes modifications et ont permis de faire de ce système une réussite opérationnelle en IRAK comme dans la guerre du Golfe  Pour ces essais le CEL avait construit face à la côte un « Mur AS 30 » identique à celui utilisé au CEV de Cazaux sur le champ de tir de Calamar, à savoir, un mur de 12/12m avec peint sur fond noir un carré blanc de 8/8m

Le premier tir

     Le 5 /12/ 1983 avec le Jaguar A4 et un missile AS30L dont la charge militaire était remplacée par une case à télémesure pour la restitution a été réalisé au Centre d’Essais des landes (CEL) sous la conduite d’ingénieurs d’essais du CEV/CEL (dont Michel Delage). Les paramètres de tir étaient haut du domaine ouvert au préalable par le CEV à savoir :

                     – Vitesse 450kt ;

                    – Altitude 1000ft

                    – Et distance de tir 10Km les conditions météo temps clair mais fort vent du nord de 32Kts.

Tous les éléments de tir sont respectés le tir est réalisé le dégagement conforme mais le missile n’a jamais vu la tâche laser ! Après restitution de l’ensemble des paramètres il s’est avéré que le tir réalisé en limite de domaine angulaire de l’axe du vecteur vitesse avion et de la cible, l’autodirecteur de champ 6° n’est pas rentré dans le champ de rétrodiffusion du laser sur la cible du fait de l’importante dérive liée au vent. Il a donc fallu fixer une consigne de limite de champ latérale au cours de la visée : le pilote doit donc vérifier cette limite avant le tir que nous avons définie à l’aide de la symbologie existante sur Jaguar. Premier échec !!

Le deuxième Tir

        Réalisé au Centre d’essais de la Méditerranée (CEM) sur la coque Aunis un bateau de la marine Nationale utilisé pour les essais de tir de missile antiradar et ancré au large de l’Île Longue. Ce cas de tir devait nous permettre de valider le concept opérationnel de tir après une mission longue avec ravitaillement en vol. La mission : décollage de Cazaux rejointe du ravitailleur C135 au large de la Corse et, au top du CEM, descente rapide et tir après 3h de vol. L’avion utilisé était le Jaguar A160 en configuration dissymétrique Pod ATLIS en ventral Missile AS30 L à droite et bidon à gauche.

    Paramètres de tir : Distance 9 km, vitesse 450Kt et altitude 500ft.

    Le tir et le dégagement sont réalisés conformément aux ordres mais après environ 30 km de vol le missile a percuté la mer sans avoir ne été piloté ni détecter la tache laser. La restitution des éléments par le constructeur de l’autodirecteur et le missile ont permis de mettre en cause le gyroscope de l’autodirecteur. En effet ce gyroscope permet au missile d’être piloté avec une référence de verticale et celui-ci est lancé par pyrotechnie juste au moment du tir. La pyrotechnie a bien fonctionné mais la graisse du gyroscope ayant gelée durant le long séjour en altitude a bloqué le lancement du gyroscope. Bien sûr le type de graisse a été changée et tout ensuite a bien fonctionné dans les opérations suivantes.  Donc :  Deuxième échec

Troisième Tir.

       Pour ce cas, l’objectif était de valider le comportement de l’avion et du système dans le cas du tir en salve et du dégagement du côté du missile tiré.

Le tir a été réalisé le 13/11/1985 à partir de la base aéronavale de Hyères dans la zone du CEM et la cible était toujours la coque Aunis. Le Jaguar A 160 en configuration dissymétrique avec un missile AS30L à case télémesure en voilure gauche

        Les paramètres de tir : Vitesse 450 Kt ; distance 10 km, Altitude 500Ft

        Le tir est effectué conformément aux ordres, le dégagement à 4g engagé immédiatement a amené l’avion à croiser le souffle du missile qui a provoqué une très forte turbulence avec passage dos de l’avion et perte de la génération électrique avion et apparition d’alphanumériques sur le moniteur de l’avion et évidemment perte de poursuite. Heureusement la position inusuelle à très basse altitude a été récupérée mais la génération électrique est restée défaillante et le tir un échec bien que le missile ait parcouru 30 Km…. Bien sûr cela a engendré une modification du domaine de tir en interdisant le dégagement coté missile tiré et une modification de la génération électrique du Pod et de l’avion pour éviter des déclenchements sur forte turbulence. Donc : Troisième échec 

Quatrième tir

    Dernier tir de la série de qualification. C’était le tir en salve avec un missile bon de guerre et un missile à télémesure pour vérifier le comportement du deuxième missile après l’explosion du premier sur la cible. Ce tir réalisé le 3 /03/1987 par Bernard Foron un pilote d’essais du CEV.  Au départ de la base de Hyères toujours sur la coque Aunis au CEM.

      L’avion le Jaguar A 160 et les paramètres : vitesse 420Kt / altitude1000Ft / distance 10KM.

      Le tir est effectué nominalement les missiles touchent la coque en son centre avec un délais de quelques secondes.

       Le premier missile explose et le second, à télémesure fait un trou bien visible à côté de la première explosion. Tout est donc nominal sauf que la coque Aunis équipée de caméras à très grande vitesse, pour la restitution des impacts, et réputée insubmersible par nos camarades marins, a coulé au fond de la Méditerranée 30 minutes après l’impact. Quatrième  Réussi    Ce dernier tir a très certainement convaincu l’État-major de la marine Nationale de se doter de ce système d’arme, ce qui fut fait et adapté par Dassault Aviation au Super Etendard à partir de 1988.

      Ainsi s’est achevée la phase de qualification AGL de l’AS30L.

      Tous ces échecs ont bien évidemment permis d’engager les modifications du système d’arme nécessaires à son efficacité et à sa fiabilité. Cela lui aura  permis de connaître beaucoup de succès au cours des conflits des années 1990 (IRAN/ IRAK; la  Guerre du golfe; ex Yougoslavie)  et ainsi donner aux forces aériennes Française, dans le domaine de l’attaque au sol la crédibilité qui est la sienne aujourd’hui.

LE DEBUT des OPERATIONS

     Mais revenons au développement du système qui s’est poursuivi tout au long de l’année 1985 pour enfin arriver à maturité en cette fin d’année. A ce stade un certain nombre de démonstrations ont été faites aux plus hautes autorités de l’Armée de L’Air et des Armées.

     La première démonstration au CEMAA réalisée au CEAM de Mont de Marsan n’a pas été couronnée de succès, le système étant jugé trop complexe à utiliser, sans avenir donc : « circulez il n’y a rien à voir..»

     La deuxième démonstration beaucoup plus importante sur la base Aérienne 136 de TOUL au CEMA le Gal SAUNIER. Très intéressé par la présentation, le Chef D’Etat Major des Armées une fois revenu à son bureau a demandé des explications complémentaires. Je me suis donc retrouvé un jour de novembre 1985 convoqué rue St Dominique en présence du futur Gal Le moine ancien de la 11 et pas étranger à cette convocation…pour une présentation précise de nos capacités d’intervention avec un tel système basé sur le trinôme Jaguar/ATLIS/AS30L. J’étais accompagné dans ce périple du Col DETRY, Cdt le CEAM. Cela nous a d’ailleurs valu un déroutement et une nuit à Cognac, le brouillard nous interdisant l’atterrissage à Mont de Marsan…. Mais au-delà de cette péripétie j’ai été contraint avec mes troupes rapprochées de l’équipe de marque à la tenue d’une astreinte permanente pour un éventuel départ en mission opérationnelle…….Tout se passait donc bien nous poursuivions les vols d’essais pour les dernières mises au point et améliorations. Je décide alors, début février, de m’accorder un séjour au ski avec ma famille à St Lary. Le soir de mon arrivée à la station, conformément à mon astreinte, je préviens la gendarmerie de ma position exacte au « Plat d’Adet ». Les gendarmes obéissants enregistrent bien qu’interloqués, et incrédules ma déclaration. Nous montons nous installer prêts pour une grandiose semaine de ski….Mais voilà,  le lendemain matin à 7h, toc, toc! les gendarmes viennent me prévenir qu’ils avaient ordre de créer une DZ et un hélicoptère est venu me récupérer direction Mont de Marsan puis Cazaux puis Istres et le lendemain mon équipe et moi-même partions pour une mission opérationnelle AGL en Afrique qui durera deux mois mais cela est une autre histoire qu’il faudra raconter…..
Dans un premier temps Libreville; puis Bangui; puis Ndjamena deux mois plus tard je rentrais fort de cet enseignement opérationnel qui nous aura permis de vérifier le bien-fondé de ces développements et du travail effectué.

      Parmi les enseignements retirés, au-delà du fait que c’était la première fois qu’un détachement opérationnel était conduit par le CEAM, il y a eu des enseignements retirés pour le système. En premier, le constat que le Pod ATLIS n’aimait « pas du tout » les orages tropicaux et il aura fallu une très importante modification de l’étanchéité du tronçon central électronique pour que celui-ci résiste aux intempéries.

     En second, l’autodirecteur ARIEL de l’AS30L a été très érodé par les vols à grande vitesse en conditions tropicales. Afin d’éviter une trop forte dégradation des optiques, il a été développé une coiffe en bakélite pour leur protection et éjectée au moment du tir grâce à un cordon détonant ouvrant le cône de protection qui s’éjectait.  Aucun dysfonctionnement n’aura été constaté en opération sur cet armement malgré les très nombreux tirs effectués dans la zone tropicale désertique (golfe persique). Enfin la déficience du système de navigation du Jaguar rendait l’acquisition de la cible très aléatoire et le couplage avec le système de navigation a été une évidence. De plus, dans les zones opérationnelles ou la maîtrise du ciel est assurée l’utilisation de l’AGL est particulièrement adaptée et c’est ce qui s’est vérifié depuis sur tous les théâtres opérationnels sur lesquels il a été utilisé. (IRAK, Golfe, Ex Yougoslavie, Sahel…)

      Dans bien de ces cas, l’Armée de L’air Française n’aurait pas été éligible dans les coalitions internationales sans ce type d’armement incontournable aujourd’hui.

 

UN CAS CONCRET D’UTILISATION D’ARMEMENT GUIDE LASER 

Le Jaguar au départ de la mission
Le Jaguar au départ de la mission
Stollice, juste avant l'impact. ON peut voir que que l'ATLIS est en champ 4 et utilise le tracker TAZ
Stollice, juste avant l'impact. ON peut voir que que l'ATLIS est en champ 4 et utilise le tracker TAZ
Le résultat de l'attaque
Le résultat de l'attaque
Pilotes ayant participé à l'opération
Pilotes ayant participé à l'opération

        Le « système » étant arrivé à son stade de développement final et sa capacité opérationnelle étant vérifiée, la transformation de la première unité de chasse au système AGL a été engagée à Mont de Marsan le 6 Mai 1986. 15 jours de transfo de la première équipe de pilotes et mécaniciens conduite par le Cdt de la 11ème Escadre, le futur Gal Longuet. Ce fut donc la fin de cette première histoire de L’AGL en France.

      Il restait encore des développements et des tests à réaliser :

                – En particulier la validation de la BGL 1000Kgs développé par MATRA et son directeur de programme Mr Evrard.

               – S’agissant des systèmes et bombes US Paveway, cela a été fait dès leur mise en service et a permis leur utilisation opérationnelle avec succès dans certains conflits.

      Thomson CSF Optronique devenu THALES Optronique a beaucoup œuvré pour que ces développements aboutissent et je dois rendre hommage aux industriels visionnaires et déterminés qui se sont lancés, à l’époque, dans cette aventure si évidente aujourd’hui. Il faut bien évidemment citer le premier d’entre J Barbet le PDG mais aussi les ingénieurs, techniciens directeurs techniques et de programme qui à l’époque n’ont pas compté leurs heures et leurs efforts.  Citons, messieurs JC Nico, T Arnaud, JL Ricci,  Grancoin,  Lepeytre et bien d’autres.

     Une famille de Pods a été développée depuis : ATLIS/ PDL CT / PDL CTS / DAMOCLES/ TALIOS,

     Tous adaptés à de nombreux avions : JAGUAR /Super Etendard /Mirage F1EQ / F16 /TORNADO /Mirage 2000 D, Mirage 2000EAD / Mirage 2000 Indien /RAFALE.

     Plusieurs types de capteurs sont utilisés en fonction des capacités technologiques du moment :

                   – La Caméra TV pour ATLIS.

                   – Le détecteur IR en 8-12 µm pour le PDL CT et CTS,

                  – Le détecteur 3-5µm pour Damocles.

                  – Les détecteurs Visible et 8-12µm pour TALIOS

                Tous ces Pods ont conservé le concept d’utilisation mis au point plus de 30 ans auparavant tout en améliorant leurs capacités d’acquisition, d’identification et de reconnaissance ; de jour comme de nuit, avec pour objectif d’augmenter la précision et donc l’efficacité opérationnelle tout en diminuant considérablement les effets collatéraux.

        Une belle réussite technique et une extraordinaire aventure humaine.

                                                                                             Jean-Claude VERGNERES

TAM 88

TAM 88

      TAM 88 était un exercice majeur OTAN qui s’est déroulé en 1988 à partir de la base canadienne de Solingen (RFA) , auquel la France participe bien qu’elle ne fasse pas partie de la structure intégrée. Cela fait 35 ans mais quelques souvenirs notoires me restent encore : 

       – tous les jours un « Mass-raid » d’une cinquantaine d’avions décollait de Solingen et il y en avait presque pour une heure à mettre tout le monde en l’air ; un grand spectacle 

       –  le briefing du soir qui rassemblait l’ensemble des participants commençait toujours par le « Hack » qui consistait à synchroniser les montres des participants. Le général Britannique responsable de l’exercice avait chronométré le temps qu’il lui fallait pour aller de la porte d’entrée de la salle jusqu’à son siège de façon à ce qu’il s’assoit quand l’officier en charge du briefing prononce le mot « Hack » ; du grand art ! 

       –  pour pénétrer dans la zone OPS (celle d’un escadron), les véhicules étaient systématiquement fouillés, un miroir passé sous la caisse,… car à l’époque l’IRA (branche armé Irlandaise) avait menacé de s’en prendre aux intérêts de l’OTAN. Quelle ne fut pas la surprise du fusilier commando Canadien quand à l’ouverture du coffre de la 305  du détachement français, il vit un pilote (Gadget) lui demander comment il allait ! L’histoire fit rapidement le tour des participants qui en rigolèrent ; pas certain qu’il en soit encore ainsi à notre époque….

–  cela me permet aussi d’adresser un petit coucou à « Néné » chef du détachement français. 

TAM 88

       Dans la jungle des exercices aériens qui événement a été régulièrement commenté dans se déroulent régulièrement dans les cieux européens, nul doute que les lecteurs ou « aérophiles » peuvent y perdre un peu le nord…

    Bien que pour eux des notions telles que « Tiger Meet », « Tactical Meet », « Best Focus », «Central Entreprise», « Datex », «Reforger» soient souvent synonymes de « beaucoup d’avions rassemblés en un même jour en une même place, donc une opportunité photographique sans pareille, on sait beaucoup moins ce qui se cache derrière ces exercices eux-mêmes.

      Nul besoin d’avoir honte de son ignorance car en Amérique du Nord, avec des exercices tels que « Red Flag », « Blue Flag », « White Flag », « Maple Flag « Giant Voice », « Bull’s Eye » et beaucoup, beaucoup d’autres, il faut être spécialiste pour distinguer ce qui fait l’originalité de chacun d’eux, ainsi que leur raison d’être. 

   Le « Tactical Air Meet » est l’un de ces exercices qui se déroule tous les 2 ans et que tout le monde connait maintenant puisque cet évènement a été régulièrement commenté dans les pages de notre magazine. C’est devenu une chose tellement courante en fait, qu’on ne sait plus très bien à quoi il sert, ni comment il se déroule !

