LA 11EC en 1991

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C’était il y a 30 ans, en 1991, que cet article parut dans “Air Actualités  ; certains éprouveront de la nostalgie et puis certainement pour d’autres, la conclusion laissera rêveur… ou songeur. 

«Des actes plutôt que des paroles». A la veille de son quarantième anniversaire, la 11e EC de Toul honore toujours sa célèbre devise… Composée de quatre escadrons, le 1/11 «Roussillon», le 2/11 «Vosges», le 31/1 «Corse», le 4/11 «Jura» (stationné à Bordeaux-Mérignac), la 11°EC offre une polyvalence jamais égalée.

Stationnée sur la base aérienne 136 «Colonel Phelut» de Toul depuis 1967, la 11°EC est équipée d’une soixantaine d’avions d ‘attaque au sol Jaguar A et E (biplace d’entrainement), en comptant les 15 Jaguar du 4/11 à Bordeaux. Avec ces appareils, elle a participé à la majorité des opérations menées par les forces aériennes françaises dans le cadre de la force d’assistance extérieure : Mauritanie (opération Lamantin 1977/78), Tchad (opérations Tacaud en 1978-Manta en 1983-Epervier en 1986-187), Liban (opération Chevesne en 1984) et dans le Golfe tout récemment.

Depuis 1981, la 11°EC participe régulièrement avec l’US Air Force, aux exercices Red Flag sur le range de Nellis Air Force Base au Nevada. « Le jaguar est particulièrement robuste et polyvalent. La récente guerre du Golfe en a fait la preuve », explique le lieutenant-colonel Renard, commandant la 11°EC. Produit de la SEPECAT (Société européenne de production de l’avion école de combat et d’appui tactique), formée par Breguet Aviation et British Aircraft Corporation, il fait les beaux jours de la 11°EC escadre depuis 1975, date de son arrivée au 3/11. « Composée de quatre escadrons, la 11°EC résume à elle seule le terme opérationnel », affirme le lieutenant-colonel Renard.

A vocation offensive, l’escadre possède plus d’une corde à son arc et s’avère capable de mener à bien un grand nombre de missions : aveugler la défense adverse dans un premier temps, assurer ensuite l’interdiction dans la profondeur et en dernier ressort mener des actions aériennes en zone des contacts. Elle possède, pour ce faire, un arsenal performant : guerre électronique avec les brouilleurs offensifs aéronautiques (BOA), les brouilleurs offensifs sur zones (BOZ), les Barracuda, Barax, Phimat, attaque antiradar avec le missile AS 37 Martel, assaut avec tous les types d’armements conventionnels français et américains, reconnaissance photographique avec le Pod photo, et armement guidé laser avec le missile AS 30 laser ou la bombe guidée laser. « Cette impressionnante panoplie, cette polyvalence du Jaguar expliquent nos nombreuses actions sur les théâtres d’opérations extérieurs. Nous faisons partie du dispositif de la force d’assistance extérieure et nous sommes toujours prêts à partir », ajoute-t-il. Depuis six mois, les Toulois observent à nouveau le ballet incessant des quelque 45 avions de la plateforme. En effet, tous les avions sont, une fois n’est pas coutume, présents sur les parkings de la base.

OUADI-DOUM SQUADRON

Chacun des escadrons possède une histoire, un fait de guerre, glorieux ou tragique. Le 1/11 a acquis ses lettres de noblesse au Tchad avec le fameux raid sur Ouadi Doum en 1986. Sa mission principale qu’il partage avec le 3/11, est l’assaut conventionnel avec tous les types d’armement et plus particulièrement l’armement guidé laser (AGL). Sa mission secondaire est la défense aérienne de certains points sensibles. La spécialité AGL nécessite un entraînement rigoureux des pilotes et des personnels au sol. La désignation laser, procédé ultramoderne, est d’une gestion délicate : l’avion emporte non seulement le missile ou la bombe guidé laser mais aussi une nacelle ventrale afin d’illuminer la cible. Le Pod Atlis (traduisez « air tracking laser illumination system ») éclaire l’objectif visé avec un faisceau laser invisible à l’œil nu. L’Atlis contient aussi une caméra de télévision qui permet au pilote de voir la cible à plusieurs kilomètres, mais il peut également la faire illuminer par un opérateur au sol. Ces systèmes optiques sont délicats et l’Atlis demande une attention particulière de la part des mécaniciens, des armuriers au sol et des pilotes durant le vol. Ces précautions sont indispensables pour que le pilote puisse délivrer son armement à distance de sécurité sans être inquiété par la défense adverse. « Cette distance est de l’ordre d’une dizaine de kilomètres », explique un pilote. Elle permet à l’avion lanceur de rester hors de portée des défenses sol-air ennemies. Dès le largage, l’avion effectue un break (virage serré) qui l’éloigne de l’objectif. Durant le break, la nacelle de désignation laser continue d’éclairer la cible : le missile poursuit sa trajectoire et effectue une poursuite laser grâce à son autodirecteur. Le pilotage de la bombe, selon une loi de navigation en poursuite, consiste à annuler l’écart angulaire entre son vecteur vitesse et la direction de la tache laser. La précision du tir est de l’ordre du mètre, la guerre du Golfe en fournit de nombreuses preuves.