Canberra Tornado TAM 88
Canberra Tornado TAM 88

    Est-ce une réunion « amicale » du type « Tiger Meet » ? Est-ce une compétition entre escadrons ou avions ? Ou alors s’agit-il de mettre en commun ses forces pour faire face à une menace commune ?

       Autres questions. Comment les participants vivent-ils cet exercice ? Volent-ils avec moins de restrictions ? Accumulent-ils plus d’heures de vol ? En retirent-ils vraiment des leçons, qu’ailleurs ils n’auraient jamais pu apprendre ? Bien entendu, ces questions concernent tout aussi bien les équipages navigants que les techniciens au sol.

       Cette année, c’est ta base canadienne de Baden Solingen qui a été choisie pour accueillir être cet événement. Une chose est certaine de prime abord : le fait de changer tous les deux ans de base aérienne en lieu et place d’une base d’exercice unique comme il en existe en Sicile, en Sardaigne ou même en Corse est révélateur sur deux points. Premièrement, on ne peut contredire le caractère d’exercice que prend une telle manifestation dans la mesure où la base qui accueille 70 appareils supplémentaires, devra forcément s’adapter à un rythme différent, tant au niveau de l’infrastructure, de la logistique et, du ravitaillement qu’à celui du « management », dirons-nous, de l’espace disponible pour permettre à toutes les équipes invitées de travailIer dans les meilleures conditions possibles.

       Cette pression se fait également sentir au niveau des contrôleurs aériens, assurant la gestion totale de l’ensemble des mouvements sur l’aérodrome, depuis les circuits d’approche jusqu’à la circulation sur les taxiways et la piste principale.

On peut aller plus loin encore, en évoquant l’intégration de 200 personnes supplémentaires, équipages, techniciens et autres personnels qu’il faudra nourrir, loger et transporter. Bref, pour la base qui reçoit, il s’agit effectivement d’une mise à l’épreuve et d’un contrôle de ses capacités à s’accommoder d’un rythme de vie non conforme à son activité quotidienne habituelle. Par contre, c’est un scénario qui pourrait se jouer dans l’hypothèse d’une crise sérieuse ou d’un conflit… Un autre élément entre en faveur du choix d’une base opérationnelle « normale », située sur le continent.

TAM 88-2 JAG de RAF en DL PS
TAM 88-2 JAG de RAF en DL PS
F 16 Danois
F 16 Danois

      Il s’agit pour les équipes participantes d’évoluer dans un espace aérien et dans une zone géographique identiques à ceux dans lesquels elles auraient à intervenir en cas de conflit, et dans le cadre de leurs responsabilités au sein de l’OTAN. Mener un tel exercice à partir d’une base en Sicile, par exemple, impliquerait des problèmes logistiques énormes, et l’intervention quasi systématique de ravitailleurs en vol pour se rendre jusque sur le continent et en revenir.

      Bref, pour le « base commander » de Baden-Solingen, accueillir le TAM 88 fut un honneur, mais pas forcément une partie de plaisir. On pourra ainsi vérifier en pratique ses capacités de « manager », et à la fin de l’exercice, c’est lui qui recevra des messages de félicitations et de remerciements, mais c’est également lui qui sera la cible n°1 si, au soir d’une journée de travail, les mécanos n’ont pas d’eau chaude pour prendre leur douche : c’est accessoire direz-vous, mais ça compte, et c’est essentiel pour conserver sa bonne réputation…

      Et justement, les mécanos et les chefs de piste, ceux qu’on oublie trop souvent, comment cela se passe-t-il pour eux ?

     A leur niveau, le défi à relever est certainement plus grand encore que pour tous les autres, et sans commune mesure avec le travail quotidien sur leur base d’origine. Imaginez la situation sous l’angle suivant. Au TAM, vous aurez trois ou quatre forces aériennes qui, toutes, sont venues avec quatre avions, tous du même type, le F-16 par exemple ; Belges, Danois, Hollandais et Américains vont s’observer mutuellement pour voir lequel d’entre eux pourra, au jour le jour, aligner ses quatre avions disponibles à 100 %. Pas une mince affaire en soi car, si l’une des équipes a des difficultés à ce niveau, ou une indisponibilité de 25 % voire de 50 % sur un avion identique, cela peut-être révélateur d’un problème sur le plan de la maintenance. Pour les équipes au sol, ce sera indubitablement une espèce d’épreuve, et la volonté, surtout, d’atteindre le statut opérationnel des collègues étrangers. Mais heureusement, dans ce type d’exercice international, voué à la réussite d’une cause commune – la défense des pays de l’OTAN –  il est normal que l’on tire des leçons de ses éventuels échecs, et que l’on bénéficie de l’expérience des autres.

      C’est ainsi qu’un technicien hollandais donnera quelques « tuyaux » à un collègue belge sur un problème de maintenance bien particulier. Alors qu’un technicien de l’USAF ayant travaillé sur F-16 dans le climat aride de l’Arizona, dispensera des conseils judicieux aux Européens sur la maintenance de l’avion en plein air, lors de nos étés continentaux. Mais on pourra également discuter d’un problème commun à l’avion, d’une panne ou d’une défaillance fréquente, et trouver, ensemble, un moyen d’y remédier. Lors d’une telle manifestation internationale où chacun défend ses « couleurs », ce sont eux, les techniciens qui tiennent un peu la barre. Sans eux, même le plus « tigre » des pilotes sera dans l’impossibilité de voler, et s’il le faut, ils travailleront toute la nuit pour que le lendemain toute l’équipe, pilotes compris. puisse répondre « présent » et relever un nouveau défi.

EF 111 Guerre Electronique
EF 111 Guerre Electronique
F 16 de Spangdalem
F 16 de Spangdalem

      En ce qui concerne les pilotes, les choses ont quelque peu changé pour eux, à ce TAM 88.

       Dorénavant, il ne faudra plus confondre un TAM avec ce qui fut jadis un « Weapon Meet » ou un « Royal Flush ». Autrement dit, il ne s’agit plus d’une compétition ou d’un concours dans le style « allez-y et que le meilleur gagne ! » Il n’y a plus de classement au TAM, ni d’équipe gagnante. L’esprit du « Meet » a changé : il est devenu plus réaliste.

     En effet, comme devait le déclarer un général lors de la cérémonie d’ouverture : « ce serait une contradiction de nous battre entre nous, alors que le but recherché est d’être efficace ensemble, contre un ennemi commun. » Quoi de plus logique !

     Un participant devait par ailleurs déclarer : « l’abandon de la notion de compétition enlève une partie du stress qui pesait sur les équipages. Aujourd’hui, on recherche l’harmonie et non plus le duel. Au niveau sécurité, c’est mieux également car les équipages ne prennent pas de risques inutiles. » Voilà dans l’esprit dans lequel s’est déroulé ce TAM 88.

     Passons maintenant à la raison d’être du TAM. En termes généraux, il s’agit de recréer un environnement qui permette aux forces aériennes de l’OTAN (Allied Air Forces Central Europe – 2nd et 4th ATAF) de mettre en pratique des tactiques et procédures qui ont été développées conjointement au niveau des forces d’attaque, de défense aérienne, de reconnaissance et de guerre électronique, afin d’en assurer une utilisation harmonieuse tout en tenant compte des divers matériels utilisés.

Les objectifs recherchés par ce biais sont de nature variée : étendre le champ d’activité et d’intervention des différentes forces aériennes concernées, améliorer les capacités de commandement et de contrôle, faire un usage intensif des moyens d’interprétation et d’aides informatiques pour le planning des missions, et enfin, assurer une meilleure compréhension des opérations aériennes combinées. Parallèlement et indirectement, l’exercice permet également de développer la confiance mutuelle entre les divers équipages participants sur un plan plus humain et personnel.

     Concrètement, comment fonctionne l’exercice ? Les participants qui, tous, se retrouvent regroupés sous la notion de force « attaquante », sur la même base, en l’occurrence Baden-Solingen, sont structurés en cinq « escadres TAM », dont chacune a un rôle bien particulier : deux sont vouées à l’attaque au sol, une à la couverture aérienne/chasse, une à la reconnaissance et une à la guerre électronique. Les missions sont coordonnées par un « ATOC » (Allied Tactical Operations Center). Ces escadres effectuent une mission d’attaque « en masse » (près de 40 avions ou plus) une fois par jour, scénario au cours duquel elles obtiennent également l’appui d’un E-3A AWACS de l’OTAN. Leur mission consiste à défaire et à pénétrer le réseau de défense aérienne d’un ennemi hypothétique, pour attaquer ensuite, derrière les lignes, divers objectifs. En 1988, ceux-ci étaient situés en Belgique et en France, exclusivement dans le Nord-Est. A titre d’exemple, l’ancienne base américaine de Chaumont figurait sur la liste des objectifs attaqués.

CF 18 Canadien
CF 18 Canadien
F 15 de Birburg
F 15 de Birburg

      Les forces de défense aérienne ne font pas partie intégrante du TAM, mais participent à l’exercice en jouant le jeu. Ces dernières consistaient en deux escadres de chasse, des sites de missiles sol-air, des stations de détection fixes et mobiles, et elles disposaient elles aussi d’un AWACS. En résumé, toutes les missions dites offensives s’effectuèrent au départ de Baden. Il y en eut 600 en tout.

       Toutes les missions dites de défense, soit 300 au total, furent lancées à partir de diverses bases localisées en France, en Belgique et en Allemagne. On estime qu’environ 500 avions furent concernés par l’exercice, alors que l’équipe TAM elle même disposait de 73 avions à Solingen.

       Afin de tirer le maximum de leçons de cet exercice, une place prépondérante avait été laissée aux missions de préparation, puis à l’analyse des résultats. Une équipe spéciale avait même été mise en place afin d’en vérifier tous les éléments et de se prononcer, ensuite, sur la « qualité » de la mission effectuée.

On comprend mieux l’importance de la planification, lorsque l’on considère que tous les avions partent du même terrain. Il faut donc se rassembler quelque part dans le ciel afin de former le dispositif d’attaque prévu. Or, un F-104 ou un F-5 n’a pas la même autonomie qu’un F-111 ou un Tornado par exemple ; mais il faut que tout le monde arrive sur l’objectif et puisse en revenir avec assez de pétrole.

       Ainsi, durant les missions quotidiennes, on pouvait assister en premier lieu, au décollage de I’AWACS, suivi des avions ECM, puis des F-111 , puis des Tornado et ainsi de suite, les F- 104 et F-5 décollant, en général, en dernier. Au retour, le scénario se déroulait en sens inverse, I’AWACS se posant en dernier, bien après fa grande masse des chasseurs

Et les équipages, d’où proviennent-il ? Il est à signaler que chaque pays présentait une équipe formée d’éléments (avions et hommes) provenant de divers escadrons. Les pilotes eux-mêmes, il faut le préciser, ne sont pas des « débutants ». Ils sont tous certifiés et diplômés du « T.L.P. » (Tactical Leadership Program), et ont une qualification de chef de patrouille leur permettant de mener quatre avions, et de types différents qui plus est. Leur expérience servira bien entendu à la formation des jeunes dans leurs unités respectives

      La France, qui ne fait plus partie intégrante de l’OTAN, avait participé au TAM 88, une fois de plus en tant qu’invitée, avec les 2e , 7e, 11e et 33e escadres. Il en fut de même pour l’Italie et le Danemark qui, eux, ne font pas partie du « Allied Air Forces Central Europe ».

      La conclusion de cet exercice, le général Fred Noak (RFA), commandant en second de I’AAFCE, devait la résumer en ces termes « contrairement à « Maple Flag » ou « Red Flag », le TAM nous offre un bonus non négligeable ; celui de mener des opérations à basse altitude et de manière réaliste, dans un environnement géographique que nous aurions à défendre en cas réel. On ne pourrait trouver un exercice plus adapté que celui-ci pour des membres de l’OTAN.

        Jean-Pierre HOEHN   AIR FAN 

UNITÉS PARTICIPANTES AU TAM 88

        BELGIQUE : Escadron – Bierset, Mirage V (2) / 8e Escadron – Chièvres, Mirage V (2) / 42e Escadron de Reconnaissance – Florennes / Mirage V BR (2) / 349e Escadron – Beauvechain, F-16 (1)

       ITALIE :  62e Escadre – Ghedi, Tornado (2) / 9e Escadre – Grazzanise, F-104S (1) / 36e Escadre – Gioia del Colle, Tornado (1)  Escadre – Trapani, F-104S (1) / Escadre – Istrana. F-104S (1) /  350e Escadron — Beauvechain, F-16 (1)

     HOLLANDE : 314e Escadron – Eindhoven, NF-5 (2) / 316e Escadron — Gilze-Rijen, NF-5 (2)

    CANADA : 409e Escadron Nighthawks » – Baden Soelingen, CF-18 / 421e Escadron Red Indians » – Baden Soellin CF-18 / 439e Escadron « Tigers » – Baden Soellingen CF-18. Le Canada a participé avec 8 avions.

      GRANDE-BRETAGNE – : llnd Squadron – Laarbruck, Jaguar (2) / IXth Squadron – Brüggen, Tornado GR. 1 (4) / XIXth Squadron – Wildenrath, FG.R2 Phantom (2)

      RAF Germany : Unités de la RAF basée en Grande-Bretagne : 29th Squadron –  Coningsby, Tornado F3 (2) / 560th Squadron – Wyton, T-17 Canberra (1) (ECM) / 617th Squadron – Marham, Tornado GR.1 (4)

     DANEMARK : 730th Squadron – Skrydstmp, F-16 (2) / 725th Squadron – Kamp, F-35 Draken (4)  

     FRANCE : 2e Escadre de Chasse – Dijon, Mirage 2000 (2) / 11e Escadre de Chasse Toul, « Jaguar (2) / 7e Escadre de Chasse – St. Dizier, Jaguar (2) / 33e Escadre de Reconnaissance – Strasbourg, Mirage F1CR (2)

     USA : 20th TFW – Upper Heyford, F-111E (4)CF-18 / 52nd TFW – Spangdahlem, F4G (2) et F-16 (2) / 42nd Electronic Combat Squadron – Upper Heyford, EF-111A (2) (ECM) / 36th TFW – Bitburg, F15C (2)

     RFA : JaBo 32 – Lechfeld, HFB-320 Hansa Jet (ECM) (2) / JaBo 33 – Büchel, Tornado (4) / AkG 51 – Bremgarten, RF4E (2) / IG 74 – Neuburg, F-4E (2)

     Enfin il y eut le Nato Airbone Early Warning Force (NAEWF) avec un E-3A aux couleurs de  l’OTAN.

COLMAR, mes souvenirs avec ceux de la 11EC

La base de Colmar

MES SOUVENIRS AVEC CEUX DE LA 11EC, de 1965 à 1967

(par un ancien chef de quart de l’approche de Colmar)

                               Plus que des anecdotes, ces souvenirs sont une évocation de l’activité aéronautique de l’Armée de l’Air, dans l’espace aérien de l’Alsace du sud entre 1965 et 1967. Deux escadres de chasse française séparées par le Rhin s’y entraînaient intensément à leurs missions de guerre respectives dans un esprit de compétition exacerbée. Toutes deux disposaient d’un encadrement de grande qualité qui avait acquis expérience et combativité dans des conflits où ils étaient sortis vainqueurs. Ces hommes remarquables, commandant d’escadrille, commandant d’escadron ou commandant d’escadre qui furent un peu plus tard mes chefs forgeront une aviation de combat exceptionnelle dont les appareils interviendront victorieusement dans de multiples parties du monde. J’ai pris du plaisir à citer certains noms, car ils ont fait partie de ma vie militaire.

                               Lieutenant du corps de Bases de l’Armée de l’Air, promotion 1962 de l’École de l’Air, à la sortie de Salon j’avais choisi la spécialité de contrôleur de circulation aérienne désirant être au plus près des avions et des pilotes. Je suis affecté à ma demande le 10 décembre 1965, au contrôle local d’aérodrome (C.L.A) de la B.A.132 de Colmar-Meyenheim au titre d’officier contrôleur d’approche.

                Je sortais de ma période de spécialisation qui s’était déroulée à l’École Nationale de l’Aviation Civile qui à l’époque était installée à Orly. Ma connaissance de l’Armée de l’Air était superficielle, pendant ma formation je n’avais connu que les bases aériennes de Salon, Cazaux, Mont de Marsan, Cognac et Étampes. Aussi lors de visites organisées par notre centre de formation nous avions pu nous renseigner sur notre futur travail et je fus littéralement conquis par l’importance guerrière de la B.A.132 et son contrôle d’aérodrome. C’était un autre monde que celui qui existait sur les autres bases aériennes que j’avais connu, nous sortions de la guerre d’Algérie et l’Armée de l’Air fonctionnait alors à deux vitesses : l’une regardait devant elle vers l’Est et l’autre regardait maintenant derrière son épaule, vers le Sud. Lors de notre amphi-garnison mon rang de sortie me permit de choisir parmi la dizaine de bases proposées celle qui m’avait le plus impressionné.

                Les approches des bases aériennes du Commandement Tactique étaient modernes, toutes équipées d’un radar (RAdio Detection And Ranging) panoramique, le S.R.E. (Search Radar Equipment) qui pour faciliter l’identification des aéronefs comprenait un radar secondaire, signal électronique émis par l’avion, l’I.F.F (identification ami ennemi) qui codé devenait le S.I.F.. Le reste des approches françaises avaient encore les goniomètres de la seconde guerre mondiale, le gonio axial était disposé sur le terrain et le gonio  »flanquer » ou latéral, armés par quelques opérateurs isolés se trouvait à une dizaine de kilomètres de la base. L’identification des avions était assurée par le croisement sur la table traçante des deux faisceaux lumineux maniés manuellement et dont les données provenaient des relevés des deux gonios transmis téléphoniquement, vestige de la deuxième guerre mondiale. 

                    Un chasseur-bombardier impressionnant Le F 100.

F 100 à Bremgarten
F 100 à Bremgarten

                Très vite je fus confronté aux caractéristiques aéronautiques des F 100 Super-Sabre stationnés sur la B.A.136 de Bremgarten, située tout à côté, en face, de l’autre côté du Rhin. Bien que leurs missions d’entraînement s’effectuaient essentiellement en basse altitude. Cependant, certaines de type haut-bas-haut ou lors de missions plastron (chasseur ami servant de cible d’exercice) au profit des chasseurs de D.A. transitaient par notre intermédiaire à destination notamment de la station radar de Contrexeville. L’approche de Bremgarten n’ayant de liaison directe qu’avec l’autre station radar  »du secteur » Drachenbronn récemment inaugurée en 1964. La mission secondaire de la 11 était l’interception de jour.

                De temps en temps, nous recueillons à l’approche de Colmar certaines patrouilles de F 100 D monoplace et F 100 F biplace de la 11 qui venant de France (de l’intérieur comme on disait en Alsace) qui préféraient  »percer » (traverser la couche de nuage) avec nous pour ensuite rejoindre directement leur base soit en basse altitude à vue, soit par  »hand-over » ou transfert d’approche à approche entre Colmar et Brem…

                Parfois nous recevions la visite d’autres F100 super sabre français, il s’agissait de ceux de la 3e EC en provenance de la base aérienne 139 de Lahr située de l’autre côté du Rhin en face de la B.A. 124 de Strasbourg, mais c’était peu courant. Et nous avions régulièrement les déroutements des appareils de chasse de nos autres bases de l’Est, F84F, RF84, mystère IV et mirage IIIR qui pour des raisons techniques concernant soit les avions, soit l’état de l’infrastructure de leur terrain ou à cause de l’aggravation brutale de la situation météorologique de leur base de stationnement, étaient dirigés sur notre plate-forme. Pour la 11, les déroutements étaient dus à des raisons techniques, essentiellement des  »engagements barrière », car entre les deux plateformes très poches, à une dizaine de nautiques seulement (une vingtaine de kilomètres), la situation météo était identique et souvent favorable à cause de l’effet de  »foehn » qui relevait le  »plafond » (sommet de la couche nuageuse) grâce à la présence du massif vosgien.

                C’est ainsi que j’ai pu véritablement contempler cet oiseau métallique mythique qui avait écrit son histoire au Vietnam, impressionnant par ses dimensions comparées à celle des Mirages certes élégants mais qui semblaient fragiles à côté de ce croiseur des airs qui dégageait une impression de puissance. 

                Avec le F100, le plus impressionnant était le décollage, car, pour atteindre sa vitesse critique décollage, le F100 devait utiliser sa  »military power » ou  »post-combution » ou P.C. Les vieux pilotes de F100 qui avaient été  »lâchés » par des instructeurs U.S utilisaient souvent doctement le terme de military power. Au  »top décollage », les F100 ouvraient l’écoulement du carburant nécessaire à l’augmentation de puissance, les volets de la tuyère à l’arrière du réacteur se refermaient et pour nous spectateurs attentifs nous entendions tout d’abord une détonation brutale très forte (par condition de vent favorable nous pouvions entendre les détonations des P.C des F100 au décollage de Brem). Puis c’était un vrai feu d’artifice qui éclairait l’arrière de l’avion, la couleur était principalement mauve entourée de deux anneaux lumineux caractéristiques et se terminait par un panache d’une dizaine de mètres de couleur rougeâtre. Comme toujours, l’avion quittant le sol, le bruit cessait brusquement et le feu arrière s’éteignait aussitôt.

              Un décollage de F100 était donc toujours spectaculaire et attirait tous les regards.

F 100 prêt à décoller
F 100 prêt à décoller

                Les F100 n’avaient pas des moyens de transmission exceptionnels, son poste radio principal était un U.H.F américain (Upper High Frequency) qui était souvent en panne. Heureusement il disposait d’un deuxième poste radio mais, celui-ci était un V.H.F (Very High Frequency) à canaux présélectionnés, ce poste secondaire était de faible puissance, il représentait un cauchemar pour les contrôleurs.

                Les F100, pour assurer leur mission principale de pénétration en basse altitude volaient toujours avec des bidons supplémentaires et les contrôleurs les considéraient comme des appareils qui ayant beaucoup de  »pétrole » ou carburant, n’avaient donc pas la priorité pour l’approche. Mais lorsqu’ils étaient en configuration lisse, sans bidons extérieurs supplémentaires, ce n’était pas la même chose et je me souviens des remarques répétées de certains cadres inquiets de la 11 qui nous rappelaient qu’avec cette configuration le F100 n’avait pas plus de carburant que les Mirages, ce qui voulait dire pas beaucoup.

  L’alerte permanente.

                Pendant les premières années de mon affectation à Colmar, notre pays faisait encore partie de la structure intégrée de l’O.T.A.N. et notre rythme opérationnel était intense. Dans les escadres, et les escadrons de chasse il régnait alors une odeur de combat et les pilotes étaient des guerriers. La grande majorité d’entre eux avaient été engagés dans les opérations aériennes d’Algérie, certains d’entre eux y avaient été marqué dans leur chair. Le commandant Jean Bonnet, ancien commandant du 1/3 de Lahr sur F100, était chef des opérations de la 13e escadre en 1965, il avait eu en Algérie son avion touché et qui avait pris feu en vol, il parvint à crasher son T6 et se dégager brûlé à 50%, il finit sa carrière comme général à la Direction du personnel militaire de l’Armée de l’Air, où il fut de nouveau mon chef alors que j’étais le sous-chef du 2e bureau de cette direction (bureau des sous-officiers). De même, le commandant du CEVSV, unité navigante stationnée alors à Colmar, le commandant Le Noury, portait également les marques de brûlures sur tout un côté du visage et du corps. Claude Le Noury sera commandant de la base de Colmar en 1977. Beaucoup de ces navigants avaient effectués en plus, en 1956, des missions de guerre au-dessus du territoire égyptien qui vit plusieurs de nos escadrons de chasse intervenir pour la reconquête du canal de Suez. Sur ces deux théâtres d’opérations, ils étaient sortis vainqueurs mais on leur avait volé leurs victoires, alors ils continuaient le combat. L’odeur de la guerre était présente partout, à commencer par la tête de notre commandement, le général commandant la Fatac-1ere RA, ancien de l’École de l’Air, promo 1938, était parmi les  »as de guerre » il nous commandait 20 ans après la fin de la guerre, il était titulaire de 9 victoires aériennes et de 13 citations. Son indicatif  »maquis 01 » semait la terreur parmi les contrôleurs d’aérodrome, à chaque passage sur une base, le contrôleur de service prenait systématiquement 8 jours d’arrêt, par principe, aussi nous avions décrété un tour pour permettre à tous d’avoir le plaisir de signer au bas de la page de sanction.  

                Dans cette ambiance tendue, les alertes succédaient aux alertes et les exercices plus ou moins importants venaient agrémenter notre travail. Le classeur qui décrivait tous les exercices, les CPX (Consignes Permanentes d’Exercices) était d’une belle épaisseur.

                Je me souviens par exemple de l’exercice  »roulette » qui était toujours déclenchée à des heures impossibles surtout au milieu de la nuit par des officiers sadiques. Il consistait à faire rouler les avions d’alerte jusqu’en bout de piste où était relevé le temps de réaction. Pour le plaisir, les responsables de ces exercices poussaient parfois la plaisanterie à poursuivre la manœuvre par un autre exercice qui exigeait le décollage. Alors, au cours d’une nuit noire, imaginez l’angoisse du pilote de la 13 qui avait décollé en pyjama négligeant sa combinaison de vol croyant en un retour rapide dans les bras de Morphée et qui propulsé dans les airs sur son moderne destrier se voyait accueilli par des camarades chasseurs hilares stationnés sur une autre plate-forme au mieux française mais qui aurait pu être alliée. Le terrain de Ramstein en Allemagne, ainsi que celui de Neubourg dans une moindre mesure, étaient l’un des terrains préférentiels des déroutements imposés en vol par Aircent aux Mirage III. A l’époque Ramstein Air Base, du district de Kaiserslauten au Nord de Strasbourg, était la principale base de chasse de l’USAFE. Toutes les communications radio se passaient en anglais, cette procédure était obligatoire et ne demandait aucune peine pour les cadres P.N. formés par des instructeurs U.S. Mais quand nous quittâmes l’Otan et du jour au lendemain sur un ordre, nous devions parler français et que le français. Quelques années plus tard, le retour à la procédure anglaise fut difficile aussi bien pour les pilotes que les contrôleurs. J’étais alors à Dijon et mon commandant de base le Colonel Jacques Bourillet qui avait été brigadier de promotion à Salon lorsque j’étais élève, puis ancien commandant d’escadron du 1/11 sur F100 en 1965, avait payé, sur ses crédits instruction, à mes contrôleurs, pendant deux ans de suite, des cours d’anglais hebdomadaires de deux heures de conversation, qu’un professeur civil venait nous dispenser à la tour de contrôle tous les mercredi matin pendant la matinée réservée à l’instruction. Nous acquîmes rapidement tous le Cmlp un ou certificat militaire de langue parlé du premier degré d’anglais et certains furent reçus au deuxième degré. Rendons un hommage bien mérité au Général Michel Forget notre chef à la Fatac, d’avoir compris que seule la pratique pouvait nous faire progresser. Il avait réussi à convaincre son homologue de l’USAFE que les échanges de contrôleurs US et Français ne pouvaient être que bénéfiques pour nos deux armées. Pendant quatre ans, les contrôleurs des CLA de la Fatac iront à tour de rôle passer trois semaines dans les tours de contrôle US d’Allemagne. Nos progrès furent immédiats, la motivation accrue et pour les contrôleurs US ce fut de bonnes vacances, surtout gastronomiques très appréciées par des sous-officiers majoritairement d’origine mexicaine.       

        La valse des codes.

                Les navigants d’aujourd’hui pensent que les indicatifs codés des escadres et des escadrons étaient permanents, il n’en était rien. Sous les ordres du 1er Catac tous les premiers de chaque mois nous procédions à la redistribution de ces indicatifs entre toutes les escadres et escadrons rattachés. Et pour faire bonne mesure c’était en même temps la redistribution des fréquences particulières U.H.F des tours de contrôle et des quatre fréquences attribuées à chaque approche du commandement tactique. Chaque base aérienne, chaque centre de contrôle étaient nommés par un nom codé sans relation avec son implantation géographique et que personnel navigant et contrôleur devaient impérativement utiliser, ce code tournant changeait également le 1er de chaque mois. Je vous laisse imaginer le désordre radiophonique de chaque 1er de mois. Les ordres correspondants étaient tombés dans la nuit, donc en général, cette matinée du premier de chaque mois était une période de  »no fligth » car il fallait laisser le temps à la section photo de tirer les fiches de renseignements emportées en vol par les pilotes qui indiquaient codes terrains et fréquences radio à utiliser. Cette valse des codes perdura quelques mois après que nous ayons quitté l’OTAN et puis un jour tout cessa et les escadrons conserveront pour longtemps le dernier code tournant qui leur fut attribué.

                Plein de sollicitude à notre égard, les officiers de la 4e ATAF voulaient s’assurer de notre constante disponibilité et de notre faculté d’adaptation. Pour cela, ils avaient une manœuvre préférée c’était  »l’évaluation opérationnelle » uniquement tournée vers le côté opérationnel, la Fatac repris cette habitude qui devint une  »évaluation tactique » plus générale, mais sans jamais atteindre le réalisme otanien. Donc, régulièrement nous recevions la visite d’une vingtaine d’officiers alliés avec un majorité d’officiers belges qui entendant le français étaient plus particulièrement chargés de découvrir les  »adaptations » françaises au règlement interallié. Bref, le réalisme était toujours présent, en salle d’approche quand le chef de quart se voyait remettre une fiche lui indiquant que son radar de détection était en panne, ce n’était pas simplement une indication car l’officier évaluateur se faisait un malin plaisir à éteindre tous les  »scopes » (écrans) de la salle de contrôle. Si l’approche avait des appareils en compte et c’était toujours le cas ou alors il n’y aurait pas eu de plaisir, il devait prendre les bonnes décisions en liaison avec le directeur des vols : soit il assurait le guidage par les autres moyens restant à sa disposition soit il procédait au déroutement. En ce temps-là on déroutait beaucoup et chaque mess-officiers de la Fatac mettait à la disposition des pilotes voyageurs le  »kit propreté » du Robinson aviateur consistant en savon pour la douche, le gant de toilette et les serviettes, la crème à raser et le rasoir, la brosse à dent et le dentifrice. Nos chevaliers du ciel étaient reçus comme des petits rois.!!! ils y prenaient goût et revenaient souvent. 

                Enfin, à chaque évaluation nous jouions le grand jeu du desserrement et toujours après un ramassage général du personnel au cours de la nuit. Le nombre important de bus affectés aux bases aérienne était la conséquence de ces alertes et de la nécessité de procéder à la récupération de l’ensemble des personnels logés et regroupés principalement dans les regroupements d’habitations, les fameuses cités militaires construites en même temps que les nouvelles bases aériennes mais qui se dégraderont rapidement par manque d’entretien de l’organisme de gestion, la SNI (Société Nationale Immobilière), pourtant émanation de l’État, une anomalie.