« Le tir d’un tel armement nécessite une préparation de mission minutieuse », explique l’officier renseignement de l’escadron. « Lorsque nous recevons l’ordre de mission (Air Task), nous devons récupérer le maximum d’informations sur le site à attaquer. Pour ce faire, nous possédons soit des photos prises par nos pilotes lors de missions antérieures, soit des clichés réalisés par des F1 CR. L’analyse de la situation tactique va permettre de déterminer l’axe d’attaque en fonction de l’objectif, des défenses adverses, de l’armement que l’on emploie. L’effet pénétrant du missile convient pour certains types d’objectifs alors que l’effet de souffle de la bombe convient mieux pour d’autres, très ponctuels et durcis. »

LE 3/11 « CORSE »

Deux pilotes du 3/11, le capitaine Reboul et le lieutenant Colombier, équipier, se dirigent vers leurs avions stationnés dans les hangarettes. Quelques minutes après, ils effectuent la mise en route des deux réacteurs Adour (3,3 tonnes de poussée chacun) et s’alignent rapidement sur la piste. Ils décollent à 20 secondes l’un de l’autre et se rassemblent en formation offensive pour effectuer leur mission de pénétration. Après une vingtaine de minutes en TBA (très basse altitude), le leader se prépare à attaquer alors qu’il se trouve à une vingtaine de kilomètres de l’objectif. Il enclenche son système d’armes et fond, à 500 Kt, sur la cible. A une dizaine de kilomètres, il effectue un break serré de dégagement sans avoir pu acquérir la cible. La difficulté de bien choisir son axe et son angle d’attaque est résumée dans cette passe.

Le pilote tente une seconde approche en tenant compte de la première. Au moment d’acquérir la cible, il fait un léger cabré pour gagner quelques dizaines de pieds, effectue un demi-tonneau pour offrir la meilleure vue de la cible au pod Atlis, l’illumine tout en étant sur le dos puis repique en terminant sa figure. « Dès que le pod Atlis a accroché la cible, je peux redescendre à mon altitude minimale de vol sans être nécessairement obligé d’avoir la cible en contact visuel », commente le pilote. « Le fait de l’avoir sur mon scope (du pod Atlis) dans la cabine suffit largement ». A nouveau, à une dizaine de kilomètres de l’objectif, il dégage sur la droite. Cette fois-ci, tout en s’éloignant, le pod Atlis continue d’illuminer sa cible. Le missile, tiré fictivement, aurait fait mouche. Après avoir effectué plusieurs passes sur des objectifs différents, la patrouille de Jaguar rentre à Toul.

C’est au retour de vol, durant le débriefing, que le pilote ajoute : « Chaque vol est éprouvant, tant physiquement que psychologiquement. Seul un entraînement régulier et diversifié nous permet de dominer les difficultés des différentes missions à remplir ». Cet entraînement s’effectue avec des « maquettes » de missile : l’emport de missile avec charge réelle étant bien sûr exclu. « De même pour le pod Atlis, nous n’illuminons jamais en réel. Les seuls exercices de tir réel se passent sur des champs de tir militaires dans les Landes, à partir de la base de Cazaux. Elle est spécialement équipée pour nous recevoir, ainsi que toute autre unité de l’Armée de l’air, en campagne de tir ».

LE 2/11 « VOSGES »

Durant la guerre du Golfe, le 2/11 a effectué les mêmes missions de bombardement que les trois autres escadrons. Cependant, il s’est fait connaître plus particulièrement par l’exécution de la première mission de la FATac au Koweït, où un pilote a été blessé par balles et un avion est revenu du combat avec un réacteur explosé et l’autre en feu. Mission principale du 2/11 : détruire les radars adverses grâce au missile AS 37 Martel. Cette mission était auparavant celle de la 3°EC de Nancy. Le 2/11 se l’est vu confier en 1987, après que le 3/3 ait perdu ses Jaguar pour voler sur Mirage III E. Le 2/11 peut aussi être chargé de la mission de guerre électronique offensive de nos forces.