                Parfois ce desserrement était un vrai déplacement, en réalité c’était un déménagement complet, la 13 EC rejoignait son terrain de Belfort Fontaine (90). Les échelons précurseurs des escadrons mais aussi des opérations et donc du contrôle d’aérodrome avec sa salle d’approche sous tente, son radar (SRE) et son radar de précision atterrissage (PAR) prenaient la route en convoi. Le dernier desserrement de mirage IIIC à Belfort eut lieu en 1964, je ne l’ai pas connu mais j’en ai connu plusieurs semblables ailleurs. En particulier la base de Colmar disposait près de son dépôt de munitions de Munchhouse d’une piste de secours sous la forme d’une portion de route rectiligne située à 5 kilomètres au sud-est de la BA 132 au milieu des champs et se terminant par des alvéoles cachées dans la forêt de la Hardt (j’y ai fait une récolte fabuleuse de cèpe). Lors des exercices, les chasseurs étaient tractés depuis la base en utilisant les routes existantes jusqu’au lieu secret de stationnement. En 1967, lors d’un exercice, le contrôle local y avait installé une vigie mobile qui était sa jeep-radio-follow-me qui servait principalement de véhicule d’inspection de piste. Très rapidement après son arrivée le service incendie de piste avec la grue servant éventuellement à l’extraction du pilote de l’avion craché étaient mis en alerte, de même que l’ambulance de piste du service médical avec médecin à bord, c’était le temps heureux où les armées pouvaient disposer d’appelés nombreux et dévoués. On donna alors l’autorisation de décollage à une patrouille de F100 du 3/11. Tout cela était parfaitement huilé, les difficultés hiérarchiques avaient été aplanies, il faut dire que du temps de l’OTAN, les moyens opérationnels étaient rattachés à l’escadre et en conséquence les contrôleurs du CLA portaient l’insigne de leur escadre. Pilotes et contrôleur avaient le même chef. J’appartenais donc à la 13e EC dont je portais fièrement l’insigne.

                Le terrain de Colmar avait une place prépondérante dans le dispositif de l’A.D. (Air Defense) ou Défense Aérienne de la 4e A.T.A.F (4th Allied Tactical Air Force) du théâtre Centre-Europe de l’OTAN. Pour notre Armée de l’Air, les opérations aériennes d’entraînement étaient dirigées par le 1er CATac (1er Commandement Air Tactique) pour l’Europe et par le 2eme CATac pour les opérations extérieures dépendant du commandement des forces aériennes tactiques qui devint FATac/1er R.A. le 1er mai 1964.

                Bref, Colmar était le terrain de stationnement de deux escadrons de défense aérienne qui avaient pris le qualificatif de  »tout temps » lorsqu’ils avaient reçu des F-86K équipé d’un radar de bord, qualification confirmée avec ses deux escadrons 1/13 Artois et 2/13 Alpes équipés des tous récents Mirage III E. Je me souviens de la grande personnalité de deux commandants d’Escadron du 2/13, le premier qui avait eu son commandement en 1965 était le capitaine Gérard Arnaubec, plus tard, il fut mon supérieur direct comme chef des moyens opérationnel de la base de Dijon après avoir commandé la 10e EC. Le second qui lui succéda au 2/13 en 1966, était le capitaine Étienne Copel, en campagne de tir à Cazaux, il avait pris de son temps pour venir assister à mon mariage à Arcachon. Curieusement ces deux officiers furent amenés à quitter précocement l’Armée de l’Air à cause de leurs témoignages et de leurs réflexions. Le premier qui avait fait paraître un livre sans autorisation, sous le pseudonyme de Spartacus ‘‘Les documents secrets, Opération Manta, Tchad 1883-1984 », fut condamné pour divulgation de secrets d’État ? et emprisonné. Affecté à Balard à cette époque, je me reproche de n’avoir pas essayé de le revoir, car c’était un homme intègre et un grand chef, toute l’Armée de l’Air l’a banni et abandonné. Étienne Copel fut une personnalité forte de cette nouvelle Armée de l’Air, toujours premier en tout, il largua la première bombe nucléaire tactique à Mururoa à partir d’un Mirage III E, le 28 août 1973, alors qu’il était commandant de la 4e EC. En 1981 il fut le plus jeune général en activité, en 1984 alors sous-chef d’État-major de l’Armée de l’air, il démissionna de son poste pour pouvoir s’exprimer librement sur sa conception de la politique de défense de la France. Il publiera alors son premier livre  » Vaincre la guerre » et poursuivra jusqu’à ce jour une carrière politique. Incompris par ses pairs qui voyaient surtout son départ de l’Armée de l’Air comme l’élimination d’un redoutable concurrent, il fut marginalisé. Chapeau mon général!!!

    LE CEVSV 338 à Colmar

                Était également stationné sur le terrain de Meyenheim, une unité particulière le  »CEVSV » 338 ou Centre d’entraînement au vol sans visibilité qui faisait passer  »la carte blanche » pour les équipiers et  »la carte verte » (qualification au VSV) à tous les chefs de patrouille de l’Armée de l’Air et de la Marine. Il disposait alors d’une dizaine de T 33 U.S pour cette mission (altimètre en pouce comme tous les appareils d’origine U.S.). Le contrôle se devait d’anticiper dès le premier contact radio et donner la bonne pression atmosphérique du terrain, le QFE, en millibars pour les appareils de construction française et en pouces pour ceux provenant des USA, d’où l’importance de connaître par cœur les indicatifs escadrons et donc le type d’avion qui se présentait en approche. Cette unité avait un magnifique insigne peint sur le fuselage, il représentait un diable montrant au pilote une carte blanche dans sa main droite et une carte verte dans sa main gauche ou l’inverse. Ces  »T. Birds » étaient équipés du nouveau moyen de navigation le T.A.C.AN. qui affichait azimut et surtout distance et qui était celui des chasseurs modernes F 100 et Mirage III E. Le TACAN (TACtical Air Navigation) est un système de navigation militaire qui permet à un avion de se situer par rapport à une balise en distance et en direction. Lorsqu’un contrôleur annonce sa position à un chasseur, le pilote qui reçoit les mêmes données fournies par l’écran de son tacan à bord, est tout de suite rassuré sur la bonne identification. Afin de pouvoir assurer ce contrôle et notamment les évolutions inusuelles avec tonneaux et barriques du stagiaire en place arrière sous capote, une unité de contrôle et de surveillance spécifique avait été créé à l’approche de Colmar, qui avait l’indicatif de  »Mira » et qui possédait son propre espace aérien réglementée (restricted aera) située au-dessus de la Forêt Noire et du terrain de Bremgarten. Cette zone réglementée dévolue au contrôle français en territoire allemand était un reliquat des droits issus de l’occupation du territoire allemand par les forces militaires françaises. Les pilotes moniteurs de cette unité officiers et vieux sous-officiers étaient tous des navigants de grande expérience, nous les avions souvent au téléphone pour débriefer leurs vols, ils recherchaient toujours la perfection et la diffusion de leur expérience. Nous devions faire du contrôle final au degré près !!!, j’en rêve encore. Pour les stagiaires, ce contrôle d’aptitude était une remise en cause de son professionnalisme. Ils abordaient cette semaine de vol le plus humblement possible, elle consistait en trois vols d’instruction et un quatrième vol pour l’examen, le jeudi. Pour les recalés le vendredi était un vol de repêchage. Chaque vol entièrement sous capote consistait d’abord en évolutions en panneau partiel : sans horizon artificiel ni conservateur de cap, puis en positions inusuelles, ensuite venait la partie entraînement au VSV, l’avion devait faire une QGH (percée par passage à la verticale du terrain) à l’aide du radiocompas ou du Tacan, complété par un GCA, une remise de gaz pour un nouveau GCA avec atterrissage, chaque vol durait environ une heure et demi. J’ai vu défiler et contrôler tous nos pilotes-chasseurs, pour nous les jeunes contrôleurs, c’était une formidable école de formation. Débutant, profitant de mon inexpérience, l’un de ces moniteurs me donna une leçon qui est encore gravée dans ma mémoire. Je contrôlais donc un T33 qui avait remis les gaz après une finale GCA et qui se présentait pour une nouvelle finale avec atterrissage, je lui ordonnais un nouveau cap (direction) sans indication de sens de virage. La procédure correcte était :  » à gauche cap 200 » et non pas  »cap 200 », le pilote confirma l’ordre et presque immédiatement annonça avoir exécuter l’ordre, incrédule le plot de l’avion était au même endroit, il n’avait pas bougé et pour le faire revenir sur l’axe, je lui donnais un nouveau cap. Le moniteur intervint pour ironiquement demander confirmation de cette succession de caps. J’avais compris, le T 33 avait fait un looping, j’eus droit à un débriefing sanglant, mais je n’ai plus donné de cap sans indiquer le sens à prendre. J’évoque, la personnalité étonnante d’un adjudant-chef moniteur de cette unité, l’adjudant-chef Toussaint, tout le monde le craignait, il faisait trembler jeunes pilotes, contrôleurs et mécaniciens. Comme il avait été le moniteur de presque tous les commandants d’escadrille et d’escadron, il avait une aura telle que peu de personnes osaient lui demander des comptes. Il connaissait parfaitement le fonctionnement de son avion, toujours avec le tournevis dans sa tenue de vol, il lui arrivait de démonter en vol le tableau de bord et de résoudre la panne en vol. Lors de vol de navigation, il démontrait à certains de ses élèves comment l’on pouvait augmenter la distance de vol d’un appareil. Cette manœuvre consistait à couper le réacteur en haute altitude, restons sérieux avec le T33 disons 30 000 pieds et à planer, puis en basse altitude rallumer le réacteur (il faut avoir confiance en son matériel) et recommencer la manœuvre. Il nous fit un jour un vol de plus de quatre heures, ces démonstrations seront arrêtées par un général stagiaire sans humour qui n’avait pas apprécié cette technique d’allonge. Les minimas étaient théoriquement de 200 pieds, mais je n’ai jamais dérouté un T33 du CESVS pour QGO (météo inférieure aux minimas), c’était de sacrés pilotes et ils avaient confiance en nous. Mais ils nous maintenaient la pression, le même moniteur, célibataire endurci, dormait très peu et la nuit faisait du bricolage dans sa chambre. Pour vérifier que nous tenions correctement la veille, la nuit pendant les alertes, il nous contactait sur le canal radio de la vigie ou de l’approche avec son indicatif personnel pour demander les éléments météo, à par exemple à trois heures du matin !!! cela motive.        

Un T33 du CEVSV 338
Un T33 du CEVSV 338

    Les exercices d’interception et d’arraisonnement.

                La frontière ennemie, était à  »une étape du tour de France » de notre propre frontière nationale comme l’avait dit le Général de Gaule et comme la base de Meyenheim était sur notre frontière de l’Est, l’alerte D. A. s’y tenait H 24 et à deux avions à 5 minutes et 2 avions à 15. Pour assurer nos missions, l’approche de Colmar disposait de deux radars de recueil, le bien connu S.R.E  (search radar equipment) en service dans presque tous les C.L.A. de France et un autre système de radar d’origine américaine composé d’un radar panoramique le M.P.S. 11 et d’un radar d’altitude à balancement le M.P.S.14. Ces radars étaient les éléments restants des stations de guidage des missiles tactiques Nike des unités de l’Armée de l’Air stationnées à Friedrichshafen pour la 501e brigade d’engins française et à Stetten pour la 500e brigade. Nous étions donc une approche très bien équipée et donc très sollicitée et en outre nous servions systématiquement de terrain de dégagement (déroutement) éventuel pour les appareils des forces aériennes stratégiques.

                Les nuits étaient longues. Aussi incroyable, je vois que vous en doutez, pendant trois années ma moyenne horaire de présence à l’approche de Colmar fut de 72 heures par semaine… Notre record de mouvements pour un aérodrome militaire avait atteint le chiffre de 319, sachant qu’un espacement de trois minutes entre deux mouvements d’appareils à réaction est indispensable et minimum pour éviter les turbulences, le décrochage à l’atterrissage et la libération complète de la piste pour les décollages, vous pouvez constater que l’on ne pouvait pas faire beaucoup mieux. Notre plate-forme était considérée comme sûre pour le recueil d’appareils de tous types.

           Une odeur de poudre.

                Donc, en ces derniers jours de 1965, l’alerte DA à Colmar était tenu par deux Mirage IIIC de la 2e EC de Dijon, car la 13, qui venait de toucher à partir de mai 1965 ses premiers Mirage IIIE, n’était pas encore qualifiée  »alerte DA » par la 4e ATAF (la disponibilité de ces avions neufs bourrés d’électronique était très faible comme toujours en pareil cas). C’était une fin de matinée si mes souvenirs ne me trahissent pas, soudain nous entendîmes un appel sur la fréquence commune de l’OTAN, la Gold 1 où fréquence de  »garde » un message automatique d’alerte :  » Brass Monkey ». Cette annonce répétée plusieurs fois nous avait préparé à un événement futur, elle prévenait le pilote d’un appareil navigant cap à l’est qu’il avait pénétré dans la zone tampon ou A.D.I.Z. (Air Defense Identification Zone) et que poursuivre selon cette trajectoire pouvait conduire à un incident diplomatique avec les pays du Pacte de Varsovie soit au pire au déclenchement de la troisième guerre mondiale.

                Encore quelques minutes et la sirène retentit dans notre salle d’approche et à la Vigie nous prévenant du déclenchement d’un décollage sur alerte. Le directeur des vols confirme par haut-parleur le  »scramble » de nos deux avions d’alerte.

                Dans toutes ces histoires on ne fait rien pour simplifier la vie du contrôleur, la zone d’alerte est toujours située sur le côté en fin de la piste d’atterrissage préférentiel, soit à Colmar la piste 20 (pour un cap 200). Les avions d’alerte vont devoir décoller en Contre-QFU (le code Q est un code de l’aviation internationale qui signifie sens d’atterrissage, ici dans notre exemple le QFU est 20), mais à condition que le vent contraire ne soit pas supérieur à 10 nœuds, ce qui était très rarement le cas.

                Pour décoller et se diriger en montant selon le cap requis par les ordres d’opérations en toute sécurité il appartient au contrôle (Vigie et approche) de dégager l’espace aérien devant les avions en  »scramble » (décollage sur alerte) et ce n’est jamais une chose simple pour un contrôle toujours surchargé de trafic et avec des pilotes toujours pressés de se poser dans ces cas-là.

                Mais, ça passe toujours pour les  »hots », pour les  »practice » (décollage sur alerte en exercice) le contrôle a très souvent interdit ces décollages en Contre-QFU, après une passe d’arme avec la direction des vols, car il était le seul à pouvoir juger de la situation instantanée régnant parmi les  »short » pétrole.

                La situation est très intéressante mais que deviennent nos F100. Un peu de patience j’y viens.

                PC maintenu allumée, nos chasseurs rentrent le train, prennent le cap 080 vers l’Est et contactent la console  »montée » du contrôle local, lequel après identification de leur écho radar les autorisent à poursuivre leur ascension vers un niveau de vol (F.L.) plus élevé. En salle d’approche on s’active, le contact téléphonique avec la station radar de défense et de surveillance aérienne allemande de Mestetten, a été réalisé, ce dernier identifie nos chasseurs et le  »hand-over » peut donc s’effectuer, nos Mirage III passent sur la fréquence du contrôleur allemand. C’est fini pour nous, la routine reprend mais le directeur des vols qui a une grande expérience fait en sorte que nos avions en vol regagnent au plus vite la plate-forme. Le temps passe vite et peut être 15 minutes environ après le scramble, le contrôle de Mestetten nous rend la patrouille. Le contact radio est difficile, les deux avions échangent des messages dont la signification nous semble étrange. La patrouille demande priorité pour l’atterrissage, elle encadre deux avions arraisonnés, l’approche est faite directement pour une arrivée à vue, le terrain étant vert (code couleur indiquant la possibilité de se poser à vue après une traversée des nuages). Tout le reste va se passer à vue, je viens de grimper quatre à quatre les quatre étages qui séparent la salle d’approche de la vigie de la tour qui contrôle le roulage au sol, les décollages et les atterrissages et j’aperçois en longue finale nos quatre avions. Les pilotes des Mirages échangent de multiples messages me faisant croire que les avions arraisonnés ne sont pas tout à fait coopératifs. Le premier Mirage est devant le premier ennemi que suis le deuxième, il sort le train pour indiquer l’ordre d’atterrissage, les deux avions ennemis que je vois mieux maintenant, sont métalliques, ils sortent chacun leur train, ils n’ont aucune marque distinctive peinte ni sur le fuselage ni sur la queue, pardon la dérive, ils ressemblent à tout cracher à des avions de construction soviétique, la tension monte. Le second Mirage est derrière, il n’a pas sorti son train, il surveille et menace de ses armes de bord les intrus contre toute manœuvre intempestive. La tour donne les autorisations d’atterrissage doublées par deux fusées de couleur verte… et… en très courte finale, une double détonation confirme le déclenchement des P.C. des inconnus qui rentrent le train accélèrent brutalement virent brusquement à gauche au ras des pâquerettes, c’est à dire en frôlant le toit de la tour pour prendre un cap à l’Est. Par radio nous informons nos chasseurs, surtout le premier qui ne pouvait voir la manœuvre des ennemis. La réponse est claire est sans appel :  »short-pétrole » and full stop (atterrissage).

                Pendant quelques minutes nous nous sommes pris au jeu de la guerre et nous sommes déçu du résultat, c’est un échec de nos chasseurs et une victoire des ennemis qui n’étaient autres que deux F100 de la 11. Des traîtres !!! 

                Régulièrement nous devions contrôler des F100 de la 11. C’était souvent un des premiers vols d’un jeune pilote qui venait se familiariser avec son nouvel avion et avec son terrain de déroutement de prédilection.

        La France quitte l’OTAN.

                Toutes ces relations étaient bien ordonnées mais un événement politique va briser nos habitudes.  Le 21 février 1966, le Président de la République, le général de Gaule fait savoir que La France va se retirer du commandement intégré de l’OTAN. La fin de la subordination des forces françaises à l’OTAN est fixée au 1er juillet 1966, mais le retrait des bases alliées en France s’échelonnera du 1er avril 1966 au 1er avril 1967, ce qui décalera le retour dans l’hexagone des escadrons français en Allemagne.

                La 11e EC était particulièrement concernée et devra quitter Bremgarten. Ce déplacement sera préparé en amont et l’escadron 3/11 Corse nouvellement crée le 1er avril 1966, va faire un mouvement préalable sur Colmar Meyenheim au cours du mois de juin 1966. Ce sont les 17 F100 de cet escadron qui s’installent sur la  »marguerite » sud-est de la base de Colmar Meyenheim. Sur une base aérienne une marguerite est une aire de stationnement pour aéronefs disposée selon le dessin d’une marguerite avec de 15 à 18 pétales chacune pouvant recevoir 2 chasseurs et au centre de cet ensemble il y avait un hangar pour la  »mécanique ». Ces F100 étaient la propriété de l’état français qui les avait achetés à la différence des autres F100 qui étaient prêtés à la France par les États-Unis. Le PC (ici il s’agit du poste de commandement) de l’escadron était installé dans un abri antiatomique enterré à proximité qui était équipé de tous les moyens téléphoniques nécessaires au fonctionnement des  »OPS » ou opérations. Cependant, c’était du camping, car il n’y avait pas d’installation en dur, seules quelques tentes apparaissaient çà et là pour protéger les mécanos, ainsi qu’une grande remorque US qui se dépliait sur les côtés, certes, confortable qui servait essentiellement aux préparations des missions.

                Une remarque sur les caractéristiques des bases types de l’OTAN qui doit être oubliée à ce jour. Sur les 17 nouvelles bases construites pour l’OTAN, l’infrastructure se présentait de la même manière : une piste de 2 400 mètres utiles, un taxiway ou chemin de roulement et 3 marguerites. Ces taxiways de même longueur que la piste mais moins large servaient de piste de secours pour le décollage et l’atterrissage pour un seul chasseur alors que deux réacteurs pouvaient utiliser la piste principale en même temps. La caractéristique commune était la distance strictement la même pour tous les terrains entre la piste et le taxiway afin de pouvoir faire un atterrissage mauvais temps avec le G.C.A. sur ce taxiway. Les approches d’aérodromes avaient un seul radar d’atterrissage le P.A.R qui permettait au contrôleur de guider l’appareil en finale jusqu’à ses minimas. Or ce radar avait été conçu pour permettre le guidage de ces finales sur l’axe de piste mais aussi sur l’axe du taxiway dont les écartements étaient standards.

           Le Closing Pattern.

                Ces radars d’atterrissage ne fonctionnaient que dans le QFU préférentiel. Alors quand le vent était contraire et le terrain classé code couleur  »Vert » (ou atterrissage possible à vue), les appareils étaient amenés en vue du terrain, sous la couche de nuages afin de passer directement  »vent arrière » et de poursuivre en dernier virage pour l’atterrissage dans le QFU en service. Mais si le terrain était couleur  »Jaune », (atterrissage mauvais temps) nous appliquions une procédure spécifique appelé le  »closing pattern », non traduit en français certainement un truc de cow-boy. Elle permettait un atterrissage avec 500 pieds de plafond seulement, le guidage radar se faisait jusqu’à 500 pieds en contre-QFU, sur ordre, le pilote ouvrait à droite de 20 degrés en maintenant l’altitude, alors il devait rechercher à vue les points caractéristiques au sol en l’occurrence la station d’essence qui était le point de début du dernier virage. Cela marchait et cela évitait les déroutements mais cette procédure était réservée aux seuls initiés du terrain. L’affectation d’un nouveau radar d’atterrissage le S.P.A.R (Sligth P.A.R) utilisable dans les deux sens d’atterrissage supprima la pratique du  »closing pattern ». Cependant la disparition des P.A.R vieillissant interdit les atterrissage type G.C.A sur le taxiway.     

          Le 3/11 à Colmar

                L’ambiance était chaleureuse, le personnel avait reçu des consignes, il n’était pas chez lui, mais de passage. Cependant les échanges entre pilotes des autres escadrons étaient parfois vifs lorsque tout le monde se retrouvait au briefing météo du matin. Chacun vantait les qualités supérieures de son vecteur, les appareils américains étaient supérieurs en tous points aux avions de construction française, les pilotes du 3/11 pouvaient compter sur l’appui des vieux moniteurs du CEVSV qui n’avaient volé que sur des appareils de conception américaine. En infériorité numérique, le pilote de Mirage ne pouvait faire entendre son point de vue. Je me souviens d’un argument sans appel des pro-américains qui affirmaient que dans le cockpit du F100 le pilote pouvait se permettre de déplier en vol tranquillement sa carte de Nav. Avant de partir faire son vol de navigation en basse altitude à vue, le pilote de Mirage devait avoir préalablement plié sa carte de manière scientifique s’il ne voulait pas se perdre. Sur notre base, on reconnaissait facilement un pilote de F100 d’un pilote de Mirage, le premier avait souvent une combinaison de vol usée, délavée, parfois trouée, et avec un blouson de vol qui tombait en lambeaux, alors que le chasseur de DA portait un équipement beaucoup plus neuf. Mais tout cela s’explique, les renouvellements de tenues de vol mais également ceux des tenues du personnel non-navigant, ne se faisaient qu’au compte-goutte, la priorité était  »tout pour les Fas » et si les chasseurs de la 13 avaient des tenues plus récentes ils le devaient à leur bel avion tout neuf que des personnalités extérieures venaient contempler. Quand on pense que des milliers de tenues et surtout des blousons de vol neufs avaient étaient détruits par le commissariat à Bou-Sfer (base aérienne d’Oran) en Algérie, parce que ce matériel commissariat ne faisait pas partie des priorités pour le rapatriement en métropole. Cela faisait rager tous ceux qui se gelaient sous les frimas de l’Est.

                 Les pilotes du 3/11 étaient inquiets de leur sort, depuis qu’ils avaient quitté l’Allemagne ils n’avaient plus de mission de guerre, l’avenir prouvera que cette inquiétude sera infondée, cet escadron aura un brillant avenir. En attendant les F100 servaient surtout de plastron (cible fictive) pour les autres escadres et se spécialisaient dans la formation de tous les jeunes pilotes affectés à la 11. L’ambiance générale était morose, malgré les encouragements à l’optimisme délivrés par le nouveau commandant d’escadron, le capitaine Roumilhac qui sera plus tard mon commandant de base de 1779 à 1781. Plusieurs anciens de la 11 furent mes commandants de base, je pense ici au colonel Desjobert, commandant d’escadron sur F100 au 2/11 en 1956-1958, et qui commandera Colmar en 1969.   

                Le 3/11 était temporairement stationné à Colmar-Meyenheim, les personnels attendaient impatiemment leur affectation définitive. Tous les matins les cars militaires amenaient les personnels du 3/11 en Alsace, les familles étant restés en Allemagne et tous les soirs après les vols les cars faisaient le chemin inverse. Quelques personnes de l’escadron utilisaient leur véhicule personnel et il y eut des accidents de circulation qui eurent des conséquences néfastes sur le moral général

Le 3/11 à Colmar ; les reconnaissez vous ?
Le 3/11 à Colmar ; les reconnaissez vous            

La corvée de charbon.

                Il s’agit des conséquences du  »Crash aérien dans le ciel de Rixheim ». Cet accident raconté par Frédéric Casarin par un article paru le 28 mai 2016 sur internet dans l’histoire de la 11e EC. Cela se passe en 1966, deux pilotes confirmés de la 11 se heurtent en vol quelques minutes après leur décollage de Brem en direction de la plaine d’Alsace. Ils s’éjectent, tombent à proximité de l’aérodrome de Mulhouse-Habsteim, et sont sain et sauf, les deux avions s’écrasent le premier sur Rixheim et le second sur la gare SNCF de l’île Napoléon. Il n’y a que des dégâts matériels plus conséquent à la gare. Les secours militaires et civils rapidement sur place, rencontrent un problème de sécurité. Les F100 étaient armés et les munitions sont encore actives, le casse-tête concerne l’énorme tas de charbon qui a accueilli les obus des canons des deux appareils. Ces obus ont pénétré profondément dans le charbon devenu dès lors inutilisable. Les dégâts commis aux biens des particuliers comme à ceux des entreprises sont tout de suite pris en compte et seront remboursés par le contentieux. Mais reste un problème de taille, le tas de charbon, il est invendable en l’état, on risque l’explosion d’un obus à la combustion. La SNCF et l’Armée de l’Air vont se mettre d’accord : la base aérienne de Colmar achètera le charbon de la 11, charbon dont elle a besoin pour le fonctionnement de sa chaufferie. 

                Alors, commence la dépollution du tas de charbon, les obus peuvent exploser si on les manipule brusquement, il va falloir faire le travail à la main et être patient. Tous les jours ouvrables, une section de militaires du rang quittent la BA 132 pour la gare de triage de Mulhouse afin d’effectuer cette dépollution qui durera une dizaine d’années !!!  

               Les huîtres d’Arcachon n’aiment pas l’altitude.

                Les fêtes de fin d’année 1966 approchent et ici en Alsace elles sont particulièrement suivies. Sur la base de Colmar comme sur toutes les autres bases de l’Armée de l’Air, chaque unité se doit d’organiser un repas convivial, véritable rite de rassemblement coutumier au sein de l’Armée de l’Air. Il y avait deux très grandes fêtes, celle de la Noël et surtout celle de  »la Saint-Eloi »  à l’origine fête des mécaniciens, cette dernière donna lieu à des exagérations qui conduisit à sa quasi suppression. L’Armée de l’Air eut à combattre une grave épidémie contractée en Indochine, puis en Algérie : l’alcoolisme, qui avait touché toutes les spécialités et tous les grades. Les aviateurs originaires du sud-ouest comme moi étaient nombreux au sein de nos bases aériennes de l’Est, pour eux un repas de fêtes comprend impérativement des huîtres que l’on ne trouvait pas facilement sur les marchés locaux, aussi il fallait aller les chercher à la source. Pour l’officier responsable de la restauration de la base 120 de Cazaux, cette période était riche en achats groupés d’huîtres du Bassin d’Arcachon, il reçoit des commandes venant de toutes les bases aériennes, car tous les pilotes de chasse sont passés par Cazaux ils connaissent le goût particulier de nos huîtres. Cet officier va stocker les bourriches dans les frigos de ses mess et chaque unité navigante va lui donner rendez-vous pour la veille de ses agapes.

                Chaque escadre de chasse disposait d’un MD 312 (Marcel Dassault) Flamand affecté au titre d’appareil de liaison et d’entraînement à partir de 1963 et jusqu’en 1974. La 11 et la 13 chacune de leur côté vont donc utiliser cet appareil pour aller chercher les fameuses huîtres à Cazaux. Cet appareil étant qualifié IFR, la mission ne pouvait qu’être réussie, mais les bouches à nourrir étaient nombreuses sur les bases aériennes et certains avions de chasse étaient capable d’être configuré avec un bidon valise. Il n’y en avait pas pour le Mirage III, mais le CEVSV et le 3/11 avaient des bidons-valises, aussi les opérations de chaque unité avaient programmé un vol avec escale à Cazaux au titre de l’entraînement des équipages. En cette veille de fêtes tous étaient revenus en début d’après-midi seuls les deux F100 du 3/11 sont en retard et la météo se dégrade dans la vallée du Rhin. A l’approche de Colmar nous attendons la patrouille pour passer en quinze minutes, nous sommes le soir de Noël, elle doit nous rejoindre par un vol en COM.V (vol à vue en circulation opérationnelle militaire). Rien ne peut surprendre un contrôleur, la patrouille contacte l’approche, après identification il apparaît que les avions sont au sud-ouest pour une cinquantaine de nautique (90 kilomètres) environ, ils volent à environ 1000 pieds-sol et ils demandent le guidage vers le terrain, la pluie bouchant parfois l’horizon. Le contrôleur veut les faire monter plus haut pour dépasser la hauteur de sécurité au-dessus des obstacles que représentent le massif vosgien, fixée à 6500 pieds (2200 mètres), le chef de patrouille refuse expliquant que les huîtres du bassin d’Arcachon ne supportent pas l’altitude. Alors carte en main le contrôleur de service conseille la meilleure route à prendre pour la navigation basse-altitude de cette patrouille de F100. Les huîtres du 3/11 furent sauvées !!!

                Nos peines.

                Nous devions connaître un drame. Le crash d’un appareil du 3/11 au cours d’un exercice d’un vol plastron au profit des intercepteurs de la 13eEC interrompu pour cause de panne électrique.

                Notre terrain étant temporairement déclaré technique pour panne du radar panoramique, selon la règle de la série des embêtements groupés, cet avion piloté par un des plus expérimenté de l’escadron fut pris en compte par l’approche de Bremgarten afin de brûler son carburant en basse altitude en faisant une série de G.C.A. d’entraînement (ground control approach) ou guidage par radar par un contrôleur pour un atterrissage de précision). Que s’est-il passé, nous ne le savons pas avec certitude, l’appareil a percuté le sol à proximité de la BA 136. J’ai mis ma chemise blanche pour la cérémonie, ce fut une des trop nombreuses cérémonies semblables que j’ai connu en unité. J’en suis marqué pour la vie.

                Moins dramatique furent les quelques incidents concernant des appareils du 3/11 à Colmar, il y eu quelques engagement barrières dus à une vitesse d’atterrissage mal contrôlée, surtout sur piste mouillée, il est vrai que les freins du F100 étaient moins performant que ceux des Mirages après un peu d’aquaplaning. 

                   Départ avorté.     

                              Vint la date du départ du 3/11 annoncée depuis longtemps, reportée et maintenant fixée.