Les pilotes de l’escadron sont donc spécialisés dans le domaine de la lutte antiradar et leur mission consiste à détruire les antennes adverses en « calant » le missile sur la même fréquence d’émission que le radar adverse. Une fois la cible acquise, le pilote tire en basse altitude son missile : celui-ci se dirige droit vers l’émetteur et le détruit, de manière autonome grâce à son autodirecteur. Comme tous les radars au sol n’ont pas les mêmes fréquences d’émission, le Martel en possède plusieurs en mémoire pour être sûr d’avoir une fréquence sur laquelle se caler. A l’impact, la charge du missile pulvérise l’antenne radar et dès lors, l’adversaire, rendu aveugle, ne peut endiguer le flot massif des chasseurs bombardiers de la FATac. Pour s’entraîner, les pilotes n’ont que l’embarras du choix : une source émettrice suffit. Ils emploient, là encore, une maquette munie d’un senseur qui restitue après le vol les différents paramètres de la mission : axe d’approche, hauteur, vitesse, etc. « C’est la mission des F 4 Wild Weasel américains », résume un pilote du 2/11. La mission confiée au 2/11 est primordiale car elle permet de « nettoyer » les ciels adverses de tous les systèmes de défense sol-air qui peuvent venir perturber la mission du 1/ 11 et du 3/11 ou de beaucoup d’autres escadrons.

A ceci s’ajoute une activité particulière : l’entraînement des forces à la guerre électronique. L’escadron doit jouer le rôle de « perturbateur électromagnétique » pour recréer des situations de guerre électronique sur champs de bataille. « En créant des ambiances dégradées, nous permettons aux autres unités de l’Armée de l’air de s’entraîner en ambiance GE. Par exemple, nous travaillons souvent avec la défense aérienne qui possède les E 3 F », explique un pilote. « Il existe différents types de brouilleurs », poursuit-il. « Il y a les traditionnelles nacelles « Barracuda », « Barrax » et « Phimat » qui font partie intégrante de la panoplie d’autoprotection d’un avion de chasse. Le « Phimat » diffuse des paillettes métalliques et le « Barracuda » ou le « Barrax » sont des appareils de contre-mesure électronique. Ensuite, il y a les moyens de guerre électronique tels que le BOZ, brouilleur offensif sur zone, le CALMAR ou le BOA, brouilleur offensif aéronautique ».

Salle d’OPS CNE CROCI

Le 4/11 « Jura », enfin, est le seul escadron de la 11° EC ayant perdu un pilote en quinze ans de missions de guerre sur Jaguar. Dans la salle des opérations qui porte le nom du capitaine Croci, les pilotes se souviennent.

Stationné à Bordeaux-Mérignac, le 4/11 déploie ses avions sur la façade Atlantique. Chargés de la mission d’assaut conventionnel en armement lisse ou freiné, les pilotes s’entraînent sur les champs de tir de Captieux ou Calamar. Lors de ces exercices, un certain nombre de bombes factices sont tirées. Cet armement possède le même poids, la même trajectoire balistique que le réel. « Le Jaguar emporte quelque 3,5 tonnes en charge externe (réservoir et armement) : ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le camion à bombes de l’Armée de l’air », affirme un pilote. La panoplie est impressionnante : bombes classiques, lisses ou freinées de 250 kg ou de 400 kg, bombes anti-pistes BAP 100, roquettes de 68 mm, armements à dispersion et deux canons de 30 mm. Sans oublier l’armement US !

La seconde mission de l’escadron est la reconnaissance photographique.

« Nous employons le réservoir pendulaire RP 36 P (P pour photographique) dans lequel se trouvent quatre caméras. Ces caméras filment les trois axes de déplacement de l’avion. Une filme devant, deux latéralement et la quatrième sous l’avion. Suivant la mission », continue le pilote, « nous emportons différents bidons. Nous avons un bidon pour filmer en très basse altitude avec des focales d’objectifs très petites et un second type pour les missions haute altitude. Avec de très grandes focales (600 mm) nous pouvons voler très haut et faire des photos avec une bonne résolution », rajoute-t-il. Après ce détour par Bordeaux, le Lcl Renard confie ses propres réflexions sur l’escadre : « Nous assurons de nouveau depuis notre retour du Golfe, la phase unité (passage de pilote à l’instruction à pilote opérationnel) de formation de nos pilotes en instruction. Ils assurent ainsi la pérennité de l’escadre. Cette formule permet de mettre en contact les jeunes pilotes tout de suite après leur lâcher sur Jaguar (soit une vingtaine de vols). Ils arrivent en unité et sont pris en main par des pilotes expérimentés qui terminent leur formation. Notre présence à Toul sans détachement nous apporte une plus grande sérénité. Bien évidemment, les pilotes à l’instruction retournent passer des tests en vol à Saint-Dizier. Nous conservons aussi notre quatrième escadron à Bordeaux ce qui nous permet de couvrir par nos missions la majeure partie du territoire et de nous entraîner sur des reliefs différents ».

A la veille de son quarantième anniversaire, lorsque la 11ème escadre de chasse se tourne vers son passé, elle voit une multitude d’opérations qui la situent parmi les grandes escadres qui ont fait la gloire de l’Armée de l’air française depuis 1914. A l’approche de l’an 2000, elle demeure l’outil indispensable pour l’Armée de l’air de demain. ■

Sgt Olivier Terras n° 447 novembre-décembre 1991

Ci-joint, les photos accompagnant le texte de l’article 


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