                La 11e EC devait s’installer sur la base aérienne de Toul-Rosière laissé libre par l’U.S.Air Force. La rancœur de ces américains chassés de cette base qu’ils avaient édifiée était grande, ils faisaient pour les peuples libres, partout dans le monde, la guerre aux rouges et ici en Europe, les Français les trahissaient et les abandonnaient en plein combat. L’intelligence n’étant pas répartie dans tous les cerveaux de la même manière, certains responsables américains de Toul voulurent se venger et entreprirent un sabotage en règle. Tous les tuyaux d’eau potable, de chauffage, de gaz, ainsi que tous les fils électriques et téléphoniques furent sciés au ras du sol. Pour rendre difficile la reprise de cette base, les saboteurs coulèrent systématiquement du béton dans tous les trous, chaque installation sanitaire, W C, douches, lavabos furent rendus inutilisable. Pour toutes ces raisons la venue de la 11 fut décalée et certaines installations n’étaient pas encore prêtes en temps utile.   

                La 11e EC avait été commandé par le commandant Capillon de 1966 à 1967, général commandant en second la Fatac 1ere RA, il sera mon chef direct lorsque je serai affecté à la section circulation aérienne de cet État-major en 1980-82. Le général Théodore Mahlberg lui succédera à ce poste, s’il avait été mon commandant de base à Dijon, il avait été préalablement commandant d’escadron du 1/11 en 1961 et chef des OPS de la 11 en 1962.

                 Le nouveau commandant d’escadre, le commandant Ghesquière, avait fixé au 14 septembre 1967 le déploiement sur Toul. Il voulait marquer la vie locale et comme Lafayette avant lui il voulait à son tour pouvoir déclarer  »nous voilà ». La météo n’était pas excellente, Toul était jaune comme tous les terrains de l’Est. C’était un temps assez habituel pour une grande partie de l’année, les américains qui venaient du Texas, de Floride ou de Californie appréhendaient leur affectation en Europe, pour eux la caractéristique aéronautique européenne était le pays du  »poor weather » (temps pourri).

                L’escadre va donc se présenter à l’atterrissage à Toul en deux vagues, la première partira de Bremgarten et la deuxième sera constituée par le 3/11 qui décollera de Colmar avec un décalage de  10 minutes environ. L’approche de Colmar assurera le transfert des appareils vers  »Menthol’‘, indicatif radio de la station de détection et de contrôle de Drachenbronn. Cette première partie s’exécuta conformément au plan, mais environ une demi-heure plus tard, en ordre dispersé tous les appareils du 3/11 demandèrent l’approche et l’atterrissage à Colmar. Nous apprendrons plus tard que la plupart des F100 n’avaient pu  »percer » (approche à travers les nuages) une véritable panique s’étant emparée du contrôle de Toul surchargé.

                Le commandement avait commis une erreur, il s’était montré exagérément optimiste quant au niveau opérationnel des contrôleurs de l’approche de Toul. Ces derniers étaient de nouveaux affectés pour la plupart, ils n’étaient pas suffisamment entraînés aux délicates procédures locales d’approche. La base de Toul était proche de celles de Nancy-Ochey et de Metz-Frescaty, quantité d’avions se partageait cet espace aérien relativement restreint, aussi, devant ce problème de concentration de trafic et de danger d’abordage, l’ U.S. Air Force avait créé une station d’approche commune qui s’appelait  »Moselle Contrôle » et qui avait la responsabilité du départ et des arrivées des trois terrains cités auquel il fallait ajouter celui de Grostenquin des canadiens et celui de Phalsbourg. Toutes ces précautions bien connues des cadres auraient dû alerter les responsables de la Fatac.

                Le départ définitif du 3//11 s’échelonnera le lendemain et les jours suivants. C’est avec beaucoup de nostalgie que nous les avons vus nous quitter, nous étions habitués à la détonation caractéristique de leur P.C. et de la sonorité propre de leur poste radio, ils nous ont manqué. 

                Nous ressentions un grand vide, il ne restera sur la base de Colmar qu’une seule escadre à 2 escadrons de la 13e EC, à 15 avions chacun, car le CEVSV nous avait également quitté pour la base aérienne de Saint-Dizier en juillet 1967 et non pas 1965 comme il est écrit la plupart du temps. Un détachement Hélicoptère du 2/67 prendra sa place en 1971, nous apportant un surplus bienvenu d’activité.

                La 11e EC (et la 3) avait permis à la FAS (Force Aérienne Stratégique) une montée en puissance extrêmement rapide au grand étonnement du monde entier, en retour c’est grâce à la FAS que le 3/11 du capitaine Roumilhac apprit la technique du ravitaillement en vol. Le 3/11 puis la 11 tout entière fut l’escadre de chasse unique chargée de l’intervention en Afrique, mais elle commit le péché d’orgueil, elle ne voulut pas partager. Un jour, tous les navigants et mécaniciens de cet escadre transmirent à l’État-major de la Fatac leurs demandes de permission sur une feuille double 21/29,7 car ils n’avaient pu les prendre l’année passée étant en mission outre-mer. La réponse fut réglementaire négative, assortie d’un avertissement : partagez !!!  Depuis lors, tous les pilotes des autres escadrons de Jaguar purent à leur tour accéder aux missions de guerre, l’adrénaline fut partagée. Je suis fier d’avoir un peu contribué à l’entraînement de tous ces hommes.

       COLONEL B. DUTEIN

Les 6 MYSTERE IV de Séville ( 1/2 )

Mystere IV

       Les 2 prochains articles racontent l’aventure des 6 Mystère IV décollant de Cazaux et à destination de Séville et qui,  suite à un concours de circonstances défavorables, s’est terminée par 6 éjections. Dans la patrouille figuraient 2 pilotes de la 11EC, JJ Brie auteur de ces articles et « Tonton » TURINA  qui à l’occasion inaugurait sa série de 3 éjections racontée dans l’article précédent.

 

27 MAI 1966 : SIX MYSTÈRE IV À SÉVILLE

(Première partie)

           En ce mois de mars 1966, nous voici donc, le premier tiers de la promotion, sur la base aérienne de Cazaux, en OTU, à l’escadron de chasse 2/8 « Nice », équipé de Mystère IV, pour poursuivre notre cycle de formation au difficile mais si beau métier de pilote de chasse.

       Là, pour la première fois, nous volions avec une combinaison « anti-g », pleine de lacets partout, ancêtre de l’actuel pantalon du même nom et qui nous faisait plus ressembler à ces prédécesseurs de Patrick Baudry tirés d’un livre de Jules Verne, qu’à des pilotes de Mirage 2000.

      Cazaux. Bien que lieutenants, nous n’étions encore que des poussins. Une base magnifique au bord d’un lac, une escadre de chasse, un avion d’homme, monoplace, des instructeurs, chefs et sous-chefs de patrouille expérimentés, qu’il n’aurait pas fallu appe­ler «monit » depuis le macaronage à Tours ; nous n’étions plus élèves pilotes, mais pilotes de chasse à l’instruction. La transmission du savoir avait un je ne sais quoi de magique, fait, pour ceux qui le trans­mettaient, de rigueur et de fermeté mais aussi de compréhension et de complicité, et pour nous, d’hu­milité, de confiance et d’obéissance presque aveugle.

      Le matin, tous les avions étaient en ligne impec­cable sur le parking devant l’escadron, et nous allions bavarder avec les mécanos qui s’affairaient à la pré­paration pour le vol : pleins de kérosène et d’oxygène, petits dépannages, et changements de confi­guration (avion lisse ou bidons de 625 litres, paniers roquettes, bombes ou armement des canons ou encore équipement en « biroutier » suivant la mis­sion).

      Et puis, un jour, la nouvelle tombe : l’escadron est désigné pour effectuer un voyage de fin de stage à l’étranger. De telles missions étaient parfois déclen­chées afin d’accoutumer les pilotes aux procédures internationales de navigation. C’est ainsi que des patrouilles simples (4 avions) s’étaient déjà rendues en Espagne et en Italie. Le fait que la promo soit exceptionnelle n’était probablement pas étranger au fait que, pour la première fois, il avait été décidé de porter l’effectif de ce huitième voyage à six avions. Objectif : Séville, à l’occasion des célèbres fêtes saintes de Pentecôte (la « Romeria » d’El Rocio).

       Inutile de décrire l’exaltation et la fébrilité qui régnaient dans la salle d’opérations de l’escadron quand, de sa blanche main innocente, le sergent-chef marqueur martiniquais tira au sort, dans un calot bien entendu, les noms des trois stagiaires privilé­giés (Tonton, Jean-Joseph et Pépé), puis celui d’un remplaçant (Pierrot) qui devait rejoindre Séville par avion de transport avec l’échelon technique.

  

       Inutile de décrire l’exaltation et la fébrilité qui régnaient dans la salle d’opérations de l’escadron quand, de sa blanche main innocente, le sergent-chef marqueur martiniquais tira au sort, dans un calot bien entendu, les noms des trois stagiaires privilé­giés (Tonton, Jean-Joseph et Pépé), puis celui d’un remplaçant (Pierrot) qui devait rejoindre Séville par avion de transport avec l’échelon technique.   

         Difficile de décrire les nombreuses pressions et les propositions plus ou moins honnêtes dont les heu­reux désignés furent l’objet pour céder leur place. Pierrot, le remplaçant, n’était pas le seul à s’enquérir tous les matins sur l’état de notre santé ; en bons chasseurs, il nous a fallu d’ailleurs mettre en appli­cation l’un des principaux préceptes du métier : la surveillance de nos arrières.

6 pilotes et Taureau
Les 6 pilotes de Mystere IV

   

    Pendant plusieurs jours, le chef de la future patrouille, le capitaine Paul, commandant de l’une des deux escadrilles, aidé de ses deux autres leaders, le capitaine Olivier et le sergent-chef Michel, collec­tent les divers documents et autorisations nécessaires et préparent la mission.

      La veille du départ, le jeudi 26 mai, nous traçons l’itinéraire sur la carte de radionavigation au 1/2.000.000 et sur la carte au 1/1.000.000 de l’Es­pagne qui nous avait été distribuée (édition 1952, la seule disponible à l’escadre). Puis, je vais passer la soirée chez mes parents, en région bordelaise, où j’en profite pour récupérer le magnifique costume que j’ai fait confectionner chez le tailleur du village (il ne faut pas plaisanter avec l’image de marque de l’Armée de l’air à l’étranger, ni avec celle de pilotes de chasse français face aux petites Sévillanes). Ce brave tailleur, qui n’avait pas eu le temps de préparer la facture de son œuvre me dit qu’il n’est pas inquiet : je paierai à mon retour…

      Le 27 mai au matin, dernier regard scrutateur des copains,… et surtout de Pierrot. La santé et le moral sont de fer. Nous peaufinons la préparation de la mis­sion. Avant d’aller déjeuner, nous amenons nos petites valises au bureau de piste pour que les mécanos les installent dans le compartiment ad hoc derrière la ver­rière. Repas au premier service. Au mess, un collègue me rembourse une belle somme d’argent que je lui avais prêtée quelques semaines auparavant. Voilà qui fera mon affaire pour acheter en Espagne la belle veste en daim dont je rêve depuis longtemps. De retour à l’es­cadron, je fais récupérer ma valise qui contient mon portefeuille. Autant mettre les billets à l’abri et leur éviter la sueur de la combinaison de vol.

     Il est 12 h 30. La patrouille des « Riquet noir » est réunie en salle d’opérations pour le briefing.

      Appel : « Leader, capitaine Paul, n°2 lieutenant Ton­ton, n°3 et deputy-leader, capitaine Olivier, n°4 lieu­tenant Jean-Joseph, n°5 sergent-chef Michel, n°6 lieutenant Pépé ». Nous étudions la mission en détail. Les tâches et les responsabilités sont définies. Nous aurons un temps de curée sur le trajet et à l’arrivée. La patrouille adoptera la formation défensive rap­prochée pour garder la cohésion dans les voies aériennes. Le leader est ferme. Pas de complaisance. Les équipiers seront fidèles à la devise affichée en salle d’opérations, à côté des panneaux de sécurité des vols : « L’équipier tient sa place ou crève ». Ils se tiendront en formation intégrée sur leurs leaders, à 50 mètres, surveilleront le ciel et suivront la naviga­tion. Des questions leur seront posées en vol. Les fréquences des balises de radionavigation qui maté­rialisent la voie aérienne, ainsi que celle du terrain de Séville San Pablo (au cas où une percée au radiocompas serait nécessaire), sont évoquées une der­nière fois ; nous connaissons déjà par cœur les fré­quences et les indicatifs en morse. Nous n’ignorons pas que les seules aides à la navigation sur le Mystère IV sont le radiocompas, le crayon gras et le cal­culateur (pour paraphraser certaines affirmations bien établies). Les balises qui jalonnent l’itinéraire tracé sur nos cartes sont répertoriées à côté des fréquences radio, principales et secondaires des différents organismes de contrôle, sur le bloc note qui sera fixé sur la cuisse gauche.

        Les procédures de secours et les modalités d’un éventuel déroutement sont rappelées en détail. Le pétrole restant au début de la descente, donné par le computer, sera d’environ 1000 kg, soit 150 kg de plus que la sécurité « terrain jaune » en vigueur : le pied ! Je me dis que l’arrivée au break en patrouille à six devrait décoiffer. La percée radiocompas est révisée. Il est 13 h 35. Nous allons aux avions. Celui qui aura des problèmes à la mise en route restera au parking.

        Je dépose ma petite valise au pied de l’avion et, après avoir fait le tour de vérification, je m’installe. J’attends que le mécano monte à l’échelle pour m’aider à me brêler, car, avec la Mae West en plus, il faut avoir fait un stage de contorsionniste pour réussir à enfiler seul le parachute. Je n’aperçois pas mon homme ; il doit être affairé au compartiment valise. Mes collègues à droite et à gauche sont déjà prêts et les réacteurs commencent à tourner. Cela signifie que le check radio a été fait sans moi et que la mise en route a été ordonnée. Paniquant à l’idée de rester à Cazaux pour avoir été trop lent, j’essaie, toujours en vain, d’enfiler le parachute, les sangles ne voulant pas remonter jusqu’aux épaules. Je parviens enfin à le boucler tant bien que mal (ce serait bien le diable que nous ayons à l’utiliser) et à me brêler. Au moment où les autres avions commencent à rouler, les différents indicateurs du tableau de bord m’indi­quent que le groupe électrogène est branché sur mon avion ; j’aperçois enfin mon mécano, auquel je fais signe d’une rotation de l’index particulièrement rapide qui traduit une nervosité non dissimulée que je vais mettre en route. Une impulsion sur le démarreur. La turbine tourne. Les pressions se stabilisent. Le poste de radio est enfin chaud ; le mécano finit le tour de l’avion, monte à l’échelle pour ôter les sécurités de verrière et de siège. Les cales ne sont pas encore enlevées lorsque j’annonce, comme si je renaissais à la vie, « Riquet Noir 4 sur la fréquence – prêt à rouler ». Le leader me demande de les rattraper et de reprendre ma place au point de manœuvre : Ouf ! Je serai du voyage, mais il s’en est fallu de peu !

       Nous décollons individuellement à 10 secondes. Il est 13 h 45 ; dans 1 h 15 environ, nous serons sur le sol de Séville.

      Stable au niveau 290 (le 310 nous ayant été refusé), rivé dans les 50 mètres de mon leader que je main­tiens légèrement au-dessus de l’horizon, je me livre, malgré l’étroitesse de l’habitacle, à une gymnastique savante pour essayer de remonter les sangles du para­chute vers les épaules. Après tout, on ne sait jamais. Je parviens enfin tant bien que mal à les glisser sous le col du gilet de sauvetage. Il fait beau. Les contacts radio avec les organismes de contrôle sont clairs. La procédure anglaise passe bien. Les timings sont respectés. Les balises sont musclées et faciles à prendre, et je regarde avec une satisfaction bien légitime l’aiguille du radiocompas basculer franchement à leur verticale. A chaque check radio après changement de fré­quence, il manque bien toujours quelqu’un, pro­blème bien connu avec les postes UHF de l’époque (je m’expliquerai plus en détail dans la suite de ce récit) :

     – allez chercher le 6 sur la fréquence précédente,

     – 5, reçu,

et un moment après :

      – Riquet noir 6, de 5, check radio,

      – numéro 6, 5 sur 5,

      – leader, numéros 5 et 6 sur la fréquence.

  De temps en temps, comme prévu au briefing, le leader teste notre attention :

        – Noir 2, quelle est la rivière à neuf heures ?

        – 6, le nom de la ville à midi ?

     Après un coup d’œil rapide sur les cartes dépliées sur nos genoux, nos réponses ne se font pas attendre. Aussi, comprendra-t-on la vague d’orgueil qui m’envahit aux diverses occasions où je fus concerné, telles par exemple :

     – Noir 4, quel est le nom de la rivière que l’on vient de franchira

     – l’Henares, ou bien

     – Noir 4, quel est le terrain à trois heures bas ?

     – Madrid Barajas !

     Après tout, ce n’est pas si difficile que cela de navi­guer en CAG à l’étranger. Un peu moins d’une heure après le décollage, nous arrivons à la verticale de la dernière balise de notre trajet dans la voie aérienne, Hinojosa. Dans un quart d’heure si tout va bien, nous serons posés. Les aiguilles basculent et nous prenons le cap sur Séville San Pablo. Nous préparons sur nos radiocompas la balise du terrain. Il nous reste 1000 kg, un peu moins que ce qu’avait donné le calculateur, mais compte tenu de la marge qui avait été prévue, il n’y a pas de raison particulière de s’inquiéter.

      Devant, nous apercevons une importante couche nuageuse ; elle n’avait pas été prévue au programme. Si nous restons à cette altitude, nous y avons droit. Mais jusqu’où descend-elle ?

    Le leader demande l’autorisation de descendre au niveau 230. Madrid contrôle nous donne son accord et nous fait passer sur Séville contrôle. La fréquence est très encombrée. Plusieurs personnes parlent en même temps, tant en anglais qu’en espagnol. II nous faut attendre assez longtemps pour pouvoir enfin faire le check radio au sein de la patrouille. Bien sûr, comme à tout changement de fréquence, il manque quelqu’un à l’appel et il faut aller le rechercher sur la fréquence précédente.

      La balise de San Pablo (260 kHz) est difficile à accrocher. Elle n’a pas la puissance de celles que nous venons d’utiliser. Je ne parviens pas à recevoir l’indi­catif et mon aiguille a plus tendance à s’orienter vers l’ouest que droit devant comme cela devrait être le cas. L’histoire nous dira plus tard qu’elle avait des problèmes de fonctionnement et qu’une balise de fréquence proche (262 kHz), installée au Portugal, avait plus de vitalité. Le leader semble également avoir des difficultés pour la sélectionner. Il demande si quelqu’un a un gisement ; les réponses divergent. Profitant d’un créneau de silence, il cherche à établir le contact avec Séville. Mais les autres communica­tions radio interfèrent et couvrent la sienne.

     Pendant ce temps-là, nous avançons, et la visibilité diminue.

     Nous repassons sur Madrid contrôle pour deman­der une autre fréquence. Course habituelle après les équipiers… mais je n’en parlerai plus car ce sera à chaque fois la même chose. Madrid ne répond plus, et nous revenons sur Séville contrôle. Le scénario n’a pas changé.

    Nous sommes pratiquement dans les nuages. Le leader nous a demandé de resserrer la formation. Je pose ma carte et je viens « sucer le saumon » du numéro 3, à droite. Tonton est en patrouille à gauche et le 5 et le 6 sont sur moi. Profitant d’un créneau, le leader annonce qu’il est en descente vers le niveau 230. Pas de réponse de l’organisme de contrôle. La visibilité horizontale est nulle, et nous ne voyons qu’épisodiquement le sol. Nous continuons à cher­cher à établir le contact avec Séville ; le n° 3 et le n°5 essaient à leur tour. La couche étant plus épaisse que prévue, nous demandons à poursuivre la descente vers le niveau 170. Un moment après, Séville répond enfin « Stand-by », puis, « remontez au niveau 230 ». Le dialogue de sourd s’installe ; nous sommes coupés sans cesse. Le leader tente d’expliquer que nous sommes six avions en formation serrée et qu’il pré­fère garder la vue du sol. Il lui faut répéter plusieurs fois. Dans l’enchevêtrement des voix, nous compre­nons que Séville accorde le niveau 170 en VMC et nous demande de contacter la tour de contrôle de Séville (l’histoire nous dira que le contrôle avait com­pris que, dès lors que nous passions en vol à vue en espace inférieur, nous clôturions de facto notre plan de vol).

   Nous sommes toujours en patrouille serrée. Je fixe mon attention sur le n° 3, trop préoccupé de ne pas le perdre de vue et d’éviter de « pomper » pour me faire « remonter les bretelles » par le n° 5. Je n’ose pas imaginer ce qui se passerait si, en plus des difficultés auxquelles nous commençons à être confrontés, j’étais amené à annoncer : « Leader, perdu de vue ! », et à me retrouver tout seul en plein ciel de gloire ! Nous ne parvenons pas à établir le contact sur Séville tour. Le même enfer continue. Impossible d’en placer une. Une voix ininterrompue égrène des informations météorologiques. Pas moyen de com­muniquer. En double fond, nous entendons la tour qui nous appelle, mais elle semble ne pas nous rece­voir. Bref, c’est laborieux. Mais je me sens serein. J’ai déjà une petite habitude des aléas de la radio. Ça nous arrive souvent d’avoir des problèmes de contact avec le sol sur certaines fréquences et il faut en essayer d’autres. Je ne m’en fais pas trop ; j’ai un chef; il sait ce qu’il fait et il doit avoir plus d’un tour dans son sac. Je lui fais confiance. Et puis, il y a deux autres leaders ! Je n’aurai par la suite aucune notion du temps passé ni de notre position dans l’espace. Je suis préoccupé par la tenue de ma place, et je n’ai pas encore l’ai­sance nécessaire pour, à la fois, mettre la tête dans la cabine, surveiller le chronomètre, l’horizon artificiel ou les caps, et mémoriser.

    Si je relate avec un peu plus de précisions nos dif­férentes évolutions, c’est grâce à la restitution que nous avons pu en faire plus tard. Nous faisons environ dix minutes au cap 215 sur Séville, puis nous ouvrons à droite vers un lac qui ne figure pas sur la carte. L’histoire nous dira que le leader pense avoir passé le travers est de Séville. Ne voulant pas pénétrer dans la zone sans contact radio, il nous fait faire demi-tour par la gauche jusqu’au cap 010. Nous sommes à 14 000 pieds. Je saurai plus tard qu’il essayait de garder le contact visuel avec le sol, mais, compte tenu de la visibilité oblique médiocre, il ne trouvait pas de repères caractéristiques. Quant à nous tous, nous sommes bien en patrouille serrée sans visibilité ; et dans ces cas-là, il y a autre chose à faire qu’à chercher à regarder en bas.

     Nous quittons la tour et repassons sur Séville contrôle qui nous donne pendant environ une minute sans interruption des Fréquences sur lesquelles nous pouvons contacter la tour de Séville, puis nous ignore malgré nos appels.

    Il reste 730 kg. Dans mon for intérieur, je me dis que la sécurité carburant étant de 850 kg par terrain « jaune », s’il ne fait pas beau en bas, il serait grand temps que quelqu’un nous prenne en charge pour nous amener rapidement en finale ; et je réalise que nous n’avons plus les 800 kg nécessaires au déroute­ment sur Madrid. Une certitude : il faudra bien se poser à Séville. Un sentiment étrange m’envahit alors. Espérons qu’il fait beau en bas, et que le terrain est au pire en condition « vert ». Dans ce cas, la sécu­rité carburant pour percer et se poser est de 650 kg ; nous n’y sommes pas encore.

    On sent comme un flottement dans l’air. Le leader nous demande si nous avons un gisement sur San Pablo et Moron. Les commandes du radiocompas se trouvant sur la banquette droite, je me livre à l’exer­cice délicat qui consiste à piloter de la main gauche afin de pouvoir sélectionner les indicatifs sur les deux postes avec la main droite, regarder les tambours de fréquences sombres et mal placés, tourner les mani­velles et trouver des indicatifs morses qui se che­vauchent les uns les autres, sans réussir à trouver le bon, puis sélectionner la fonction « compas » et affi­ner la position des manivelles pour trouver un gise­ment qui se stabilise. Puis recommencer l’opération car il est rare d’accrocher une balise à la première tentative et généralement rien d’exploitable ne s’en­tend. Pendant ce temps-là, il faut continuer à tenir la patrouille serrée avec la main gauche, avec la sou­plesse que cet exercice de style comporte, sans attar­der le regard à l’intérieur car un écart est vite fait. Et bien sûr, la manette des gaz étant momentanément abandonnée, on a tendance à doubler ou à prendre du retrait. Toute cette gesticulation prend, on le comprendra, du temps et de l’énergie.

Personne n’obtient de renseignement exploitable. J’avais bien quelque chose de stable vers l’ouest (je pense maintenant que je devais être accroché sur la balise du Portugal), mais je ne parviens pas à perce­voir l’indicatif.

     Nous avons repris le cap initial (210) par la gauche et nous essayons de contacter le radar américain de Moron. La gesticulation des fréquences continue. On se souviendra qu’elle est aussi sportive que celle du radiocompas. Le poste UHF est sur la banquette gauche et les quatre lucarnes d’affichage des fré­quences ne sont pas très lisibles. A chaque change­ment, il faut abandonner la manette des gaz pour afficher avec la main gauche un à un les quatre chiffres du canal. Chaque manipulation est entre­coupée d’un regard à l’extérieur et d’une reprise de la manette des gaz. C’est bien le diable si dans l’inter­valle, on n’a pas « encastré » ou pris du retrait, ce qui engendre une manœuvre un peu brusque qui se répercute, amplifiée, sur ceux qui tiennent la patrouille sur vous. Et parfois, soit le poste ne posi­tionne pas sur la fréquence sélectionnée (c’est un sif­flement interminable dans les oreilles, et il faut recommencer l’opération), soit on s’est trompé d’un chiffre et on n’est pas sur la bonne fréquence. En désespoir de cause, il faut revenir sur la fréquence précédente où l’on ne tarde pas à venir vous chercher. On imagine les poussées d’adrénaline que toutes ces opérations génèrent chez l’opérateur et les pertur­bations qu’elles peuvent provoquer chez celui qui conduit la patrouille.

Moron est également saturé. Pas moyen d’obtenir un contact, pas plus qu’un gisement significatif sur la balise de San Pablo. L’histoire nous dira que le leader a un gisement 50° arrière droite (confirmé par le n°3) qui le conforte dans son sentiment d’être au sud-est de Séville. Nous prenons le cap 330.

    Check pétrole : 600 kg, et nous n’avons toujours pas commencé notre percée. II ne reste plus qu’à espérer que nous allons trouver le terrain dans un trou si nous voulons avoir les 500 kg réglementaires (normes « terrain bleu ») au break. Et pourvu que personne n’éclate un pneu à l’atterrissage car la remise des gaz va être chère ! Nous repassons sur Séville contrôle. La fréquence est encombrée par un autre avion et nous ne parve­nons pas plus à capter l’attention du contrôleur qu’à faire taire son interlocuteur. Le sentiment est que personne ne nous entend.

Le leader nous fait prendre le cap 270 pour annu­ler ce qu’il estime être son gisement sur San Pablo et demande confirmation à ses chefs de patrouilles. Le n° 3 a 20° d’écart et le n° 5 a l’indicatif, mais pas de gisement. Il nous dit alors :

   – Eh bien, nous sommes dans de beaux draps !

   Jusqu’à ce moment, nous étions tous persuadés qu’il connaissait sa position et savait ce qu’il faisait. Le sentiment étrange qui s’était emparé de moi peu de temps auparavant se précise ; il fait place à une brusque angoisse. C’est maintenant que je mesure l’ampleur du problème. Nous sommes perdus, et nous sommes dans une impasse. Il reste certes de quoi voler encore un peu, mais si quelqu’un arrive à nous guider vers notre terrain, nous risquons fort d’éteindre avant d’y arriver, soit sur le trajet si nous sommes loin, soit en finale radar si le terrain est « jaune » ; et en plus, il faudra dissocier les avions, donc rallonger la procédure ! Je me vois mal faire un GCA individuel réel en langue hidalgo-anglaise dans le ciel sévillan ! Plus que jamais, je me cramponne à mon leader. II ne nous reste plus qu’à tenir notre place, à attendre que ça sèche (façon de parler) et à observer le jaugeur, qui descend inexorablement. Les leaders parlent entre eux et essaient de s’entraider. Le n° 5, qui avait pressenti quelque chose, avait depuis quelque temps déjà passé son IFF sur Emergency. Le leader admet s’être trompé et pense être à l’ouest de Séville. Mais où ?

    Nous essayons de contacter Moron mais la fré­quence est saturée. Séville parle en même temps et on sent que la panique a gagné le sol. Il reste 400 kg Nous passons sur Guard (fréquence de détresse), et nous branchons nos IFF sur Emergency. On sent que l’ambiance devient tendue au sein de la patrouille. Les six IFF sur Emergency, ça va bien réveiller un contrôleur tout de même ! Et puis, sur cette sacro-sainte fréquence de détresse, ça devrait décoiffer !

    Le leader annonce : « Emergency fuel », et dit que nous sommes perdus et que nous désirons une prise en compte rapide vers Séville ou Moron. Mais hélas, les liaisons sont toujours aussi mauvaises. J’ai l’im­pression d’entendre le poste de radio de ma grand-mère, celui avec l’œil vert, sur ondes courtes, avec la fréquence qui fluctue et qui chevauche les voisines. Nous recevons Moron par intermittence, faible, puis fort, puis disparaissant sur fond de Séville contrôle qui interfère et s’affole. Chacun à notre tour, nous essayons de passer un message, ponctué de May-Day, qui en espagnol, qui en français. J’essaie même en italien ! Le leader tente, en vain, de faire taire Séville. Plusieurs voix s’entremêlent. Nous discer­nons difficilement l’identité de ceux qui nous par­lent. On continue de nous passer les renseignements météo et des fréquences de contact. Dans ce brouhaha et cette ambiance de stress étouffé mais croissant, je me conforte dans la certi­tude que cette affaire va mal se terminer. Les statis­tiques d’éjection sur Mystère IV me reviennent en mémoire : sur trente-trois, onze seulement avaient réussi. N’écoutant que mon égoïsme et mon instinct de conservation, je me dis qu’avec un peu de chance, je serai bien parmi les deux heureux élus !

    Mais même si ça marche bien, où vais-je tomber ? Et si je me casse à l’arrivée, alors que personne ne sait où nous sommes ?

    Mille choses se bousculent dans ma tête. Les sou­venirs défilent. Les sentiments d’impuissance et d’in­justice se renforcent. Ce n’est pas vrai ! Ce n’est tout de même pas à moi que ça va arriver ! Nous continuons à annoncer notre détresse et à demander assistance. En bas, c’est toujours la même pagaille. Et dire que j’avais toujours cru que Guard était le saint Bernard des gens en perdition ! Le silence devait y être de rigueur et l’on devait y trouver en permanence et immédiatement l’ange sauveur prêt à vous aider ! Les consignes étaient claires et connues de tous : à n’utiliser qu’en cas d’absolue nécessité !

     À un moment, un message enfin en clair parvient à passer. Ce n’est plus l’anglais approximatif des pro­cédures internationales mais une voix américaine qui annonce :

    – Riquet Noir, contact. Take heading 1.9.0 (prenez le cap 190).

     Le leader accuse réception et demande confirma­tion du contact. Le renseignement n’est plus confirmé, et nous n’entendrons plus cette voix. L’idée m’effleure qu’en bas, on commence à craindre de recevoir quelque chose sur la tête et qu’on cherche à nous envoyer au-dessus de la mer. Nous prenons le cap vers le sud. Il reste 350 kg. Plusieurs organismes sont en réel contact avec nous et parlent simultanément sur la fréquence malgré l’ordre que leur donne le leader de se taire (on saura plus tard qu’il y avait Moron, Séville contrôle, approche et tour, chacun ne sachant pas bien sûr au sol que l’autre émettait en même temps). Mais les conversations sont inexploitables à cause du niveau et du débit.

    Le leader reprend le cap ouest pensant trouver la côte à l’ouest de Séville. Quatre minutes plus tard, il aperçoit une rivière importante au cap 210 qu’il pense être le Guadalquivir. Il signale sa position approxi­mative au-dessus du fleuve que nous suivons un moment au cap 210 (logiquement, le Guadalquivir doit nous mener à Séville). Durant ce trajet, il demande cap et distance sur n’importe quel terrain et annonce : « Emergency Fuel, autonomie 5 minutes ». Il nous reste 150 kg.

    Depuis un moment, nous sommes descendus au niveau 100. La visibilité oblique est toujours médiocre mais on voit le sol à la verticale. La patrouille s’est un peu relâchée, les numéros 3 et 5 ayant repris leur carte et essayant d’apporter leur aide. Quant à nous, nous continuons à rester en patrouille serrée afin de ne pas gêner les manœuvres de nos leaders, un œil rivé – on nous le pardonnera – sur le jaugeur.

    Voyant, après quelques minutes, que la rivière fait un crochet au sud et apercevant la mer, le n° 3 annonce qu’il est repéré et que nous sommes à che­val sur la Guadaiana, qui fait frontière entre l’Es­pagne et le Portugal (nous sommes alors à 150 km environ à l’ouest de Séville), et qu’il faut prendre le cap 90. Il part immédiatement à gauche et je le suis. Pendant quelques instants, je vois les autres avions amorcer leur virage derrière nous.

    Dernier check pétrole : il nous reste 50 kg, soit un peu moins de deux minutes de vol. Ma voix semble être mal passée à la radio ; tous ont compris qu’il me restait 150 kg, soit cinq minutes de vol. Stable au cap, une minute plus tard je vois l’avion de mon lea­der ralentir. Afin d’éviter de toucher à la manette des gaz, je commence à faire une barrique pour prendre du retrait, comme on nous l’avait appris en école.

    Le n° 3 annonce :

–      3, j’ai éteint. Noir 4, continuez à ce cap. Séville droit devant à sept minutes.

     Je le vois partir en virage à gauche en descendant, puis je le perds de vue. Le leader demande la confir­mation de l’extinction et ordonne l’éjection. Le n° 3 ne répond pas. Il a débranché son cordon radio. Je ne vois plus les autres. Je demande au leader s’il a visuel sur moi, il répond :

     –  Négatif.

      Je réalise alors que je suis tout seul dans le ciel espa­gnol. Me voilà bien. Je suis tétanisé. Mes yeux deviennent des lasers. Je scrute droit devant, mais la visibilité oblique est toujours mauvaise. Pas de repères, pas de villages, des collines partout ; c’est plutôt désert. Et si je ne trouve pas le terrain ?

      Mais je n’ai pas le temps de réfléchir plus long­temps. J’entends mon réacteur dévisser, le klaxon de panne retentit dans mes oreilles et tout s’allume dans la cabine. J’annonce mon extinction au leader, qui me rappelle les consignes d’abandon de bord et m’or­donne de m’éjecter. Pensant qu’il pouvait rester un petit quelque chose dans les réservoirs largables, je les branche à nouveau, et j’essaie le rallumage en vol ; sans résultat. Brusquement, c’est le grand silence, et l’euphorie me gagne. Fini le stress ; je me sens envahi par une sensation de bien-être indescriptible. L’avion vole, je m’y sens bien et, je n’ai plus envie de sauter. Je déconnecte cependant le cordon radio, car envie ou pas, il va bien falloir que je m’éjecte ! A droite, la mer ; la visibilité dans ce secteur est meilleure. J’aperçois alors une piste, parallèle à la côte. Je me mets en virage vers elle en vol plané en conservant 250 nœuds. En m’approchant, je réalise avec le reflet du soleil qu’il s’agit d’un canal. Pas de chance ! Très près, la plage semble sécurisante. Mais je n’y tente­rai pas un « acontucou » (Atterrissage configuration turbine coupée). Je me souviens des conseils des anciens et des consignes à Cazaux : la plage tue. Formellement interdit.

      Je suis à 7000 pieds. L’éjection est inéluctable. Je règle l’avion en palier, face à la mer. Je redresse la tête et je ramène les jambes en arrière. Coudes ren­trés, je lève les deux bras pour saisir le rideau au-des­sus de ma tête. Je tire d’un coup sec vers l’avant. Panique ; rien ne se passe ! (il faut une seconde pour que la verrière parte ; je n’ai pas réalisé qu’une seconde, parfois, c’est très long). Au moment où je baisse la tête pour regarder sous le rideau, une grosse explosion, un appel d’air, la cabine est envahie par une fumée bleutée, et un gigantesque coup de pied dans les fesses me catapulte vers le haut, me faisant peser 20 fois mon poids sur le siège. Mon avion devient de plus en plus petit, comme au cinéma. Vite ! Me séparer du siège pour autoriser l’ouverture du parachute. Bien que la séquence soit automatique, il vaut mieux aider les événements ! Ça tourne dans tous les sens, puis c’est la chute. Tout va très vite. Une grande force me tire dans les épaules ; le parachute doit être ouvert. Je vois passer mon siège, mais je n’y vois que d’un œil. Je suis borgne ! J’essaie de lever la tête pour observer la cou­pole. Je ne peux pas. Et pour cause ; les suspentes sont torsadées et je me mets à pivoter très vite sur moi-même. Enfin stabilisé, je m’aperçois que mon casque avait tourné et m’occulte la visibilité d’un côté. Je le remets en place et je vois à nouveau nor­malement ; je dégrafe mon masque qui commence à m’étouffer. Un regard vers la coupole. Elle est magni­fique. Je suis vivant ! L’hystérie me gagne alors et je me mets à hurler et à chanter. Puis l’euphorie cède à la place à une profonde déprime.

      Et les autres. Ont-ils pu rejoindre un terrain ? Et s’ils ont sauté, ont-ils eu de la chance ? Et si je me casse en bas, qui va me retrouver ?

      Je fais un rapide tour d’horizon. Aucune habita­tion, si ce n’est une petite maison blanche, assez éloi­gnée. Je note qu’il faudra que je marche vers l’est pour l’atteindre. En proie à ces réflexions peu opti­mistes, je réalise que le vent me pousse vers la côte. La déprime cède la place à la panique. Je ne veux pas tomber en mer ! Personne ne sait où nous sommes et je ne tiens pas à finir ma vie sur un canot de sauve­tage ! Je me mets à tractionner comme un fou sur les élévateurs afin d’annuler mon déplacement. Je tire tellement fort que je parviens à attraper les suspentes et à atteindre le bord d’attaque de la voile du para­chute, que je garde fermement à hauteur de mon visage Un parachutiste d’essais dira plus tard qu’il n’est pas possible pour un homme normalement constitué de tractionner jusqu’à la voile, et quand bien même cela arriverait, le parachute se mettrait en torche. Je me félicite de constater que les parachu­tistes n’ont jamais eu peur.

   Le sol se rapproche très vite, et lorsque j’ai acquis la certitude que même un mistral à décorner tous les taureaux de Camargue ne me ferait plus dériver vers la mer, je relâche. Des collines, ma petite maison blanche au loin, et au-dessous, très près, un champ, avec quelques arbres et des vaches noires. Mon regard est alors attiré par un poteau de ligne à haute tension, puis un deuxième. Je ne vois pas les câbles. Je lève les bras pour tractionner afin de m’en écarter, mais ceux-ci tétanisés, par l’effort précédent ne par­viennent pas à dépasser l’horizontale

     Ma trajectoire converge vers un arbre et une vache. Je suis incapable de prendre la bonne traction pour l’atterrissage. Le sol arrive très vite ; je tombe sur les fesses à deux pas d’un bovin ébahi ; le choc, bien qu’amorti par le paquetage de survie que j’avais oublié de dégrafer en passant 1500 pieds, est violent pour mon fondement. Je me relève. Rien de cassé ! Je suis vivant ! C’est à nouveau l’hystérie. Je chante, je crie, je salue les rumi­nants en ponctuant mes marques de respect d’un tonitruant Ole ! Revenu très vite à la réalité, je pose mon casque et je commence à étaler la voile du para­chute afin qu’on puisse me repérer ; si tant est qu’il y ait des recherches.

      Il est 15 h 40. Le vol a duré 1 heure et 50 minutes portant à 69 heures mon expérience sur Mystère IV et à 300 heures celle de pilote. Sur mon carnet de vol, à la date du 27 mai 1966, dans la colonne « atterris­sage » n’apparaît pas le chiffre 1. Il est tout simple­ment écrit : « Ole ». Au cours des 35 dernières minutes, l’avion a consommé la précieuse réserve qu’il aurait dû avoir au parking. Et moi j’ai fait de l’huile !

     Mais ce n’est pas fini !

Au bout du parachute

       Pendant que je suis affairé à étaler la voile, j’en­tends souffler à côté de moi. Relevant la tête, je vois le bovidé, revenu de sa surprise, gratter le sol. Il ne me faut pas une heure pour réaliser, à l’analyse de sa morphologie, qu’il ne s’agit pas d’une vache mais d’un taureau. Les autres compères commencent à s’approcher et à charger. Je prends les jambes à mon cou et, est-ce l’effet produit par mon gilet de sauve­tage orange « fluo », ça suit derrière, et vite ! Pas loin de là, je trouve un fossé assez profond sans eau. Peu m’importe, je plonge, et Dieu merci, mes aficionados restent alignés sur la berge et m’observent, avec, il ne faut pas craindre de le dire, des yeux vides de sym­pathie.

     Je ne me suis pas chronométré, mais je suis sûr que j’ai battu mon propre record sur 100 mètres départ arrêté, enregistré au concours d’entrée à l’Ecole de l’air. Mais inutile d’en parler aux parachutistes d’es­sais ; ils auraient évidemment un doute.

     Je décide de laisser sur place casque, paquetage et parachute, et de partir à la recherche de la maison que j’avais repérée. Je marche un bon moment et de colline en colline ; je gamberge dur. Est-ce que je ne rêve pas ?… Et les autres ?… L’impact de cette mésa­venture Et le compte rendu de perte en sept exemplaires : « J’ai l’honneur de vous rendre compte de la perte de mon Mystère IV, de mon chronomètre et de mon couteau de survie ! ». Cela ressemble à un gag. Enfin, on verra bien.

    Bientôt, j’aperçois au loin une maison blanche. Enfin de la vie ? Déception, ce n’est qu’une grange, avec de la paille pas très fraîche. Il doit y avoir quelques lunes qu’elle n’a pas été habitée. Je continue mon parcours évasion lorsque, d’un point haut, j’aperçois au loin une autre maison. C’est une hacienda, avec des fleurs et des barreaux aux fenêtres. Mais les volets sont fermés et il n’y a pas âme qui vive. Un chemin ; je décide de le suivre ; il doit bien mener quelque part, vers la civilisation ?

     Mon espoir est de courte durée. Après une marche plutôt longue, je ne peux plus avancer. Le chemin s’enfonce dans un radier plein d’eau. Preuve qu’il ne doit pas être utilisé si souvent. C’est alors que j’entends des voix. De l’autre côté, deux hommes à cheval rassemblent des troupeaux de taureaux. On imaginera aisément leur surprise lorsque je les appelle, puis leur stupéfaction à la vue du martien, tout de vert vêtu, avec son pantalon anti-g et sa Mae West « fluo » ! Ne parlant pas un mot d’es­pagnol, je m’époumone en utilisant toutes les langues que je connais, pour me rapprocher de celle de Cer­vantes :

     – lo, piloto frances – Avion boum-boum. Mi andare a Sevilla! Por favor!

     C’est la panique dans les rangs. Mes cavaliers éperonnent leurs montures et disparaissent. Puis, le plus jeune revient, traverse le radier me prend en croupe et me fait chevaucher derrière lui. Il me parle, je ne com­prends rien, et je réponds : « Si Si Gracias ! ». Je me cramponne à lui ; la bête est avantageuse et chaque mouvement de roulis me fait craindre le pire. Nous « roulons » ainsi jusqu’à une route. Mon hôte me dépose et me dit en me montrant l’ouest, puis l’est :

        – Por aqui Huelva, 30 kilometros, y por aquiSevilla 70 kilométros.

     A l’entrée du chemin, une pancarte indique le nom de la propriété : « Al Dolmen », qui, m’apprendra-t­on plus tard, est très réputée pour ses élevages de taureaux. Une voiture arrive. C’est une 4L. À ma vue, le chauffeur ne me donne pas l’impression de vouloir s’arrêter. Je lui barre la route. Toujours dans mon meilleur espéranto, j’essaie de lui faire comprendre qui je suis, ce qui m’est arrivé et que j’ai hâte d’aller à Séville, pour donner de mes nouvelles et avoir celle des autres. Comme il ne semble pas comprendre, il répond « Si, Si », et nous roulons, à 30 km/h. Et chaque fois que je lui dis :

      – Pronto, pronto, io soy muy pressado,

il répond (décidément ce n’est pas mon jour…) :

      – Si, en rodaje.

     J’élargis ainsi l’éventail de mon savoir en devinant que la voiture était en rodage.

     En traversant une agglomération, je demande à mon Fangio de m’arrêter pour téléphoner à l’aéro­port de Séville. Il me facilite la tâche en m’introduisant chez l’habitant. Mais impossible d’avoir la com­munication. Je suis pressé. J’abandonne. Deux heures plus tard, j’arrive enfin. Il doit être aux alentours de 19 h 30. L’équipage du MD312 est là avec l’échelon technique. La surprise, une demi-joie et toutes les interrogations du monde se lisent sur leurs visages.

    Pierrot me tombe dans les bras en sanglotant et me dit qu’il a fumé un paquet de cigarettes depuis son arrivée. Après l’heure prévue de notre atterrissage, le commandant de bord, inquiet, avait cherché à savoir ce que nous étions devenus. Il avait su par Séville que nous avions eu des problèmes, avait appelé Madrid et Cazaux pour savoir si nous nous étions déroutés ou si nous avions fait demi-tour. Puis les autorités sur place lui avaient appris que nous avions annoncé notre détresse et certainement épuisé notre autono­mie. Nous devions être quelque part, mais où ?

    Par la suite, mon leader (le n° 3) avait donné de ses nouvelles depuis Huelva. II était sain et sauf. Il a raconté que nous nous sommes retrouvés à bout de carburant. Il a éteint en premier. Il a repéré la ville, s’en est rapproché en se laissant planer et, à basse alti­tude, lorsqu’il a acquis la certitude que son avion ne présentait plus de risques pour les populations, il a sauté et a atterri dans un champ de cacahuètes. Il ne savait pas ce qui était arrivé aux autres. II a été recueilli par les habitants et amené chez le consul général où on lui a servi une bonne omelette et un cigare. Depuis, nos camarades, à l’aéroport, étaient sans nouvelles du reste de la patrouille. Aussi, me saute-t-on dessus, avec, on l’imagine, un flot de questions, mais sans me rassurer.

(Suite au prochain numéro)